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BRAS ARTIFICIEL AUTOMOTEUR

Par M. le comte de Beaufobt.

Un bras artificiel peut-il rendre des services, ou n’est-il destiné qu’à reproduire la forme du membre perdu, sans pouvoir y suppléer, même de la maniéré la plus élémentaire ? Lorsqu’un amputé a conservé une partie de l’avantbras, il est hors de doute que la prothèse peut lui être d’un grand secours; cir le mouvement du coude le met à même de se passer du concours d’un tiers, dans des circonstances qui réclament même de l’adresse. Mais dans les cas où la mutilation existe au-dessus du coude, la question devient plus difficile à résoudre, au moins d’une manière affirmative, en ce qui regarde les appareils actuellement en usage.

La prothèse du membre supérieur exigeant des connaissances très-avancées en mécanique, ne date que de trois siècles environ. Il n’en est pas de même delà prothèse des membres inférieurs, qui est de la plus haute antiquité. Je citerai, à ce sujet, un fait qui, je crois, n’est pas bien connu. 11 existe au musée du Louvre un vase étrusque représentant un homme estropié qui se soutient à l’aiile d’un bâton dont la partie inférieure remplit les fonctions d'une jambe de bois. L’usage de ce type primitif a dû se présenter à l’esprit de la première personne qu’un accidentait arrêtée dans sa marche; mais quel temps n’aura-t-il pas fallu pour inventer un bras artificiel, toujours si compliqué, lors des premiers essais ?

Jusqu’ici les inveuteurs ont lutté contre deux difficultés : ou le bras était inerte, ce qui le rendait un objet de gêne, où il était susceptible d’être mis en mouvement, ce qui nécessite un moteur artificiel, qui lui-même devenait l’objet d’un eflort ou d’une préoecupation. Dans ces divers appareils, le mouvement de l’avant-bras est le résultat d’une traction produite à l’aide d’une corde à hoyau, ou bien l’effet est obtenu au moyen d’une pédale qui, placée près de l’aisselle, convertit le mouvement de pression en mouvement ascensionnel dç l’avantbras.

Le système de traction a été d’abord indiqué par Gracfe. Il a été mis eu pratique avec succès, il y a une vingtaine d’années, parM. Van Peterseen. Plusieurs modifications ont été apportées depuis au point d’attache, en dispensant de 1 inter médiairc du corset qui, dans le système de M. Van Peterseen, relie, pour ainsi dire, les attaches, lesquelles agissent respectivement sur l'avant-bras et sur la main.

Le principe, du reste, est susceptible d’une infinité de modifications, qui peuvent varier selon les conditions que l’on veut remplir, selon les considérations personnelles, qui jouent un grand rôle dans les questions de prothèse. Le mécanicien doit consulter les habitudes, les goûts, les aptitudes de chaque mutilé;

car ce qui suffit à telle personne peut paraître très-imparfait à telle autre, et inversement.

Le système de pression a été soumis par moi à la Société de chirurgie, le 28 novembre 1858.

Les deux procédés donnent lieu à un mouvement qui est eu dehors de celui que 1 on veut produire. Quelque instinctifs que ces mouvements puissent devenn pat usage, ils n en sont pas moins une cause de retard, de préoccupation : ca lls nc sc Rcul nullement à l’actiou naturelle.

Le 19 décembre 1800, j’ai présenté à l’Académie impériale de médecine un bras artificiel (‘) dont le principe n’a rien de commun avec les appareils déjà connus. Il constitue un changement tellement radical, qu’il ouvre, j’esp'ere, une nouvelle ère à ce moyen de prothèse. A la traction ou à la pression, il substitue le mouvement normal, car il est automoteur, en ce sens, que le mouvement instinctif de la nature détermine le mouvement mécanique : cela est si vrai, qu’une personne qui essayait l’appareil pour la première fois se croisa tout de suite les bras en disant : « Je ne sais pas comment le mouvement se produit, mais je veux le faire, et je le fais ! »

La gêne et la préoccupation ont ainsi disparu, puisque l’avant-brasse déplace pour ainsi dire de lui-même, lorsqu’un changement dans la position du corps réclame un changement analogue dans la position de l’appareil.

Le mode employé pour produire la flexion du bras est tellement simple qu’il peut être appliqué, presque sans dépense, au système ordinaire des bras artificiels inertes.

I/appareil ne porte aucun mécanisme, aucun tirant pour produire, soit la pression, soit la traction. Il s’adapte au corps comme le simple crochet : la seule condition étant que l’attache ne gêne pas les mouvements naturels de la partie supérieure du bras.

Une personne née avec un’bras dont la partie inférieure se termine, au-dessous du coude, par un moignon très-court, ne pouvait pas faire agir un appareil ordinaire qu’on venait de lui poser. L’application du système automoteur lui permit à l’instant même d’élever l’avant-bras au point où le moignon pût entrer en prise.

Le mouvement se produisit instinctivement pour ainsi dire, car elle ne crut pas à l’intervention de la mécanique; mais force fut de se rendre à l’évidence ; on détendit le ressort, aussitôt il lui fut impossible d’agir sur l’avant-bras; on fit fonctionner de nouveau le ressort moteur, et l’appareil obéit à sa volonté.

Ainsi, deux ressorts suffisent pour convertir un bras artificiel inerte en un bras artificiel automoteur.

La différence entre les prix des deux appareils est insignifiante ; le nouveau système n’ayant point été breveté, et n’étant par conséquent entravé par aucun droit d’invention.

Description du bras artificiel automoteur.

Il se compose de deux gaines en cuir réunies par des branches métalliques à charnière et par deux ressorts O O, qui agissent en excentriques sur 1 articulation du coude ; l’un tend à lever et l’autre à baisser l'avant-bras.

Le mouvement s’effectue dans un sens ou dans l'autre, selon que la partie supérieure du bras donne la prépondérance à l'un des deux ressorts, en déplaçant le poids de la main.

Lorsque le bras tombe naturellement le long du corps, la main pèse sur 1 axe oblique du coude, et comprime l’action du ressort que tend à élever 1 avantbras Quand, au contraire, la partie supérieure du bras fait un mouvement ascensionnel, le coude s’arrondit et son axe se rapproche de la perpendiculaii e, position dans laquelle le poids de la main se traduit en simple friction sur les

(t) Je l’avais déjà soumis à l’Académie, le 27 décembre 1859 ; mais il n avait pas encore reçu d’application pratique.

pivots du coude. Alors, le ressort qui tend à élever l’avant-bras reprend son action.

L’effet produit est le résultat ou la conséquence d’un mouvement naturel dont il est la continuation.

La volonté qui agit instinctivement sur la partie supérieure du bras suffit pour déterminer le mouvement de l’appareil.

L’art se lie donc intimement à la nature, dont il est le complément.

J’ai cherché à introduire la môme simplicité dans la construction de la main artificielle dont les doigts sont rigides, le pouce seul est à charnière. 11 est maintenu en état de pression contre l’index, au moyen d’un ressort. Il fait les fonctions d’une pince qui peut conserver dans une position donnée un chapeau, un livre, etc.

L’ensemble de cet arrangement m’autorise, je crois, à qualifier l’appareil de Iras artificiel utile.

Maintenant si Ion veut que ce moyen de prothèse réunisse, non-seulement es conditions d ulili lé, mais encore celles que peuvent réclamer certaines conditions sociales où l’on désire dissimuler une infirmité autant que l’art puisse mettre à même de le faire, alors il faut avoir recours à un mécanisme plus

compliqué et par conséquent plus dispendieux, llien que ce but m’éloigne un peu de la route que je me suis tracée, il offre trop d’intérêt pour que je n’y aie pas consacré de nombreuses recherches.

Dans la confection de la main, j’ai pris pour point de départ les proportions exactes de la nature.

Jusqu’à présent on s’est borné à une forme de convention. Celui qui le premier a eu l’idée de faire mouvoir des doigts artificiels, s’est sans doute plus attaché à l’effet mécanique qu’à l’exactitude de la forme. Il a voulu faire simplement une pince ayant une apparence de main, se conformant si peu aux lois de l’anatomie, qu’il a articulé les premières phalanges là où elles sont rigides, et qu’au point réel de l’articulation il y a absence de mouvement. De là le mot consacré de fausses phalanges. De plus, le pouce a une action très-limitée et ne peut se renverser de manière à être dans le même plan que les doigts, lorsque la main est complètement ouverte.

Un de nos plus habiles fabricants, M. Béchard, dont le zèle éclairé cherche toujours à élever le niveau de l’art, est entré tout de suite dans mes vues. Il vient de faire sous ma direction une main artificielle, dont les phalanges ont la longueur naturelle, dont le pouce peut prendre des positions diverses, dont les doigts, dans l’état de flexion, se louchent à leur extrémité supérieure; tandis qu’ils s’écartent graduellement en se redressant, comme cela a lieu dans la nature.

Grâce à ces conditions, la main artificielle présente une telle harmonie de formes dans toutes ses attitudes, qu’au premier aspect et recouverte d’un gant, elle est semblable à la main naturelle. C’est-à-dire que M. le commandant de B"*‘, amputé de l’avant-bras gauche et muni de cet appareil, se trouvait, le 7 avril, en présence de S. M. l’Empereur, qui lui demanda quelle main il avait perdue, en lui témoignant sa surprise et sa sollicitude.

Explication succincte des moyens employés pour produire des mouvements, qui donnent à la main artificielle un aspect relatif de vie, et pour mettre une personne amputée [soit au-dessous, soit au-dessus du coude), à même de prendre ou d’abandonner un objet dans toutes les positions du bras.

La main artificielle (fig. 2) est montée sur un pivot placé en oblique sur le poignet, ce qui lui donne un mouvement de supination complexe; car il s’élève en même temps qu’il se rapproche du corps, ce qui dispense d’un mouvement spécial pour produire la rotation du poignet.

Les doigts sont maintenus dans un état de flexion par des ressorts qui, placés dans l’épaisseur de la main, sont fixés à l’intérieur du poignet et aux premières phalanges. Les cordes à boyau BG et DG sont, par opposition, attachées à la surface dorsale des mêmes phalanges, et sont fixées à une poulie A, qui reçoit le mouvement de la corde à boyau F. A cette corde aboutit la courroie motrice L; celle-ci, fixée à son extrémité opposée au bouton N placé sur le devant de la ceinture du pantalon, glisse dans une embrasse M portée par l’épaule saine, et, passant sur l’épaule opposée, s’attache enfin à la corde déjà mentionnée, dont le trajet s’effectue par l'axe du coude cl le centre du poignet, jusqu’à la gorge de la poulie A. Celte disposition permet d’utiliser les divers mouvements du corps, qui se produisent lorsque le dos se voûte ou se cambre.

Quand on veut ouvrir la main, on arsondil les épaules, en prenant une pose qui tende la courroie L dans tout son parcours : celle disposition préparatoire suffit pour qu’un mouvement imperceptible de l’épaule ou du bras détermine

ensuite le jeu des doigts. Quand, au contraire, le corps n'offre aucune résistance à la courroie, le bras peut faire librement tous les mouvements, sans affecter aucunement la main.

On comprend facilement que la traction, qui vient d'être décrite, fasse mouvoir les doigts par l’intermédiaire de la poulie A et des cordes BG, DG.

Rien ne s’oppose donc à ce que la poulie continue à tourner. Les cordons DC, auxquels sont attachés les autres doigts, fonctionnent «à leur tour de la même manière : enfin, le pouce est entraîné par la continuation du mouvement de la poulie, au moyen de l’attache EG.

Explication de la gravure représentant un des doigts vu en coupe

longitudinale.

G, ressort qui fait fléchir les doigts.

H I, ressoit tendant à maintenir le doigt redressé.

J K, corde à hoyau fixée, par ses extrémités, à la main et à la dernière phalange;

(FiS- 2 ) (Fig. 3.)

Celte corde, dont le point fixe I est excentrique par rapport à la rotation du doigt, fait fléchir les phalanges supérieures lorsque la première s’ahaisse.

M. Alphonse L‘", pianiste compositeur, a été amputé de l’avant-bras gauche, eu 185G, par M. le baron Larrey, alors chirurgien en chef du Val-de-Grâce. L opéiation a été faite a l’union du tiers moyen avec le tiers inférieur, pour un kyste osseux multiloculaire.

L’extrémité Je son moignon, quoique très -régulièrement cicatrisée, a conservé une telle sensibilité, qu’il ne peut s’en servir en aucune façon pour produire l’élévation du bras artificiel.

M. L“* s’est présenté à la séance de l’Académie, tenant son chapeau d’une main et un parapluie de l’autre. Il a fait mouvoir le bras et la main artificiels, de manière à prouver combien il est maître de l’appareil, portant un verre à la bouche, écrivant son nom avec un crayon et désignant môme du doigt un objet quelconque.

La facilité avec laquelle M. L“* exécute tous les mouvements qui lui sont indiqués est d’autant plus remarquable, qu’il ne s'y est nullement préparé par l’étude du mécanisme. Il a deviné de prime- abord toutes les ressources que la prothèse a mises à sa disposition, et il les combine de la manière la plus intelligente, grâce à une sorte d’intuition.

L’illusion produite est telle que l’on ne peut absolument pas se rendre compte d’abord des moyens ou des efforts qu’il emploie pour agir sur l’appareil (>), dont le jeu semble être le résultat immédiat de la volonté; un académicien a laissé échapper cette naïve question ; a Est-ce que les deux membres sont pareils ? »

Fort des encouragements dont M. le baron Larrey, ex -chirurgien en chef de l’armée d’Italie, a bien voulu honorer mes humbles efforts, j’ai offert mon invention à M. le ministre de la guerre, en faveur des militaires qui pourraient avoir à se servir d’un bras artificiel.

Le Conseil de santé des armées a été chargé par Son Excellence de faire un rapport sur l’appareil.

En conséquence, le 17 janvier et le 20 mars 1860, des expériences ont été faites au ministère de la guerre, au point de vue des bras artificiels automoteurs, appliqués à des cas d’amputation pratiquée soit au-dessous, soit au-dessus du coude.

Le ministre a bien voulu me faire connaître les conclusions du rapport par sa lettre du 17 avril 1860, où Son Excellence dit :

« Le Conseil estime que cet appareil de prothèse peut être fort utile aux amputés de l’armée, en ce sens que, fixé seulement au moignon, et sans prendre de point d’appui sur le tronc, il fait exécuter au bras la série des mouvements naturels de flexion, d’extension, d’élévation, d’abaissement, mouvements qui se font avec d’autant plus de facilité que le mécanisme qui les produit est des plus simples.

s D’après ces considérations, le Conseil de santé est d’avis que le bras artificiel de votre invention, et dont vous faites l’abandon à l'industrie privée, soit accordé aux militaires qui en feront la demande.

« J’accéderai en ce qui dépendra de moi à ces conclusions, et je ne terminerai pas sans vous remercier vivement d’un progrès qui promet de devenir un soulagement et un bienfait pour nos blessés, s

(‘) L’appareil a été construit par M. Béchard.

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