‹ Coup d'oeil sur quelques appareils prothétiques. Premier fasciculeChapitre 5 sur 16 · I. Appareil* prenant leur peint «l'appui nu liasslii · texte numérisé non relu

I. Appareil* prenant leur peint «l'appui nu liasslii

En 1831, M. Goyrand (d’Aix) a l’occasion de pratiquer une amputation sus-maléolaire chez un tuberculeux, dont l’étal diathésique s’améliora sous l’infiuence de l’opération. Peu de temps après, trois nouveaux cas analogues se présentent à son observation, et la rapidité de la cure, ainsi que l’amélioration des lésions concomitantes de l’affection du pied, appellent l’attention de ce sagace chirurgien sur la question de prothétique. Ses malades guéris, il fallut les faire marcher le plus commodément possible ; M. Goyrand rejeta tous les modèles de bottines créés depuis Ravaton ; il avait compris que les tiraillements auxquels le moignon était soumis dans ces s.ortes d’appareils ne pouvaient que confondre ou déchirer la cicatrice. Témoin du bon résultat fourni par une jambe artificielle qué portait une demoiselle de Briguolles, amputée au lieu d’élection, et dont l’appareil avait son point d'appui principal sur la tubérosité ischiatique, M. Goyrand résolut d’appliquer un appareil semblable à ses malades. L’ingénieux orthopédiste Mille, inventeur du ce membre artificiel, l’eut bien vite modifié pour servir aux amputations sus-malléolaires; il lui suffit, en effet, de disposer la partie jambière de l’appareil de manière qu’elle embrassât et contint exactement le long moignon de ces amputés. Le succès qui couronna ces tentatives fut si complet, que le malade de M. Goyrand put, avec sa jambe artificielle, « marcher, dit l’auteur, comme s’il avait eu ses deux jambes. »

M. Goyrand, ne voulant pas laisser perdre les résultats de cette conquête, publia, en 1835, un mémoire dans lequel il cherche à rendre à l’amputation susmalléolaire la place qu’elle n’aurait jamais du perdre dans la pratique chirurgicale. Tuis, sachant toute l’importance de la question prothétique, il décrit et représenté la forme et le mécanisme de la jambe de Mille.

M. Goyrand fit plus encore. Craignant que le travail qu’il publiait ne suffit pas pour sortir la pratique de sa routine, il vint à Paris afin d’éveiller la sollicitude de ses maîtres. Comme le précepte qu’il défendait était conforme aux principes de la science, il fut bien accueilli, et Ton ne tarda pas à se laisser convaincre. M. Velpeau, dont on trouve toujours le nom placé en tête de la liste de ceux qui les premiers ont accepté tous les progrès réels, M. Velpeau mit immédiatement en pratique l'amputation sus-malléolaire, puis son exemple ne tarda pas â être imité par Roux, Gerdy, Blandin, MM . Jobert, de Laraballe, Le-

noir. Enfin, les faits devinrent assez nombreux pour que les résultats en fussent appréciés par la statistique. JUM . Arnal et F. Martin, dans un mémoire sur l’amputation sus-malléolaire, parvinrent à réunir 97 cas, et, sur ce nombre, ils constatèrent 87 succès. Cette statistique, qui fournissait seulement une mortalité d'un dixième, à la suite de l’opération pratiquée à la partie inférieure de la jambe, a paru exagérée à M. Velpeau (>), et le savant rapporteur a réduit à un sixième ou un septième la mortalité, à la suite de cette amputation.

En admettant même cette réduction, le principe du lieu d’élection posé par Ambr. Paré n’était plus acceptable, puisque la statistique a prouvé que l’amputation pratiquée à la partie supérieure de la jambe fait périr la moitié de ceux qui la subissent ((i) 2). Aussi tous les chirurgiens des hôpitaux civils de Paris ont-ils adopté le précepte formulé par M. Goyrand.

Les conditions hygiéniques si différentes de bon nombre des hôpitaux de nos provinces font que la mortalité, à la suite des grandes opérations, y est beaucoup moins considérable que dans ceux de Paris; aussi quelques-uns des chirurgiens placés à la tête de ces établissements n’ont-ils voulu tenir aucun compte de l’enseignement. L’un d’eux, répondant, il y a un mois à peine, à ma demande de renseignements sur ses propres essais de prothèse à la suite des amputations, n’hésitait pasù nier la valeur des progrès réalisés, et m’en donnait pour preuve l’impossibilité où il s’était trouvé de faire marcher un militaire qui avait subi une double amputation sus-malléolaire, ainsi que la dure nécessité où il s’était trouvé de céder aux pressantes instances de ce mutilé et de lui pratiquer deux nouvelles amputations au lieu d’élection.

Quelques faits analogues m’ont conduit à reprendre le tableau statistique de M. Arnal et à poursuivre son œuvre, car l’opération est entrée aujourd’hui dans la pratique courante de nos hôpitaux ; mais, si les chiffres se sont multipliés, les résultats sont restés les mêmes. Prenons comme exemple la pratique de M. Velpeau. Le célèbre chirurgien, qui, eu 1841, figurait seulement pour 7 opérations sur le tableau de M. Arnal, a atteint aujourd’hui le chiffre de 50 amputations, sur lesquelles il compte 4 morts. L’un de ces insuccès devrait être rayé de cette statistique, car le malade était phthisique et a succombé à la marche de son affection tuberculeuse, et non aux suites de son opération. M. Nélaton nous cite 12 cas et un seul iusuccès; M. Denonvilliers, 10 amputations et pas de mort ; M. Lenoir, 42 cas, 6 morts ; M. Robert, 15 cas, 2 morts; M. Miclion, 24 cas, 3 morts; enfin, vous-même, qui, en 1841, n’avez fourni qu’un seul succès, en pouvez offrir aujourd’hui 8 sur 8 opérations. Ce résultat prouve donc que vous entendez seulement contester les services rendus par les appareils prothétiques.

Si je rappelle ici ces chiffres qui témoignent de la plus grande innocuité de celte opération, c’est qu’un certain nombre de confrères de province ne croienl pas à une différence aussi tranchée dans les dangers offerts par les amputations pratiquées au lieu d’élection et au tiers inférieur de la jambe, faute de compter leurs résultats.

Un de nos collègues de la Société de chirurgie, qui longtemps a été chargé | du service de chirurgie de l’hôpital d’une ville importante du Midi, m’écrivait ce qui suit :

« Pendant toute la durée de mon exercice chirurgical, j’ai pratiqué cxclusi-

(i) Bûlletin de l’Académie de médecine, t. VII, p. 117.

H Suivant le professeur Malgaigne, 55 pour 100.

veinent l’amputation de la jambe au lieu d’élection : le succès était la réglé, les revers exceptionnels. Vous savez que, dans nos provinces, c’est une espèce de loi, et sur laquelle nous comptons. D’ailleurs, la position sociale de nos opérés, le prix trop élevé des appareils prothétiques, leur insuffisance peut-être chez l’ouvrier condamné à de pénibles travaux, m’avaient empêché de songera l’amputation sus-malléolaire. Mes successeurs out mieux fait que moi: ils ont pratiqué tour à tour les deux opérations, suivant les indications. A la suite de l’amputation au lieu d’élection, ils ont eu quelques revers; mais, sur 15 amputations pratiquées à la partie inférieure de la jambe, ils ont obtenu 15 succès !

a En présence de ces résultats et de ceux constatés à Paris, le choix de la

méthode ne peut rester incertain, surtout avec la perfection toujours croissante

des appareils prothétiques. Je ne doute pas que vous n’arriviez facilement à

nous rallier tous à votre manière de voir. Docteur Viai.,

u Médecin de l’hôpital de Saint-Etienne. »

Un autre confrère, M. Busquet, chirurgien de l’hôpital de Laval, répondait à mon enquête par les renseignements suivants : « J’ai pratiqué 10 lois 1 amputation de la jambe au lieu d'élection, et sur ce nombre je compte 8 morts, mes malades étant tous de pauvres ouvriers auxquels leurs ressources ne permettaient pas de se procurer des appareils d’un prix fort élevé. J ai eu seulement deux fois l’occasion de pratiquer l’amputation à la partie inférieure delà jambe, et ces deux opérations ont été suivies de succès. »

Ainsi, toujours les mêmes résultats. Revenons donc à nos appareils prothétiques, puisque, dans celte question des amputations de la jambe, l’accessoire reste toujours le principal.

« Les vérités sont des coins qu'il faut faire pénétrer par le gros bout, » a dit Fonlenelle. L’innocuité plus grande de l’amputation sus-malléolaire démontrée par des faits chaque jour plus nombreux, proclamée à la tribune de nos Académies, n’eut pas suffi à vulgariser cette opération sans la révolution que Mille était venu produire dans la construction des jambes artificielles. Ce n’est pas le moment de discuter s’il était d’une nécessité absolue que les nouveaux appareils prissent leur point d’appui principal au bassin. Cette innovation de M. Goyrand eut cela d’heureux, qu’elle fixa l’attention sur l’appareil de Mille, captiva la confiance des chirurgiens et provoqua par là de nouveaux essais, qui eurent pour résultat d’améliorer le modèle créé par le modeste orthopédiste d’Aix. Cet appel au concours d’autres fabricants était devenu indispensable par la mort de Mille, arrivée avant qu’il eut pu profiter des enseignements que devait lui fournir une plus large expérimentation.

La nouvelle jambe artificielle ne devait plus disparaître. Mille, en quittant Paris, avait chargé un de nos plus intelligents fabricants, M. Charrière, de la construction de son modèle. Et, d’un autre côté, un chirurgien orthopédiste des plus distingués, M. Ferd. Martin, cédant aux sollicitations de Blandin, s’occupait de lui fournir un appareil qui permit à ses amputés de la partie inférieure de la jambe de marcher sans pilon.

Les premiers essais de M. Ferd. Martin ne furent pas heureux et auraient pu compromettre l’avenir de la question, s’il n’arrivait un moment où les fautes peuvent bien attarder le progrès mais non l’enrayer. Désireux de prévenir le heurt de la pointe du pied, pendant la marche, M. F. Martin tint relevée 1 extrémité de son nouvel appareil prothétique ; il ne s'aperçut pas que, par cette modification, il transformait sa jambe artificielle en un pilon , et changeait les conditions de la statique du corps. Tandis que, avec le modèle de

Mille (d’Aix), les amputés pouvaient marcher avec le genou flexible, parce que l’axe du membre passait en avant de l’articulation qui unissait les attelles jambières et fémorales, comme on l’observe dans la position naturelle (fig. 4), M- Ferd. Martin, en tenant la pointe du pied artificiel relevée par l’action d’un ressort, forçait le mutilé à reposer exclusivement sur le talon, et repoussait l'axe du membre au niveau, sinon en arriéré de l’articulation des attelles jambières et fémorales (fig. 5). Ses malades ne purent donc marcher avec le genou flexible, et il dut leur maintenir la jambe rigide à l’aide d’un verrou.

Dans un second essai, M. Martin tenta de vendre la flexion possible, en transportant au uivçau de l’articulation le ressort dont son maître, Delacroix, garnissait les brodequins destinés aux enfants affectés de paralysie des muscles fléchisseurs du pied sur la jambe. Ce modèle, présenté à l’Académie de médecine en 1836, ne méritait pas les éloges que lui accorda Blandin, et si le savant rapporteur s’était renseigné auprès de son collègue Goyrand, il eût appris de lui que l’amputé d’Aix marchait avec le genou flexible. Il eût cherché alors la cause qui s’opposait à ce que se3 amputés de Paris marchassent aussi facilement, et, en la signalant dans son rapport, il eût évité à l’auteur qu’il jugeait quatre années de nouvelles recherches.

La modification qui devait rendre la mobilité au genou était des plus simples, et je suis étonné qu'un mécanicien aussi sagace que M. Martin soit resté si longtemps sans la trouver; il suffisait de reporter en arrière de l’axe du membre l’articulation des attelles jambières et fémorales. Le principe posé, le moyen était trouvé : est-ce que les ressorts qui maintiennent ouverte la capote de nos cabriolets ne présentent pas des articulations excentriques, afin d’offrir la plus grande résistance?

M. J. Charrière, dans le mémoire qui accompagne les divers modèles de jambes artificielles qu’il a présentés à la Société ’de chirurgie, réclame pour son père le mérite d’avoir signalé le premier cette modification importante que réclamait la construction des appareils, afin de donner aux mutilés une plus grande solidité pendant la marche. «Je ne citerai à l’appui, dit M. J. Charrière, qu’un fait qui s est passé au commencement de 1842, dans le service de M. le professeur Velpeau. L’éminent chirurgien avait commandé deux jambes, l’une à M. F. Martin, l’autre à mon pèro.Ccs deux jambes furent essayées successivement par la malade elle-

(l'ig-

(Fig. 5.)

même, à laquelle on laissa, bien entendu, le choix. L’essai fut fait publiquement dans l'amphithéâtre de la Clinique et à deux reprises, et le modèle construit par mon père fut préféré par la malade. Le ressort en batterie et la chaîne placée au niveau de l’articulation du genou furent un des motifsdu rejet chu modèle de notre compétiteur. Notre jambe était à articulation simple, légèrement excentrée. » Les remarques que nous avons présentées sur la facilité de la solution du problème mécanique ne nous permettent pas de repousser la revendication de M. Charrière Nous ferons toutefois remarquer qu’il doit y avoir là une erreur de date, à moins que l’épreuve dont parle M. J. Charrière n’ait eu lieu dans le courant de janvier lS'i’iî, 'car, le 15 février suivant, M. Ferd. Martin communiquait à l’Académie de médecine l’élude de « la disposition particulière de l’articulation du genou qui assure la station en épargnant les efforts musculaires : c’est le transport en arrière du ccnlre de l’articulation. II résulte de cette seule circonstance que, lorsque le membre est dans l’extension et que le poids du corps repose sur )e genou, celui-ci tend de lui-même à se porter en arrière; mais les ligamcnls latéraux s’y opposent, sans que l'intervention des muscles soit nécessaire; de. là une économie d’action de la part de ceux-ci ('). »

Modèle de Ferd. Martin. Jambe de Mille. Modèle de Charrière.

(KiS' 7-) (Fig. 6.) (Fig. 8.)

Quel que soit l’auteur de cette modification, c’est seulement à partir de celle amélioration que les modèles de la jambe de Mille livrés par M . Ferd. Martin,

(') Uullelin de l’Académie de médecine, t. VII, p. 477.

ainsi que ceux fournis par M. Charricre, permirent des expérimentations sérieuses. La figure 7 représente le modèle de M. Ferd. Martin; c’est toujours son piemier essai i c est-à-dire la pointe du pied relevée, plus l’articulation excentrique des attelles jambières et fémorales. Il en existe un second sans pied, destiné aux mutilés pauvres ; il est semblable au précédent pour les autres parles de l’appareil.

Dans la jambe artificielle de M. Charrière, comme dans celle de Mille (d’Aix), le pied était conservé et les mouvements de flexion et d’extension de cette extrémité du membre étaient confiés à des ressorts élastiques. Dans le modèle présenté en 1S5G à la Société de chirurgie (fig. 8), l'extension du pied est maintenue par 1 action d’un muscle artificiel C qui, du talon A, va s’insérer à la partie postérieure et inférieure du cuissard D.

Ces modèles ne sont pas les seuls qui aient été expérimentés ; toutefois, afin de ne pas compliquer mon étude, vous me permettrez de vous rendre compte d abord des essais tentés avec les appareils prenant leur point d’appui au bassin ; ce sont les plus nombreux. Nous verrons plus tard les résultats fournis par l’emploi des jambes prenant leur point d’appui à la cuisse, c’est-à-dire par le modèle de Verduin. Il nous sera possible alors de discuter la valeur pratique de chacun de ces appareils et de faire un choix.

Je commencerai par les faits fournis par les mutilés pauvres et qui ont pu continuer la profession qu’ils exerçaient avant de subir l’amputation sus malléolaire, puis viendront les enfants amputés qui ont fait de suite usage d’une jambe artificielle et ont pris un état. Vous verrez avec un grand intérêt que le choix de leur métier n’a pas été influencé par leur mutilation. Je vous signalerai ensuite les femmes et les hommes exerçant une profession nécessitant une certaine activité; enfin, les individus qui, ayant subi une double mutilation, marchent avec deux jambes artificielles.

Ces exemples divers vous prouveront que mon enquête a porté sur un ensemble de faits propres à amener une conviction.

Ouvriers amputés reprenant le métier qu'ils exerçaient avant leur accident.

Obs. I. Manouvrier amputé à l'âge de vingt-six ans. — Opération pratiquée au tiers inférieur de la jambe. — Usage d'une jambe avec pilon et prenant son point d'appui au bassin (modèle Martin). — Continuation depuis quinze années d’un rude labeur.' — Berna est âgé de quarante et un ans et parait être d’une assez bonne constitution actuellement; il n’a pas été malade un seul jour depuis son amputation. Il porte cependant au cou des cicatrices nombreuses qui attestent que, dans son enfance et sa jeunesse, il a subi des accidents de scrofules. Vers l’âge de vingt-cinq ans, il fut affecté d’une tumeur blanche de l’articulation tibio-tarsienne gauche, qui, ayant résisté aux divers moyens thérapeutiques mis en œuvre, commanda le sacrifice du pied. Cet homme fut admis alors dans le service de M. Lenoir à l’hôpital Necker, et l’amputation fut pratiquée au tiers inférieur de la jambe le 1er juillet 1845. Le vingtseptième jour après cette opération, il sortait de l’hôpital avec un membre artificiel sans pied et prenant son point d’appui sur le bassin. Il avait alors vingt-six ans.— Lorsqu’il fut habitué à l’usage de son appareil, cet homme entra au service de M. le baron de Curnieux, à Beaurepaire, près Ponl-Saint-Maxence (Oise). Là, il fut mis à toutes mains : faucher, bolleler, lier, charger les voitures, porter des fardeaux, cueillir le chanvre, curer les fossés, exécuter en un mot les travaux les plus pénibles d'un manouvricr ; il ne recule devant aucune

épreuve et s'en acquitte mieux que bien des gens valides. L’hiver, il exerce le métier de bûcheron. Enfin, M. rorlelettre, intendant de la ferme, nous a assuré qu’il n’avait pas de meilleur ouvrier.

M. le docteur Crouzet (de Pont-Saint-Maxcnce), qui a l’obligeance de nous confirmer tous ces détails, ajoute : « J'ai été surpris des services que lui rend son membre artificiel ; il se met à genoux et se relève avec une rapidité surprenante, et, quoique son appareil soit terminé par un pilon, il marche assez vite et sans faucher. Il m’a assuré qu’il lui serait facile de faire ses dix lieues dans sa journée, et qu’il irait même vous trouver à Paris s’il y avait une bonne récompense à attendre. Mettant de côté toute exagération, j’ai appris qu’il avait fait dernièrement le voyage de Clermont à Pont-Saint-Maxence, c'est-à-dire cinq lieues, sans être trop fatigué.

« Depuis quinze ans, il en est à sa quatrième jambe (modèle Martin) Elle lui dure près de quatre ans; elle lui coûte 100 francs et 40 francs environ d’entretien par année. 11 ne se plaint pas trop de son poids, qui peut être de huit à neuf livres. Ce membre artificiel lui occasionne parfois des excoriations à son point d’appui au bassin, mais il ne l’a jamais blessé au point de lui faire suspendre ses travaux. » (Lettre du 11 mars 18G0.)

Obs. II. Ouvrier des ateliers de M. Charrière amputé à l'âge de vingt-cinq ans. — Usage d’une jambe avec pied et tendon d’Achille depuis douze années. — Legrand (Louis) a fait ses débuts d’apprentissage dans l’atelier de M. Charrière, et se livrait spécialement à la construction des jambes artificielles. 11 ne so doutait pas alors qu’il aurait bientôt à expérimenter la valeur des divers modèles qu’il exécutait. Lorsque vint la conscription, il fut classé dans la réserve. En 1848, il est appelé au service et entre dans la garde nationale mobile. Tendant les fatales journées de juin, il reçoit une balle qui pénètre dans l’articulation du pied gauche. Conduit à l’hôpital Saint-Louis, M. Gosselin lui pratique l’amputation au tiers inférieur delà jambe. Libéré du service et muni d’une jambe artificielle, il rentre chez M. Charrière et ne tarde pas à prendre la première placedansson ancien atelier. Son travail exige qu’il soit presque constamment debout. C’est lui qui va dans les hôpitaux prendre les mesures des membres artificiels et les pose. Enfin, depuis douze années, il a pu continuer la profession qu’il exerçait avant sa mutilation, et comme s’il devait justifier le proverbe :« A quelque chose malheur est bon, v l’accident qu’il a subi lui a fait prendre plus d’intérêt aux appareils qu’il construisait, et, lui permettant d’expérimenter la valeur des diverses modifications proposées, l’a fait placer à la tête d’un atelier des plus importants de la maison Charrière.

Legrand nous a fait voir deux autres ouvriers, amputés également à la partie inférieure de la jambe, et qui, munis du modèle dont il fait lui-même usage (fig. 7), ont pu reprendre leur rude métier.

Obs. III. L’un est un mécanicien du chemin de fer d’Orléans, âgé de vingthuit ans, dont le pied droit a été écrasé en 1858 pendant une fausse manœuvre de sa machine. Depuis plus d’une année qu’il a repris son service, il n’a pas pris un jour de repos de plus que le temps accordé parles règlements. Il faut que ce mécanicien se serve de son membre artificiel d’une manière bien remarquable pour que l’administration ait consenti à lui laisser reprendre son service; on sait la responsabilité qui pèse sur l’homme qui dirige la machine.

Obs. IV. L’autre est un ouvrier chauffeur employé au chemin de fer de l’Ouest. Son métier est plus rude encore que celui du mécanicien ; il l’a repris et le continue depuis sept années.

Dus. V. Je puis ajouter encore le fait d’un garçon coiffeur que j’ai trouvé,

Il y a trois années, dans une maison de la rue d’Amboise, et qui, depuis six années, grâce à une jambe artificielle, avait pu reprendre sa profession, du moins dans le milieu où il l’exerçait avant sa mutilation. On comprend que tant qu’il portait une jambe de bois, il avait dû Être repoussé par ses anciens patrons ; le luxe n’aime pas à se trouver en contact même avec l’apparence de la misère.

Voici cependant deux exemples d’individus qui ont été forcés de changer de profession. Le métier de charpentier et celui de matelot eussent été, en effet, difficilement exercés par des mutilés porteurs d’un membre artificiel.

Obs. VI. Charpentier se faisant cambreur de tiges de bottes. — Eugène Viet, âgé de vingt cinq ans, se fait, le 31 juillet 1835, au pied gauche une plaie confuse, large et profonde. Il entre à l’hôpital delà Charité dans le service de M. Roux. Toutes les tentatives thérapeutiques sont inutiles, il faut lui pratiquer l’amputation au tiers inférieur de la jambe. Guéri, on lui fournit- un membre artificiel avec pied. Il comprend qu'il lui sera impossible de reprendre son métier de charpentier, et accepte l’offre de l’un de ses amis de lui montrer à cambrer des tiges de bottes. Ce travail est assez rude, mais c’est surtout l’exercice des bras qu’il réclame, car l’ouvrier est à cheval sur son établi. Toutefois il n’eût pu exercer cette profession avec une jambe de bois, car il faut souvent que l’ouvrier place sa forme entre les deux cuisses et l’y maintienne fortement. En outre Viet avait, chaque soir, à porter des charges de cuir pesant de 150 à 180 livres.

Cet homme a aujourd’hui cinquante ans; pendant les vingt-deux années qu’il a exercé sa profession, il n’a pas été arrêté un seul jour par le fait de son appareil. Depuis trois ans, il a accepté une place de concierge; sa nouvelle besogne est moins rude que l’ancienne, elle consiste à balayer une cour et deux escaliers. Il fait, de plus, le métier de palefrenier et panse le cheval de son propriétaire.

La jambe que Viet porte en ce moment lui a été donnée en 1842, à l’époque de son mariage, parM. Ferd. Martin. Le premier appareil lui a duré sept années, et le second lui sert depuis dix-huit années. Il est en bien mauvais état, et réclame un remplaçant; mais il semble dur à cet homme de payer, si peu que ce soit, ce qui, jusqu’ici, lui a été donné.

Le second fait m’est adressé par notre excellent confrère M. Rocliard, que je ne saurais trop remercier ici de l’empressement qu’il a mis à me fournir les renseignements qui lui étaient personnels.

Obs. VII. Matelot devenant voilier après son amputation. — Couloigner était novice à bord du vaisseau le Henri IV, lorsque, le 8 novembre 1853, au mouillage de Résilia, un de ses camarades tombant de la mâture le précipita du pont dans la cale et lui fractura comminutivemenl la jambe. Le 15 mars 1854, M. Auban, alors premier chirurgien en chef de l’hôpilal de Toulon, lui pratique l’amputation au tiers inférieur. Tendant deux mois, Couloigner fit usage du pilon ordinaire, après quoi on lui délivra une jambe artificielle sans pied. Il s’en est servi pendant trois années, sans qu’elle eût besoin de réparation. Au bout de ce temps, on lui en a fait confectionner une nouvelle à Brest ; il la porte encore et Ton y a fait, il y a quelques jours, la première réparation. Cet homme, âgé de vingt-six ans, est aujourd’hui voilier au port, et remplit sa tâche aussi complètement que tous les autres ouvriers de son atelier. (Lettre du 1er juin 18G0 )

M. Rocharil m’adresse, en outre, l’observation d'un forçat auquel il a pi ali— qué l’amputation sus-malléolaire en 1855, et qui, jusqu’à sa mort, survenue un ?n après, s’est servi d’une jambe artificielle sans pied. Les travaux peu pénibles, en général, imposés aux forçats mutilés, ne me permettent pas de tenir compte de ce fait (').

Je ne puis également que mentionner le cas d’un M. X“*, de Fontainebleau, amputé én 1850 par M. Michon, et qui passe toutes ses journées dans la forêt, tantôt à cheval, le plus souvent à pied, gravissant les pentes les plus abruptes et faisant des promenades de quatre à cinq heures.

Ces faits sont nombreux aujourd’hui et on ne les a jamais contestés. Ce qu’il importe de mettre hors de doute, ce sont les services que les appareils prothétiques destinés aux amputés à la partie inférieure de b jambe peuvent rendre aux individus forcés de pourvoir à leurs besoins par un travail manuel.

Les deux faits suivants sont destinés à trancher la question aux yeux des chirurgiens non prévenus. Non numerandœ sed perpendendœ sunt observationes .

Ces résultats bien constatés et connus, le moment ne tardera pas à venir où il nous sera possible de compter après avoir pesé.

Enfants amputés , se servant de suite de jambes artificielles ,

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