‹ Coup d'oeil sur le libéralisme européen et sur le libéralisme canadien [microforme]Chapitre 5 sur 20 · LIBERALISME CATHOLIQUE EN EUROPE · texte numérisé non relu

LIBERALISME CATHOLIQUE EN EUROPE

Comme nous l'avons vu, les principes de 89, formulés dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, sont le credo de la Révolution, la Révolution elle-même dans l’ordre des idées. Lorsque ces idées passent de l'ordre spéculatif dans l’ordre prati- ‘que, nous avons la Révolution dans les faits, telle qu’elle a sévi en France en 93, telle qu’elle sévit encore en Italie et en Espagne.

Les principes de 89 portent encore un autre nom: on les “appelle les idées modernes. On veut signifier par là que les individus et les peuples ont mis de côté les vieilles idées catholiques, qui leur servaient de boussole et de paratonnerre, pour ad nter les ‘dogmes révolutionnaires. Et le monde, qui, dans le aélire de l’impiété, travaille à rejeter le christianisme de son sein et tout ce qui vient du christianisme, afin de se reconstituer sur ces dogmes «comme assises, prend le nom de monde moderne. Ses lois, ses maximes, ses institutions, le systême d'enseignement qu’il préconise et patronise, ses prétendues réformes en tout genre, en haine de Jésus-Christ, de son Eglise et de la civilisation chrétienne, constituent la civilisation moderne, civilisation qui procède de l'orgueilleuse raison de l’homme, doublée de la malice de Satan.

Il n'est donc pas étonnant que le Pape, gardien de la saine doctrine et protecteur de l’ordre en ce bas monde, ait condamné la proposition qui dit que le Pontife romain ‘ peut et doit se reconcilier avec le Uibéralisme et la civilisation moderne ” ; mais ce qui étonne, c'est que des hommes, ayant la prétention d’être bons, sincères et pieux catholiques, se posant comme tels et se considérant comme injuriés si l’on fait mine de ne pas croire à leurs protstations de dévouement à l'Eglise, veulent à tout prix cette conciliation et font d’incessants efforts dans le but de l'opérer. Ces hommes sont les catholiques libéraux.

Les catholiques libéraux composent l’arrière-garde de la grande armée révolutionnaire et ils sont à cent lieues de le soupçonner. Aussi prennent-ils aisément feu et s'irritent-ils lorsqu'on veut leur

faire envisager la position qu'ils occupent. Eux qui s'imaginent, um pas servir la Révolution, mais la combattre, ils en sont néanmoins les plus fermes appuis. Ils nourrissent l'espoir de la museler, de la diriger, de la convertir même, mais la Révolution, bête qui ne s'apprivoise pas plus que la vipère ou le tigre, les enlace dans ses filets et les entraîne à sa suite, après les avoir attirés à elle par de feintes caresses. S'ils font juste l'inverse de ce qu'ils se proposent, leur orgueil en est la cause. Ils veulent servir les intérêts de la religion, il est vrai, mais à leur manière et comme ils l’entendent, non pas comme la religion demande à être servie.

“ Le libéralisme catholique, a dit un grand écrivain, n'a aucune valeur ni comme doctrine, ni comme moyen de défense de la religion ; il est aussi incapable d'assurer l'Église dans la paix -que de lui procurer le moindre avancement et la moindre gloire. Il n'a été qu’uné illusion, il n’est qu'une obstination et qu’une attitude. On peut prédire son destin. Promptement abandonné des intelligences généreuses, auxquelles il doit un certain éclat de sentiment, ÿ tra s'engouffrer dans l'hérésie générale. Puissent les adeptes qu’il y entraînera ne pas se transformer en ardents persécuteurs, suivant l'ordinaire conséquence des faibles têtes qu'envahit le faux esprit de conciliation ! Certains esprits semblent faits pour l'erreur comme certains tempéraments pour la maladie, Tout ce qui passe d’insalubre s’accroche-là : ils sont pris au premier vent et au premier sophisme ; ils sont le partage, le butin, la chose des puissances de l'air, et l’on peut les définir comme l'antiquité définit l’esclave, non tam viles quam nulli.”

Une chose que les catholiques libéraux semblent redouter pardessus tout, c’est l'irritation des esprits. Elle les épouvante et se dresse devant eux comme le plus grand obstacle qui s'oppose à l'acceptation et à la diffusion de la vérité, et qui empêche le triomphe de la justice et du droit. Ces esprits, dont l’irritation est si fort à craindre, sont les esprits révolationnaires, les esprits imbus des fameux principes de 89.

Or, pour ne point provoquer cette irritation et n'avoir point à subir ses fâcheuses conséquences, les libéraux catholiques sont d'avis que la charité, la prudence et la modération leur imposent le devoir, dans l'intérêt de la religion, de se montrer très-conciliants

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et pleins de condescendance dans leurs fréquents rapports avec les ennemis de Dieu et de l'Eglise. Après les avoir pris dans cette glu, ils se flattent d'en faire des hommes nouveaux.

Si ces derniers, comme il arrive à peu près toujours, ont l'air de s'impatienter et de s’aigrir en entendant proclamer des vérités et des principes qu’ils refusent d'admettre, les catholiques libéraux conseillent alors d'user d’une grande réserve, de garder même toutà-fait le silence, de peur qu’en continuant inopportunément de faire valoir les droits de la justice et de la vérité, l’on révolte de belles intelligences et de nobles cœurs, et qu'on leur rende ainsi toute conversion impossible. Dans leur ‘opinion, c’est mal servir et compromettre. la cause du bien que d’effaroucher et de mmécontenter, par une déclaration de vrais principes, ceux.qui se montrent assez bien disposés tant qu'on s’abstient, de tenir pareil langage. ‘ Il faut donc abandonner, disent-ils, au moins pour .un temps, certaines questious irritantes ; si.nous consentons à ce sacrifice, nous aurons plus de chance d'être écoutés lorsque nous reclamerons sur d'autres points.”

Eu égard à ces omis les catholiques libéraux. sont ennemis de toute lutte, de celles au moins qui ont :ce caractère énergi-que et persévérant que communique la défense du droit et de la. vérité. Leur imagination, prompte à s’alarmer, ne voit là que périls et dangers de toute espèce ; et, pour les conjurer, ils sont. toujours disposés à entrer en, accommodement avec les suppôts de. l'impiété., Ils se laissent prendre à leur faux air de bienveillance. et de générosité, et, pour en venir promptement à signer un traité. de paix, ils alléguent que vouloir les forcer à céder entièrement serait s'exposer à subir dans la suite de cruelles représailles. : Ils. se montrent donc satisfaits de demi-solutions, de demi-mesures, et: ils croient avoir réglé nombre de questions de la manière la plus avantageuse du monde lorsqu'ils n’ont faits, par leurs concessions, qu’ajourner les difficultés et.que multiplier les embarras.

Les catholiques libéraux ont encore pour principe de ne pas être trop exigeants. , C’est un excellent moyen de goûter les douceurs d’un coupable repos :et de favoriser leurs petits intérêts personnels, surtout ceux de: l’amour-propre. Ils justifient le principe qui les autorise à être lâches en disant qu'il faut éviter de soulever

des tempêtes et ne point s'exposer à tout perdre. Voilà pourquoi la bonne politique pour eux est celle qui se fait, non pas'sur le propre terrain de la justice et de la vérité, mais sur les frontières de l'ennemi. Ils font des concessions sur tout, afin de l'amener à leur accorder, lui anssi, quelque chose sur tous les points, Ils jugent cette conduite très-prudente et très-sage, et ils ne s’aperçoivent point que l'ennemi seul a retiré des avantages dans ces transactions ; quant à éux, ils n'ont que des pertes à enregistrer et ces pertes sont fort humiliantes. Les demi-vérités et la demi-justice ne sont ni la vérité ni la justice ; mais bien l'erreur et l'iniquité. Et c’est ainsi que se trouve parfaitement vérifiée la parole de Clément XIIT ; ‘ Singulière condescendance en vertu de laquelle ce ne sont pas les hérétiques qui se convertissent, mais les catholiques qui sont pervertis.”

En deux mots, les catholiques libéraux sont des peureux, des lâches, des hommes trop occupés de leurs intérêts personnels. Ils visent à être bien avec tout le monde, et, pour atteindre ce but, ils cherchent à résoudre pratiquement le très difficile problême de rester catholiques tout en ayant les bonnes grâces du camp ennemi. Ils ne professent aucun principe révolutionrire ou impie ; ils ont même horreur de la Révolution et de l’impiété ; mais, à cause de la crainte qu’ils ont d’irriter, de se compromettre et de tout perdre en voulant tout obtenir, ils laissent dire et faire la Révolution. Ils gardent parfois un silence qui ressemble trop à la complicité, et, pour sauver quelque chose dans cette guerre d’extermination que l’impiété a déclaré au christianisme sur toute la ligne, ils recourent aux compromis, aux transactions, aux accommodements qu'ils ne concluent jamais qu'en faisant seuls tous les frais du sacrifice.

Voilà pourquoi Pie IX, qui voit si bien les choses parcequ'il les voit de très-haut, caractérise les catholiques libéraux en disant qu'honnêtes et pieux ils pervertissent néanmoins la doctrine de l'Eglise, en voulant la fuire concorder avec leurs opinions soidisant libérales ; que, par amour d'une fausse conciliation, ils favorisent des opinions très-pernicieuses et prêtent ainsi une main amie aux entreprises des pervers. à

Comme le libéralisme impie opère sur le terrain politique et

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que, d'un autre côté, le libéralisme catholique consiste à transiger avec lui par crainte, par prudence ou par intérêt, à lui faire tantôt une concession et tantôt une autre, il va de soi que le libéralisme catholique est un libéralisme politique, tout comme le libéralisme impie,

Pie IX le dit, d'ailleurs, expressément ; et l’on de conçoit pas

comment il peut arriver qu'il y en ait qui, prétendant savoir tant de choses et les savoir si bien, osent soutenir que le Pape a condamné le seul libéralisme européen religieux, mais pas du tout le libéralisme politique. Ont-il donc sitôt perdu le souvenir de ces mémorables paroles, ou ne leur attribuent-ils aucune autorité : “ Ils ne sont pas rares, c'est Pie IX qui parle, ceux qui, faisant en quelque sorte cause commune avec les impies, s'efforcent de ‘ mettre sur le même pied la lumière et les ténèbres, la justice et l'iniquité, au moyen de doctrines qu'ils appellent catholiques libérales, doctrines qui reposent sur de très-pernicieux principes, FAVORISENT LES ENVAHISSEMENTS DE L'AUTORITÉ SÉCULIÈRE dans les choses spirituelles, ou au moins portent à TOLÉRER LES {{ LOIS LES PLUS INIQUES.”

Nous le demandons à tout homme de sens et de bonne foi : favoriser les envahæssements de l'autorité séculière, tolérer les lois les plus iniques, où cela peut-il avoir lieu, si ce n’est sur le terrain politique et nulle part ailleurs ?

C’est donc en vain que l'on cherche des échappatoires par des ruses jansénistes ; le bon sens eatholique est là pour protester et dire que tout libéralisme, même le plus mitigé, a une face politique, ct que l'Esprit du mal s’en sert comme d’un masque pour mieux guerroyer contre le Christ et son Eglise,

Après cette vue générale du libéralisme catholique en Europe, il convient d’entrer dans quelques détails.

Comme il serait long, pour voir le libéralisme catholique & l'œuvre, de le suivre dans les divers pays de l'Europe et dans chacune de ses manifestations, nous 1 ous bornerons à repasser en rovue quelques uns de ses priucipaux actes en France, car c'est là, on peut dire, que sont ses chefs actuels et qu'il a établi son chateau fort. Nous nous convaincrons davantage par cet examen qu’il ne cesse point de nager dans les eaux de la politique, et que c est là l'élément dans lequel il se meut naturellement,

On sait qu'il se forma en France. il y a plus de vingt cinq ans, un parti qui prit le nom de catholique. Son but était de com. battre l’impiété et d'obtenir complète justice en faveur des catho. liques, surtout en matière d'enseignement. La Révolution sait que les jeunes générations appartiennent à ceux qui s’en emparent par l'éducation ; aussi tenc-elle toujours à avoir le monopole de l'enseignement. Elle l'avait en France, et l’Université, comblée de faveurs et de priviléges, l’exerçait à son profit: Il était done urgent de travailler à le détruire.

Peu de temps après sa formation, ce parti, qui était appelé à jouer un si grand rôle et à rendre d'importants services, se scinda, et ce fut le libéralisme qui détermina ce malheur. M. de Falloux, à qui l’on offrit un portefeuille de ministre et qui l’accepta, ne trouva plus dans sa nouvelle position qu'il fut avantageux de lutter carrément et sans trève pour obtenir en faveur des catholiques une loi qui leur garantit la liberté complète. Il leur proposa done de se rallier autour d'un projet de loi où d’insignifiants avantages leur étaient accordés, mais qui laissait en réalité l'Université maîtresse de la position. Il alléguait, pour le faire agréer à: ses amis, la situation difficile, l'esprit du temps, la nécessité d'en finir, l'impossibilité d'obtenir des conditions meilleures.

M. Dupanloup, alors simple abbé, et M. de Montalembert adoptèrent les vues de M. de Falloux et le suivirent ; les autres avec raison crurent plus catholique et partant plus sage de les laisser aller, et de ne prendre part à aucune des transactions proposées,

Dès lors, l'Ami de la Religion et le Correspondant entonnèrent une jérémiade qui dure encore, Ils accusèrent les catholiques, qui ne voulaient point pactiser avec l’impiété, de nourrir un acharnement aveugle et profondément inintelligent contre le projet de loi : ce sont les propres paroles de M, l'abbé Dupanloup. Il ajoutait qu'ils mettaient dans tout cela une témérité de conduite, une violence dans l'attaque qui allait mal à la difficulté des temps et à la gravité des périls ; qu'il était alarmé de cet état de choses, parceque ces catholiques prenaient, à son avis, daris les affaires de l'Eglise, une initiative et une direction qui ne leur appartenaient pas. Ces mêmes idées absolument se trouvent répétées dans le fameux Avertissement qu'il lança plus tard, étant évêque, à d'adresse de M. Louis Veuillot,

Voici en peu de mots quels sont les principes d’après lesquels se dirigèrent alors les chefs catholiques libéraux et d’après lesquels ils se dirigent encore aujourd'hui. C’est M. de Montalembert qui les a formulés et qui parle au nom de tous :

“ Si on pouvait supprimer la liberté de l'erreur et du mal, ce serait un devoir. Mais l'expérience prouve que dans notre société moderne, on n’en peut venir à bout sans étouffer également la diberté du bien. La liberté de conscience tourne aujourd'hui au profit de la religion. Sans doute, il serait insensé de la proclamer dans les pays où elle n'existe pas, mais là où ce principe existe, où il a été une fois inscrit dans les lois, GARDEZ-VOUS DE L'EFFACER, car il devient la sauvegarde de la loi et le boulevard de l'Eglise."

C'est à de pareils excès que poussent les idées de conciliation, et ceux qui les commettent osent s’en applaudir comme d’une excellente action. La liberté de conscience, qu'ils: prônent comme nécessaire à la liberté du bien dans notre société moderne, comme un avantage pour la religion et un rempart pour l'Eglise, Grégoire XVI dit ‘“ qu'elle amène une corruption plus profonde de la “ jeunesse, qu’elle provoque au mépris des choses saintes et qu’elle 4 cause la ruine des Etats qui brillent le plus par leurs richesses, . 4 par leur puissance et par leur gloire.” Pie IX, à son tour, la qualifie de délire qui attire sur les peuples des maux immenses et souverainement déplorables. Si Grégoire XVI et Pie IX ont raison,

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