ET PRENANT UN ÉTAT SANS ÊTRE INFLUENCÉS PAR LEUR MUTILATION
La pratique vit de détails, qui paraissent futiles jusqu’au moment ou on arrive à en constater l’importance. Ainsi vous citez dans votre mémoire deux enfants qui ont fait usage tout d’abord d’un membre artificiel, mais qu’ils n’ont pu conserver longtemps, parce que l’appareil devint bientôt trop court. Rien n’était plus facile que de parer à cet inconvénient. On rallonge d’abord les attelles jambières, puis celles fémorales, et l’on arrive ainsi à faire servir le même appareil pendant deux et trois années. On peut encore tenir le membre artificiel un peu plus long que le membre sain, sauf à compenser la différence en plaçant une semelle de liège dans le soulier qui chausse le pied naturel. Vous voyez par quels petits artifices on peut parvenir à faire bénéficier les enfants eux-mêmes du progrès de la prothèse. Pour eux surtout les services sont considérables, car ils prennent une telle habitude de leur appareil, que lorsque arrive le moment de choisir un état, ils peuvent obéir à leur goût. En voici deux exemples.
Obs. VIII. Peintre en décors, âgé de vingt-trois ans , opéré à l'âge de sept ans, et s'étant toujours servi de la jambe avec pied de M. Ferd. Martin. — Alavena (Jules) fut amputé en 1844 par M. Lucien Boyer, pour une tumeur blanche de l’articulation tibio-tarsienne. Son observation a servi de texte à un mémoire que notre honorable confrère a publié dans le cahier de juillet 1845 de la Revue médicale. Dans ce travail, M. L. Boyer rend compte des premiers essais de l’emploi de la jambe artificielle que lui avait fait fabriquer M. Ferd. Martin. L’enfant ne tarda pas à s’y habituer, au point qu’il partageait tous les jeux de ses petits camarades, jeu de corde et de cerceau, saut de mouton, et comme il était très-pétulant, il brisait souvent le ressort qui maintenait le pied
(') Je pourrais encore citer plusieurs faits empruntés à la pratique de M. Marcelin buval, directeur du service de santé du port de Toulon, mais comme ce savant chirurgien se propose de publier très-prochainement toutes ses observations, je m abstiens dans la crainte de déflorer sou important travail.
relevé. Un moment ces accidents devinrent assez fréquents pour que M. Martin dût lui faire porter une jambe sans pied. 11 se trouva très-sensible à la mutilation de son appareil, promit d’imposer à M. Martin de moins fréquents sacrifices, et on lui rendit son premier appareil.
Lorsque vint l’âge d’entrer en apprentissage (dix ans), il ne tint aucun compte de son infirmité et choisit l’état de coupeur de gants. Ce métier est rude, car il s’exerce debout, et impose de grands efforts des bras, pendant' que le corps prend son point d’appui sur la jambe droite, qui est chez lui le membre mutilé Son apprentissage fini (il avait treize ans), un moment de morte saison lui fit changer de profession et prendre celle de peintre de décors. Comme tel, il passe la plus grande partie de ses journées monté sur une échelle. Je l’ai interrogé sur la manière dont il posait son pied artificiel sur les barreaux de l’échelle, car cette partie étant relevée par l’action permanente d’un ressort, il me paraissait difficile qu’il pût conserver longtemps cette attitude; il n’en est rien cependant, lorsqu’il prend le soin de placer ce pied de façon que le talon touche l’échelon. Pour cet ouvrier, l’existence d’un tendon d’Achille qui briderait le pied serait une modification utile ; on lui fera cette addition dès qu’on lui construira un nouvel appareil.
Alavena ne fait pas de différence entre le jeu de ses deux membres. Sa journée terminée, il va se promener avec ses camarades, danse le dimanche, etc. De loin en loin, surtout lorsqu’il fait usage d’un appareil neuf ou trop usé, il y a bien quelques légères écorchures, mais qui ne l’arrêtent pas dans son travail. Malgré le sacrifice que lui impose le prix de son appareil, il n’a jamais songé à prendre le pilon. Ses jambes lui durent de trois à quatre années, elles pèsent environ 4 kilogrammes.
Obs. IX. Ouvrier tourneur, âgé de trente ans, amputé à l’âge de huit ans et se servant depuis 1845 d’une jambe sans pied. — Dietz, à l’âge de huit ans, eut le pied gauche broyé par une voiture; porté à l’Hôtel— Dieu, Blandin lui pratique l’amputation au tiers inférieur de la jambe, le lendemain 15 novembre 1858. Aussitôt guéri, on lui fait porter une jambe artificielle prenant son point d’appui au bassin et garnie d’un pied. Son éducation ne fut pas longue, car à l’instant même il fut conduit à l’amphithéâtre et Blandin le fit marcher devant les élèves, afin de leur prouver les progrès accomplis dans la prothèse des membres inférieurs.
Rentré dans sa famille, Dietz, comme Alavena, se livre à tous les jeux de l’enfance, et comme lui brise si souvent le ressort destiné à maintenir la pointe du pied relevée que M. Ferd. Martin lui supprime cet appendice, et le remplace par un pilon. Quelques mois plus tard, alors qu’on croit l’avoir bien convaincu qu’il ne possède plus ses deux membres intacts, on lui rend sa jambe artificielle complète.
L’expérience du pilon, que lui fit faire cette sorte de punition, fut un enseignement précieux pour lui, et dont il ne devait pas tarder à profiter. A l’âge de douze ans, il embrasse la profession de son père ; et quoique le métier de tourneur impose l’obligation non-seulement de se tenir debout toute la journée, mais encore de faire porter le poids du corps sur une seule jambe, puisque l’autre est employée à faire mouvoir la pédale du tour, un usage de quatre années avait convaincu la famille que l’enfant pourrait partager les travaux du père. Tant que Dietz fut employé au polissage des objets tournés, il continua l’emploi de sa jambe avec pied; mais dès qu’il commença l’essai de la manœuvre du tour, il s’aperçut que le pied artificiel ne lui était pas utile pour mettre
en mouvement la pédale. Il pria donc M. Ferd. Martin de lui rendre son ancien pilon.
Depuis 1845, Dietz fait usage d’une jambe sans pied; il marche aussi facilement et avec moins de fatigue, puisque son appareil est plus léger. Celle dont il fait usage, pèse 2kil.,500, à peu près lkil.,500 de moins que les jambes avec pied.
Dietz se sert de préférence, pour la mise en jeu de la pédale du tour, de son membre mutilé ; il lui est moins pénible de faire porter le poids de son corps par son membre sain que par sa jambe artificielle.
Dietz, comme l’ouvrier précédent, ne tient nul compte de sa mutilation, et, le dimanche venu, il a toujours partagé les plaisirs de ses camarades; maintes fois, il lui est arrivé de faire des courses de quatre et cinq lieues dans la campagne. Sa plus grande distraction est l’exercice du canot; une seule fois il est tombé a l’eau, et. n’a éprouvé aucune gêne pour nager et gagner le rivage.
La nécessité est mère de l’industrie. Quoique porteur d’une jambe pilon, Dietz s’est ingénié à monter à l’échelle; le genou remplace le pied qui fait défaut, et vient prendre son point d’appui sur les échelons. Nous avons été témoin de la prestesse avec laquelle >'l s’acquitte de ce mode d’ascension.
Pendant- son enfance, ses appareils lui duraient deux et trois ans; plus tard, quatre et cinq ans; enfin, celui qu’il porte en ce moment (mai 1860) lui a été livré en 1852. Un usage aussi complet d’un membre artificiel, pendant huit années, a mis le cuissarl dans un grand état de délabrement; aussi est-il obligé d’entourer la partie supérieure du membre avec un linge, de façon à protéger son tégument. Jusqu’ici ses appareils lui ont été donnés parM. Ferdinand Martin; or, comme cet orthopédiste, tout généreux qu’il soit, ne peut maintenir indéfiniment les preuves de la valeur de la prothèse appliquée aux amputations sus-malléollaires, il exige aujourd’hui de Dietz une somme.de 100 francs, comme pour Berna et Alavena.
On s’accoutume facilement h l’assistance, et, quelque modique que soit le prix réclamé, Dietz recule le plus qu’il peut le moment de commander un nouvel appareil, quoiqu’il m’ait dit : a Devrais-je le payer deux fois plus, je dois me le procurer, puisque sans lui je ne pourrais exercer mon industrie. Ma jambe est mon gagne-pain. »
Ne fût-ce qu’à titre de»renscignement sur les services que les appareils prothétiques peuvent rendre aux enfants, je dois vous rappeler encore le fait suivant, consigné dans le travail de MM. Arnal et Ferdinand Martin (Ocs.XXl, p. CI), inséré dans les Mémoires de l’Académie de médecine.
Oes. X. Petite fille de neuf ans, sautant à la corde avec sa jambe artificielle. — Grosjean (Julie) entre à l’IIôtel-Dieu pour y être traitée d’une carie des os du tarse, le 25 mars 1859. Blandin lui pratique une amputation partielle du pied. De nouveaux trajets fistuleux se forment dans le moignon, deux mois plus tard on ampute le membre au-dessus des malléoles. « Cette amputée, disent MM. Arnal et Ferdinand Martin, est celle qui a tiré le plus promptement parti de notre jambe artificielle 5 elle peut aujourd’hui se livrer aux exercices les plus variés, elle monte et descend les escaliers, elle danse, elle saule à la corde avec une facilité extrême; elle est même, sous ce rapport, si extraordinaire, que M. Blandin a cru devoir la présenter à l’Académie de médecine. » — Cette jeune fille a succombé, à l’âge de quatorze ans, à une fièvre cérébrale ; deux appareils lui ont été fournis pendant les cinq années qu’elle a vécu.
Ouvrières.
Voici maintenant deux exemples de femmes qui ont bénéficié également des progrès de la prothèse. La première était domestique en province; par le fait lie sa mutilation, son état était perdu; quelle est la famille qui accepterait à son service une femme marchant avec un pilon? Elle vient à Paris, se fait fabriquer une jambe artificielle et reprend ses occupations premières. Il en e.-t de même de la seconde qui était ouvHèrc en chaussures. La classe pauvre est, en général, peu indulgente ; les mutilés porteurs de jâmbe de bois sont souvent *l’objet de moqueries, aüssi je n’ai pu voir dans aucun atelier de Paris un seul ouvrier faisant usage du modeste pilon.
Obs. XI. Adélaïde Haugier, âgée de vingt-deux ans, à la suite d’une contusion du pied, voit se former une carie du calcanéum et de l’astragale. Après plusieurs tentatives inutiles de guérison, M. Loréau est forcé de procéder à une amputation sus-malléolaire; guérie, cette fille fait usage d’une jambe de bois, et, se voyant repoussée, elle viént à Paris en 1855, pour échanger son pilon contre une jambe artificielle. Elle entre alors comme femme de charge chez M. Ferdinand Martin. C’est sur cette aihpulée que le sagace orthopédiste a jugé la valeur pratique des modifications qu’il a introduites dans la construction de son premier modèle de jambes. L’appareil qu’elle vient de quitter lui servait depuis dix-huit années, Cette longue durée est moins étonnante dans ce cas que dans celui de Viet (Obs. VI), puisque cette femme travaille assise, et qu’elle pouvait faire réparer son appareil aussitôt qu’il en avait besoin.
Obs. XII. Ouvrière en chaussures amputée au-dessus des malléoles en 1835. — Depuis celte époque , elle fait usage d’un membre artificiel prenant point d’appui à la cuisse. — Joséphine Benoit, âgée de vingt-sept ans, entre à l’hôpital Beaujon, en 1835, pour uue carie des os du pied. Blandin lui pratique 1 amputation sus malléolaire le 14 octobre; la cicatrisation étaitcomplète le vingtci riquièrae jour, et la malade se promenait dans les salles. Lors de sa sortie de l’hôpital, on lui fournit un membre artificiel de M. Ferdinand Martin Comme c’était le premief essai que Blandin tentait, èt de l’amputation à la partie inférieure de la jambe et d'un membre artificiel, il chargea ses internes, MM. Diday et Gariel, de suivre celte observation , et ils s’en acquittèrent avec un grand zèle. L’un d’eux nous a raconté qu’un jour xle grandes eaux à Versailles, il avait rencontré cette jeune fille qui venait, en compagnie de sa famille, visiter le musée. Curieux d’étudier la manière dont elle marchait, il l’accompagna et la vit, après avoir parcouru toutes les salles du musée, se rendre aux Trianons, et tout cela sans qu’elle accusât de fatigue. On m'a assuré encore qu’elle était revenue un jour, à pied, de Charenton à Paris. M. Gariel, qui habite la Chaussée-d’Antin, la rencontrait souvent le matin, vers sept heures, car chaque jour elle descendait des Batignolles pour venir à son atelier, situé sur le boulevard des Italiens. Je trouve dans les renseignements de M. Diday le passage suivant : a La marche de cette jeune fille n’avait rien d’inégal; aucune claudication, aucun balancement choquant; seulement, elle avait dans l’allure une certaine lenteur, laquelle pourrait bien s’expliquer par la nécessité bien signalée dans votre lettre de réerabolter à chaque pas la partie de l’appareil arcboutant sur l’ischion. » Depuis huit ans, cette femme s’est mariée et se borne aux soins de son ménage.
En choisissant mes exemples parmi les ouvriers porteurs de jambes artificielles, j’ai voulu vous fournir des preuves irrécusables de la valeur des
appareils livrés par nos fabricants. A ce titre, vous ne récuserez pas le fuit fourni par un officier de marine. L’activité réclamée par ces fonctions, surtout lorsque les officiers ne sont encore qu’au début de leur carrière, égale, si elle ne surpasse celle commandée par l’exercice de beaucoup de profession* manuelles.
Obs. XIII. Enseigne de vaisseau amputé il y a vingt-deux ans et ayant poursuivi sa carrière de la manière la plus active. — M. M*“, aujourd’hui capitaine de vaisseau, était embarqué comme enseigne sur la frégate la Néréide, à l’attaque de la Vcra-Cruz. Le 5 décembre 1838, jour du débarquement, il reçut une balle, qui lui fractura la malléole interne et pénétra dans l'articulation, où elle se perdit. Il fut amputé le 8 par M. Gratleau, chirurgien-major du vaisseau-hôpital; l’opération ne fut suivie d'aucun accident, et, le quatorzième jour, la cicatrisation était complète. M. M*** fit provisoirement usage du pilon; quinze mois après, il venait à Paris se faire faire une jambe artificielle par M. Ferdinand Martin. Agé de vingt-sept ans, il ne tarda pas à tirer un si bon parti de son appareil qu’il put continuer sa carrière, et d’une manière assez active pour que son avancement n’en souffrit aucunement.
Voici, à l’égard de son appareil prothétique, les renseignements qui me sont fournis par M. le docteur Rocliard, chirurgien en chef de la marine au port dé Brest : « Depuis cette époque, M. M‘“ a toujours fait usage de la jambe Ferdinand Martin. Dans le principe, il eut de la peine à s’y habituer, et j’ai eu l’occasion de lui donner des soins pour quelques petites ulcérations déterminées par le point d'appui au bassin. Je l’ai entendu depuis se plaindre à diverses reprises de la gêne de sa jambe artificielle; mais en résumé, depuis bientôt vingt-deux ans, il marche avec une telle aisance qu’ùn ne peut s’apercevoir de son infirmité. Sa démarche ressemble à celle d’une personne gênée par sa chaussure. 11 a continué à naviguer avec une grande activité. Il vient notamment de faire une campagne de trois ans, pendant lesquels il n’a pas suspendu un instant son service; et pendant cette longue période, son appareil ne s’est pas détraqué. Il saute dans une embarcation et monte à bord comme le premier venu. Je me souviens même de l’avoir vu en 1848, dans un moment de précipitation, s'élancer du rebord d’une fenêtre assez élevée, sur lequel il se tenait debout, et sauter sur le parquet, sans que cette imprudence lui ait causé la moindre douleur, ni dérangé son membre artificiel. » (Lettre du Ier juin 1860).
Amputés des deux jambes.
Je n’ai pas à faire votre conviction à l’égard de la possibilité qu’ont les amputés des deux jambes, lorsque l’opération a été faite à la partie inférieure des membres, de faire usage d’appareils prothétiques prenant leur point d’appui au bassin. Vous en avez présenté un bel exemple à votre Académie de Belgique en 1844. Permettez -moi de le signaler à nos confrères, afin de compléter mon enquête.
Obs. XIV. N. Goëns, âgé de vingt-cinq ans, entre en 1845 à l’hôpital Saint— Tierre de Louvain pour une gangrène des deux pieds provoquée par l’immersion de ces parties dans de la lessive chaude. Quelques semaines plus tard, le 8 décembre, une double amputation sus-malléolaire lui est pratiquée par le professeur Michaux. Lorsque les plaies des moignons sont cicatrisées, l’hôpital fournit à cet intéressant mutilé deux appareils construits par M. Bonnels aîné, fabricant à Bruxelles, sur le modèle de M Ferd. Martin.
l)ans une letlrc île Goëns, datée du 14 juin 1800, cet homme dit qu’il a fait usage de scs membres artificiels pendant environ quinze années, et, lorsqu'ils ont été hors de service, il s’est ingénié, dans une pensée d’économie, de se faire faire une paire de bottines à tuteurs, prenant leur point d’appui au-dessous du genou, autour des condyles du tibia. Les pieds de ces appareils, fabriqués avec un bois léger, ne sont pas mobiles à leur point de jonction avec la jambe : c’est donc la bottine de Van Sollingen, ou la partie inférieure de la jambe de Verduin (fig. 2) .
Ce mutilé marche avec ses deux bottines. Le mouvement des articulations tibio- tarsiennes est moins indispensable pour la progression que celui des articulations des genoux ; mais comment marche Goëns, et quelle distance peut-i' parcourir? ce sont des points qu’il vous reste à trancher.
Cet homme n’est pas le premier qui ait réussi à marcher avec de simples bottines; toutefois, le nombre des mutilés qui ont pu y parvenir se compte, car sous l'influence du tiraillement des téguments, la cicatrice des moignons ne tarde pas à s'ulcérer ou à devenir douloureuse; aussi ce modèle d’appareil ne figurc-t-il que dans notre arsenal médico-chirurgical.
Goëns, exerçant le métier de tailleur, passe la plus grande partie de ses journées assis, ce qui explique d’abord la longue durée de ses membres artificiels ; puis, pourquoi il lui est possible de faire usage d'appareils réduits à la partie jambière, c’est-à-dire de bottines.
Votre opéré était un jeune homme lorsqu’il a commencé à se servir de ses jambes artificielles; il n’en est pas de même dans le cas suivant :
Obs. XV. M. M“* était capitaine dans l’armée française à la bataille d’Eylau. Vers la fin de l’action, un boulet lui broie les deux pieds. On le laisse sur le champ de bataille II est fait prisonnier, et, le soir même, un chirurgien anglais lui pratique une double amputation sus-malléolaire. Guéri, il marcha longtemps sur les genoux. Le choc des pilons finit par déterminer des ulcérations de la région rolulienne. Ces accidents se reproduisant, il accepte en 1859 la proposition de M. Ferdinand Martin, de le faire marcher avec deux jambes artificielles. Quoique âgé de cinquante-cinq ans, il s’habitua assez promptement à tirer un bon parti de ses appareils; aussi M. le professeur Velpeau a-t-il cru devoir le présenter à notre Académie de médecine. M. M*“ habitait alors Saint-Germain et allait, chaque jour, faire sa promenade sur la terrasse bien connue de cette ville. Depuis, il s’est retiré dans un village voisin ; et, malgré ses soixante-seize ans, il continue à se servir de ses deux jambes artificielles.
Tels sont les faits principaux que mon enquête m’a fournis, en ce qui concerne le modèle de jambe prenant son point d’appui au bassin. Si peu nombreux qu’ils soient encore, ils ne permettent pas d’émettre désormais un doute sur les services rendus par la prothèse aux mutilés forcés d’exercer un état pour vivre. Par conséquent, on ne sera plus autorisé, sous le prétexte de leur être utile, à leür faire courir un plus grand danger en les amputant au lieu d’élection, lorsqu’il sera possible de leur pratiquer l’opération à la partie inférieure de la jambe.
Je dis plus, c’est que les prolétaires sont les plus intéressés aux progrès de ce point de la prothèse., Dans notre vie de société, on repousse tout ce qui inspire dégoût ou pitié. N’avez-vous pas vu, au nombre des faits que je vous ai rapportés, un garçon coiffeur et une domestique, ne trouvant plus d’emploi dès qu’ils sont réduits à l’usage du pilon, el reprenant leur état avec la jambe artificielle?
En ypici un nouvel exemple : l’amiral Lainé avait un valet de chambre auquel il tenait beaucoup. Cet homme dut subir l’amputation du poignet et ne put rentrer dans sa place. Il acheta un fonds d'hôtel garni et y mangea toutes ses économies. Heureusement pour lui, pendant ce laps de temps, il s’était fait fabriquer une main artificielle par Van Peeterssen. L’amiral, témoin de la maniéré adroite dont cet homme se servait de sa main, l’a repris à son service. Plus de dix années se sont écoulées depuis qu’il est rentré dans ses fonctions de valet de chambre.