‹ Coup d'oeil sur quelques appareils prothétiques. Premier fasciculeChapitre 7 sur 16 · VaU’ur du point d’nppul à lu cuisse · texte numérisé non relu

VaU’ur du point d’nppul à lu cuisse

Si ma lettre devait avoir pour but seulement de vous prouver la réalité des services que les membres artificiels peuvent rendre aux individus qui ont subi l’amputation sus-malléolaire, je n’aurais pas à vous rendre compte de la fin de mon enquête, car les faits que j’ai placés sous vos yeux ont dû amener votre conviction à cet égard.

Il me reste encore à aborder un point important de la question : la discussion du point d’appui des membres artificiels.

J'ai dû commencer mon étude par l'examen des mutilés qui avaient à pourvoir aux besoins de leur vie par l’exercice d'une profession, et il s’est trouvé que tous ceux que j’ai vus faisaient usage d’appareils prenant leur point d'appui au bassin. Si le choix de ce modèle avait été le résultat d’une étude comparée de la valeur des divers points d’appui : genou, cuisse et bassin, je n’aurais rien à ajouter. Mais il n’en est rien.

Le motif delà prédilection des chirurgiens pour le modèle de Mille (d’Aix) est tout théorique ; liâtons-nous d’ajouter cependant qu’il est basé sur les usages physiologiques de la parliesuppléée. Le membre inférieur est surtout un organe de sustentation ; aussi M. Goyrand a-t-il pensé, avec juste raison, qu'on ne pouvait donner une trop grande étendue au point d’appui des membres artificiels, et en même temps lui offrir une base trop solide : la saillie de l’ischion . Mais Baglivi l a dit : « Duœ sunt cardines medicinæ, ratio • et observatio. Nous connaissons l’idée qui a présidé à la construction du modèle de Mille, ainsi que celle émise il y a près de deux siècles par Vcrduin pour le point d’appui à la cuisse; consultons maintenant l’expérience.

Lorsqu’une vérité a été repoussée par ceux-là même qui eussent dû en comprendre l’importance, il faut un long temps avant de la voir rentrer dans le domaine de la science. Tour que ce retour ait lieu, il faut même que des faits nombreux et patents viennent en exagérer, pour ainsi dire, l'évidence.

Voici plus d’un siècle que Louis a rejeté le point d’appui à la cuisse, formulé par Verduin, et on n’y est pas encore revenu. A peine, je l’ai dit déjà, une tentative a-t-elle été faite en I82G par le professeur Serre, de Montpellier. Toutefois, la vérité a plus d’une voie pour se faire jour, et la valeur du point d’appui à la cuisse devait être ramenée à l’étude par ceux des mutilés qui ne pouvaient supporter, ou qui trouvaient trop pénible le point d’appui au bassin.

Avant d interioger les faits, jetons un coup d œil sur les divers modèles qui existent dans l’arsenal chirurgical. Je dois vous rappeler seulement le premier essai de Verduin dont je vous ai donné les dessins ; puis viennent les modèles de MM. Palmer, Béchard et Mathieu. Ils different peu les uns des autres, à

^'exception do celui de M. Palmer, qui est construit en bois et où le mécanisme qui fait mouvoir le pied est des plus simples et des plus ingénieux. Ceux de MM. Béchard et Mathieu ont pour base deux attelles d’acier recouvertes d’une gaine de cuir; le pied étant tenu relevé par des ressorts, comme dans l’appareil de M. Ferd. Martin, ces jambes artificielles constituent des pilons Dans la jambe de M. Palmer, l’action du ressort fléchisseur est contre-balancée par celle d’un ressort extenseur : aussi le pied concourt- il à la marche.

(Fig. 1.) Modèle Palmer. (Fig. 2.) Modèle Bécüiard. (Fig. 3.) Modèle Malliieu.

Voici maintenant les quelques essais dont, pour la plupart, j’ai été témoin.

Obs. I. Appareil Palmer prenant son point d'appui à la cuisse.— Le premier mutilé que j’ai vu marcher avec un appareil prenant ce point d’appui est M. Palmer, l’inventeur de la jambe américaine. L’habile fabricant de Philadelphie a été amputé de la jambe droite, à un âge où l’on regrette moins la perte du membre que la difformité qui en résulte. Désirant cacher sa mutilation, il se lit construire une jambe artificielle. Mécontent des divers modèles qui lui furent livrés, et doué d’un grand génie mécanique, il s’ingénia à se créer un appareil qui, tout en celant la difformité, lui rendit la marche facile.

Le succès est venu couronner ses efforts ; car il est difficile, même lorsqu’on voit M. Palmer marcher, de reconnaître qu’il fait usage d’une jambe artificielle. En 1850, au retour de l’exposition de Londres, j’ai présenté ce fabricant à la Société de chirurgie, et un bon nombre de nos collègues n’ont pu désigner le membre mutilé. Je viens de vous donner le dessin de cette jambe ; chargé

de faire un rapport sur ce magnifique appareil, vous me permettrez de réserver pour ce travail l’exposé du mécanisme très-simple qui fait mouvoir le pied artificiel.

Yoici un second exemple du bon usage de la jaitabe américaine. Il nous est fourni par la dame de l’un de nos confrères et amis de Londres. Ce fait a d'autant plus d’importance, que cette dame a fait successivement usage d’appareils prenant leur point d'appui au bassin et à la cuisse, et qu’elle n’hésite pas à accorder la préférence à ce dernier point d’appui.

Obs. II. Dame du monde, âgée de quarante-sept ans. — Amputation à la partie moxjennede la jambe. — Usage de membres artificiels depuis 1856. — Essais successifs de divers modèles : Ferd. Martin, Mille, Palmer.— Mme X“\ à la suite d’accidents provoqués par une chute de cheval, dut subir l'amputation de la jambe droite. L’opération fut pratiquée à quelques pouces seulement audessous du lieu d’élection, quoique la lésion traumatique fut bornée à l’articulation tibio-tarsiènne. C'était en juin 1836 ; Icelle dame avait alors vingt trois ans. Lorsqu’elle put se lever, on la fit marcher d’abord avec une jambe de bois ordinaire, coquettement ornée, mais ce n’en était pas moins la jambe de bois avec ses inconvénients. (L’appareil est fixé en haut par une ceinture placée autour du bassin; lorsque les mutilés s’asseyent, l’attelle externe fait subir à la ceinture un mouvement de torsion qui comprime péniblement les tissus. Pendant la station assise, la jambe reste étendue et vient trahir la mutilation.) Âpres six mois de l’emploi de cét appareil, cette dame, ayant eu connaissance des expériences qui avaient lieu dans nos hôpitaux, vint à Paris et se fit faire un membre artificiel par M. Ferd. Martin. Elle en fit usage pendant quatre années, marchant assez facilement, mais la jambe rigide. A celte époque, cette dame épouse un de nos amis, médecin distingué de Londres, qui, ne voulant pas lui laisser perdre l'usage des mouvements du genou, fait faire à Weiss, le Charrière de Londres, un appareil sur le modèle de celui de Mille (d’Aix), c’est-à-dire flexible en marchant. Mme X*“ s’en servit jusqu’en 1850; son iisage laissait encore à désirer- Aussi, lorsqu’apr’es la première visite que je fis à l’exposition de Londres, j’eus rendu compte à mon ami de l’invention de M. Palmer, sa femme voulut immédiatement posséder la jambe américaine.

Voici les renseignements qui me sont transmis (avril 1860) : « Dès mes premiers essais de la jambe de M. Palmer, je suis demeurée convaincue que j’avais enfin trouvé ce dont j’avais tant besoin. Depuis 1850, je n’ai pas porté d’autre appareil. Je fais facilement 5 ou 4 milles sans fatigue; je vais et viens toute la journée dans mon intérieur ; enfin, vous l’avez vu, j’ai repris l’exercice du cheval, et je monte presque tous tes jours. Le point d’appui est au-dessus du genou, et je lui donne de beaucoup la préférence sur celui des appareils de Weiss et Ferd. Martin... Forme et fond, je trouve tout réuni dans la jambe de M. Palmer. Beaucoup de mes nouvelles connaissances ignorent que j’ai subi une mutilation. »

La coque de la jambe de M. Palmer étant en bois, il y avait à se demander si on parviendrait à 1 évider assez profondément pour lui permettre de loger les longs moignons fournis par les amputations sus-malléolaires, et quelles seraient les modifications à faire subir au mécanisme placé dans la partie inférieure de la jambe. Comme ce fabricant habite les Etats-Unis, force m’a été de m adresser à ceux que j’avais sous la main pour trancher la question. Le résultat de ce premier essai a clé des plus remarquables.

Dns. IÏI. Employé amputé au tiers inférieur (le lajambe. — Essai sur* èessif d'appareils prenant leur point d'appui au bassin et à la cuisse. — M . M *' *, employé à la Caisse des dépôts et consignations, fut admis, en 1845, à l'bôpilal Saint-Louis, pour y être traité d’une tumeur blanche de l’articulation libiofarsicnne. L’affection se montrant réfractaire aux moyens ordinaires, M. Jobert se décide à pratiquer l'amputation; ta section du membre a fieu au-dessus des malléoles. Guéri de sa plaie, le malade, qui avait alors quinze Uns. fait de suite usage d’une jambe artificielle fournie par M. Charrière. Cël appareil dure quatre années, et, comme ce jeune homme a souffert un peu du point d’appui au bassin, il s’adresse à un autre fabricant, M. Béchard. Celui-ci, croyant que tes excoriations des tissus étaient dues surtout à un vice dans la disposition du bourrelet supérieur, construit la nouvelle jambe sur le même modèle. Cet appareil a la même durée, et, malgré les soins apportés à sa confection, de temps en temps il entame la peau dtr malade.

Mon enquête m’ayant conduit chez M. Béchard, j’engageai ce fabricant a construire pour ce mutilé une jambe artificielle sur le modèle de M. Palmer. M. Béchard comprit de suite l’intérêt qui s’attachait à cet essai et apporta tous ses soins à répéter les dispositions de la jambe américaine. La coque jambière put être é vidée' assez complètement pour que le long moignon ne fut exposé à aucun froissement. Seulement M. Béchard employa un autre mécanisme pour faire mouvoir le pied, afin de respecter la propriété de son confrère américain.

Un des points démon enquête, la possibilité de faire jouir les amputés à la partie inférieure delà jambe de l'invention de M. Palmer, était tranché ; restait à voir comment le malade se trouverait du changement du point d’appui; car la jambe américaine, je vous l'ai dit, se fixe à la cuisse. — M. M*'* s’est trouvé si bien de cette modification, que depuis orï lui a reconstruit une nouvelle jambe, et qu’il a voulu conserverie même point d’appui.

Ainsi, depuis seize années, il a fait usage des deux modèles ; il les a expérimentés chàcun le même laps de temps, et, comme la dame anglaise, il’ n'hésite pas à donner là préférence au point d’appui à la cuisse.

Je vous ferai remarquer que te jugement de cet homme n’a pas une aussi grande valeur, car, étant, employé à des écritures, il passe presque toutes ses journées assis. Matin et soir, cependant, il se rend à pied à son bureau, qui est distant d’un bon quart de lieu de son logement. Ce sont ses courses les plus longues et les plus régulières; les dimanches et les fêtes, il sort peu, ou fait de courtes promenades. M. M’** est loin de jouir d’une santé robuste, et, comme tous les individus chétifs, il fait peu d’exercice.

t. il peut survenir certaines circonstances dans lesquelles le choix du point d’appui n’est plus possible. En voici un exemple :

Obs. IV. Dame du monde, âgée de trente-huit ans. — Amputation stismalléolaire à l'âge de seize ans. — Usage de membres artificiels prenant [eutpoint d'appui d’abord au bassin, puis à la cuisse. — Mn,e X**‘ a été amputée en 1858 par Foulloy. On lui fit porter la jambe de M. Ferd. Martin, avant même que la cicatrisation de la plaie fut complète, et des petits trajets fistuleux qui persistaient ne lardèrent pas à disparaître dès qu’elle put prendre de l’exercice. Voici les renseignements qui me sont fournis par son médecin :

« M>n0 X“' marche avec facilité et sans que rien puisse trahir la mutilation qu’elle a subie; tout ce qu’on peut remarquer, quand on est prévenu, c’est

qu’elle prend lourdement possession du sol à chaque pas. Mais, je le répété, il fatU la plus grande alteulion pour s’apercevoir de celle légère irrégularité dans la démarche. Son infirmité ne l’a privée d’aucun des plaisirs de son âge, et je l’ai vue pendant de longues années danser à tous les bals, sans fatigue et sans difficulté. Il est vrai que, de nos jours, la contredanse n’exige pas une grande agilité.

« Cette dame ne s’est jamais plainte des suites de son amputation, elle n’a éprouvé aucune douleur, ni subi la moindre excoriation. La seule incommodité qu'elle ait éprouvée de l’usage de son appareil est la suivante : il y a une douzaine d’années environ, Mm0 X‘“ acquit assez rapidement un embonpoint excessif,Jet le développement du membre, gêné par la compression du bord supérieur de l’appareil, avait déterminé à sa racine la formation d’un bourrelet épais, saillant, que la partie supérieure du cuissard pressait douloureusement. Je lui donnai le conseil de se rendre à Paris et de se faire confectionner un. membre dont, la gaine serait assez évasée pour contenir ce bourrelpt circulaire. »

Mrat X"" a suivi le conseil de son médecin, mais le fabricant n’a pu réaliser sa prescription, et, apres plusieurs essais infructueux, force a été de prendre le point d’appui au-dessous du bourrelet, c’est-à-dire sur le haut de la cuisse. Celte dame ne se rend pas compte de la modification apportée à son premier appareil ; aussi, interrogée par son médecin sur la valeur des deux points d’appui, elle n’a pu répondre à ma question. Elle ne croit pas avoir changé, parce que le cuissard remonte presque jusqu’à la racine du membre; mais son fabricant, M. Mathieu, m’a assuré qu’il y avait un intervalle de trois dpigts entre la tubérosité de l’ischion et le bord supérieur de l’appareil. M. Mathieu lui avait même proposé d’alléger le poids de sa jambe en lui prenant son point d’appui à la partie inférieure de la cuisse. Elle s’y est refusée, marchant parfaitement bien, dit-elle, et depuis vingt-deux ans, avec le système dont elle a l’habitude.

Il faut une grande connaissance de la construction des divers modèles pour trancher les points en litige. Je viens d’en être de nouveau témoin.

Obs. V. Notre distingué collègue, M . Larrey, a présenté récemment à la Société de chirurgie un invalide sur lequel on avait fait l’essai d’un membre artificiel envoyé par M. Vandervelt, de Liège. Cette jambe est construite sur le modèle de celle de Mille, d’Aix, c’est-à-dire destinée à prendre son point d’appui au bassin. Parmi les modifications que l’invalide lui a fait subir, car cet homme est très-intelligent, une des plus importantes consiste en l’addition d’une longue courroie, faisant deux fois le tour de la cuisse, et qui lui permet de serrer assez fortement la partie supérieure de l’appareil pour la fixer à la racine du membre. Il évite ainsi que le bourrelet supérieur porte sur la tubérosité de l’ischion, et a transformé par là le modèle Mille en modèle Verduin. Depuis qu’il a fait celte modification, il marche beaucoup mieux, nous a-t-il dit en présence de M. Larrey.

Le chirurgien militaire chargé de présenter au Conseil de santé un rapport sur la jambe du fabricant de Liège n’aura sans doute pas fait celte remarque.

Voici un autre fait, d une date également trop récente pour trancher la question, mais qui cependant présente une valeur incontestable, puisque le mutilé est affecté d une de ces paralysies périphériques des membres inférieurs, aujourd’hui si communes.

Ods. VI . Homme du monde, âgé de cinquante -deux ans, affecté de paraplégie incomplète. — Amputation sus-malléolaire. — Usage comparé des ap pon-eils prenant leur point d’appui au bassin et à la cuisse. — M. X*** était capitaine du génie, lorsqu’il y a quelques années une altération grave survenue dans sa santé le força à quitter sa carrière. Dans une consultation qui eut lieu à cette époque, nous voyons la paraplégie attribuée à une lésion de la moelle épinière dont la nature n’est pas déterminée. M. X"", rentré dans sa famille, fait vers la fin de décembre 1859 une chute, dans laquelle il se brise les deux malléoles de la jambe droite. Malgré tous les soins dont le malade fut entouré, il fallut recourir à l’amputation. L’opération fut pratiquée par M. Gaillard, de Poitiers, à quelques travers de doigt au-dessus des malléoles. Lorsque la plaie fut cicatrisée, on commença à faire marcher le malade avec la jambe de bois ordinaire. L’étroitesse de la base de sustentation offerte par le pilon rendait même la station difficile, car l’affection de ce rqulilé est une ataxie locomotrice, et la perte du sens musculaire fait qu’il ne peut diriger ses membres inférieurs qu’en les regardant se mouvoir. Ainsi, vacillation sur les jambes et attitude courbée en avant, de façon à avoir les yeux constamment fixés sur les pieds, telles sont les circonstances particulières dont son médecin ordinaire, M. Brossard, avait à tenir compte pour lui faire faire un appareil prothétique.

Au mois de mars dernier, M. Brossard vint à Paris avec le moule du moignon, et, dans une consultation que nous eûmes avec le docteur Giraud- Teulon, il fut convenu que nous ferions l’essai de la jambe de M. Mathieu. Outre son point d’appui à la cuisse, cet appareil emboîte les condyles du tibia, et il me paraissait réaliser le mieux les conditions mécaniques nécessaires à l’équilibre du corps. Le moule avait été mal pris, aussi l’essai ne répondit pas complètement à mon attente. M. X'"'* se décide à venir nous trouver. Je lui soumets les incertitudes du problème, et, désireux de contribuer à sa solution, notre capitaine accepte ma proposition de lui faire faire deux appareils, l’un par M. Charrière, portant sur le bassin, l’autre parM. Mathieu, portant son point d’appui à la cuisse.

Voici le résultat de l’examen comparatif fait depuis quelques mois par cet intéressant mutilé :

« L’un et l’autre appareil assurent également bien la station et la progression, et mon malade s’en sert alternativement.

s L’appareil Charrière est un peu lourd et se prête plus difficilement aux mouvements. L’appareil Mathieu, une fois placé, ne bouge plus. L’appareil Charrière se déplace facilement.

a Le mécanisme du pied dans l'appareil Charrière est supérieur à celui de l’appareil Mathieu. Dans ce dernier, le pied s’abaisse et s’élève par un mouvement brusque, comme dans le modèle Perd. Martin. » (Lettre du docteur Brossard, 15 novembre.)

Ainsi, ponr nous borner au point spécial de notre étude, nous voyons ce mutilé préférer encore le point d’appui à la cuisse. L’expérience est de date trop récente pour qu’elle puisse avoir une grande portée. Mais M. X“*, qui comprend très-bien l’importance de la solution de la question, continue à étudier la valeur de chacun des points d’appui, et m’a promis de m'informer du résultat auquel il arriverait.

amputations doubles.

C’est surtout dans les cas de double mutilation qu’on devait pouvoir trancher le point en litige. Deux motifs rendent ces occasions rares. D'abord, les doubles mutilations sont heureusement peu nombreuses, puis le nombre des mutiles qui peuvent faire les frais de semblables essais est plus petit encore. J’en possède toutefois deux. Je dois la première expérience au concours généreux de M. J . Charrière.

Ons. VII. Double amputation sus-malléolaire. — Usage d'un appareil prenant son point d’appui à la partie supérieure de la cuisse. — Jacques, charretier, âgé de quarante-deux ans, est amené, le 15 mai 1856, à l’hôpital Beaujon avec les pieds littéralement broyés. Le lendemain, M. Robert lui pratique une double amputation au tiers inférieur de chaque jambe. De celte façon, on lui laissait des bras de levier de même longueur, afin de lui faciliter la marche avec des membres artificiels, car je destinais cet homme .à me servir de sujet pour une nouvelle expérience. Celle-ci fut plus difficile que je ne m’y étais attendu. Jacques habitait la banlieue et n’avait pas droit à recevoir même de simples pilons ; ceux-ci devaient lui être fournis par sa commune. Le maire envoya 50 francs, alléguant que les fonds dont il disposait ne lui permettaient pas de faire plus. Le directeur de l’assistance, M. Daveune, que je fus trouver, voulut bien ajouter pareille somme. J’avais donc enfin, et avec grand’peine, obtenu 100 francs, le sixième de la somme qui m’était nécessaire pour faipe fabriquer les deux jambes artificielles.

J’allai trouver M. J. Charrière et lui racontai l’embarras où je me trouvais, Notre jeune fabricant, qui marche si dignement sur les traces de son père, n’hésita pas un instant à me faire construire deux membres artificiels pour les 100 francs qui m’étaient alloués. Ces jambes furent construites sur le modèle qui prend son point d’appui au bassin, moins le bourrelet destiné à venir arcbouter sur l’ischion. Il y avait un intervalle d’environ trois travers de doigts, entre l’ischion et le bord supérieur du cuissard.

Après quelques jours d’essai des appareils dans les salles, Jacques put parcourir les cours et se promener avec les autres malades, en s’appuyant sur une simple canne.

Lorsque M. Robert fut convaincu des bons services rendus dans ce cas par la prothèse, le malade fut évacué sur l’hôpital de convalescence de Vincennes. Il resta plusieurs mois dans cet établissement, sous les yeux de M. Laborie,puis rentra dans sa famille.

Jacques devait venir me. voir de temps en temps, après sa sortie ; il n’en a rien fait, comme cela arrive le plus souvent pour les malades des hôpitaux. Je u ai pu le retrouver, et son observation se borne aux quelques mois passés sous les yeux de nos collègues Robert et Laborie.

Je regrette beaucoup la négligence de cet homme, car le résultat était des plus remarquables. Pour preuve, je vous citerai ce 6eul fait : peu de temps après son entrée à l’hôpital de Vincennes, Jacques vint à pied de cet établissement à 1 hôpital Beaujon, et il se trouvait si peu fatigué qu’il comptait, dit-il à M. Robert, s’en retourner également à pied.

’-cs Meilleures observations sont celles qui sont recueillies dans la pratique

civile. On est en rapport avec des personnes intelligentes, qui laissent rarement les expériences incomplètes. En voici un exemple remarquable.

Ous. VIII. Jeune magistrat amputé des deux jambes. — Usage d'appareils artificiels. — Essai successif des deux points d'appui. — Le4 raarsl856,M. X"*, juge suppléant à Sainle-Ménehould, âgé de trente-deux ans, fut jeté par accident sur la voie du chemin de fer de l’Est, dans l’intérieur de la gare de Meaux ; un train en mouvement passa sur. ses deux jambes, qui furent littéralement broyées. Le blessé fut transporté dans sa famille, et, examen fait des parties, il fut reconnu qu’une double amputation était nécessaire ; ces opérations furept pratiquées le lendemain par M. llouzelot. Cinquante jours après l'accident, les plaies des moignons étaient cicatrisées, et, grâce à sa bonne constitution non moins qu’à sou stoïcisme, M. X*‘* rentrait dans la vie commune.

M. X*‘* dut d’abord faire usage de deux pilons; il s’habitua très- facilement à s’en servir. Mais avec de semblables appareils sa carrière était perdue; la majesté de la toge s'accommode mal du port de deux jambes de bois. M. Ilouzelot, se rappelant que la Société de chirurgie m’avait chargé de lui faire un rapport sur les jambes artificielles, vint me trouver, afin de discuter avec moi la valeur des divers modèles livrés par nos fabricants. Notre collègue, comme tous les chirurgiens français, avait une prédilection pour les appareils prenant leur point d’appui au bassin. Toutefois, après le récit des faits que je viens de rapporter, et s’en fiant à mon expérience personnelle, M. llouzelot se rangea à mon avis, et il fut convenu que nous essayerions sur son mutilé la jambe américaine.

J’adressai à M. Osborne, le représentant de M. Palmer à Londres, le moule en plâtre des deux moignons, le priant, dès que les appareils seraient terminés, de vouloir bien venir les appliquer : ce qui eut lieu. Voici, sur les premiers essais, les renseignements qui m'ont été transmis par M. llouzelot.

« IG juillet 1856. M. X**“ fait pour la première fois usage des jambes Palmer; malgé l’emploi des pilons pendant deux mois et demi, l’étude du nouvel appareil est rapide et facile ; le troisième jour M. X**‘ descend au jardin, et remonte dans son appartement, soutenu par un bras.

« Le lendemain (quatrième jour) il se rend en voiture au chemin de fer, prend le train jusqu’à Châlons-sur-Marne, et fait dix lieues en poste pour gagner Sainte-Menehould. Là, il marche seul, et, appuyé sur une canne, va rendre visite à ses amis, qui sont émerveillés du résultat.

«Septembre. M. X“* passe les vacances à la campagne; aidé d’un bras, il se promène pendant une heure et demie sans trop de fatigue.

« Mars 1857. 11 fait, avec l’appui d’une canne, six kilomètres en une heure quarante meules.

« Pendant tout ce temps le progrès a été journalier, continu et sensible. Aujourd’hui, novembre 1858, M. X*** marche seul facilement et sans trop de fatigue. 11 supporte son appareil quinze heures de suite, à la condition de changer de temps en temps de position. Comme le moignon droit est le plus long, il offre un meilleur point d’appui ; aussi es.t-ce sur cette jambe queM. X‘"‘ se pose quand il est fatigué. Il va et vient dans son appartement sans canne, se baisse, peut ramasser un objet à terre. Il s'assied et se lève sans aucun aide. Il marche très-facilement sur un plan uni et horizontal, monte sans peine un plan incliné; c’est le contraire pour descendre.

« M. X“* affirme ne pas être arrêté dans les relations ordinaires de la vie.

Enfin, après un lel accident, la réparation est aussi complète qu’elle pouvait l’étre.

a Gejugcment s’applique exclusivement à la jambe américaine, que M. X"‘* préféré aux autres à tous égards.

a Tour mieux vous rendre compte de la valeur du point d’appui, M. X s’est fait faire un appareil de Mille, modifié par Zavier, ancien ouvrier de Charriêre. Ce membre artificiel est construit tout en bois, comme la jambe Palmer, mais le cuissard remonte jusqu’au bassin et offre un point d’appui à l’ischion ('). Voici le résultat de l’examen comparé des deux appareils.

Jambe Mille, modèle Zavier.

« La jambe de Zavier, bien que d’un poids égal dans la balance à celle de Palmer, fatigue davantage pendant la marche, gêne pendant la station assise, et permet de se lever moins facilement, comme aussi de monter dans une voiture et d’eu descendre. Le seul cas où l’appareil de Zavier présente quelque avantage, c’est dans la descente sur un plan incliné.

« La jambe Palmer est légère, se prêle parfaitement au mouvement des courts leviers (un des moignons a 10 centimètres à partir de la rotule, l’autre 20).

I1) Ce qui distingue surtout l’appareil de Zavier est l’addition des courroies A et B. Celle dernière (B) offre un point d’appui aux moignons, quelque courts qu'ils soient, et facilite par là le jeu de l’appareil. J’aurais désiré voir M. X*** user simultanément des deux appareils, à gauche une jambe Zavier, puisque le moignon n’a que 10 centimètres, cl à droite la jambe Palmer.

Suivant M. X‘", le cuissard, qui prend son point d’appui sur la partie moyenne du segment supérieur du membre, offre une base de sustentation équivalant à celle de l’appareil de Zavier, qui monte jusqu’au bassin.

a Enfin, détail non moins important, la jambe de Palmer a été l’appareil dont on a usé le plus longtemps sans qu’il dût subir de réparation. »

J'ai suivi avec un grand soin les essais de M. X“* chaque année, je l’ai vu plusieurs fois, et je viens même de surveiller la confection des deux nouveaux appareils destinés à remplacer les jambes Palmer. Toutefois, j’ai préféré donner les appréciations de M. Ilouzelot, parce que, habitant la même ville que M. X“‘, il le rencontre chaque jour, et que son témoignage en faveur du point d’appui à la cuisse a d’autant plus de valeur, qu’avant d’être témoin de cette expérience notre collègue avait une grande prédilection pour les appareils ' prenant leur point d’appui au bassin.

Tels sont les faits dont j’ai été le témoin. Peut-être me serait-il possible d’en tirer quelques conclusions ? Je veux le tenter avec une grande réserve; car lorsqu’une question nouvelle surgit, il est difficile de l’instruire avec les documents recueillis avant qu’elle ait vu le jour : il lui faut une expérience, une discussion et même une statistique toute spéciales. Il est possibleau zèle d’abréger seulement cette étude, en posant les conditions du problème : c’est ce que je vais faire; le reste est l’œuvre du temps.

Conclusions.

1° Lorsque les mutilés doivent exercer une profession qui exige qu’ils soient debout la plus grande partie de la journée, on devra leur recommander les appareils prenant leur point d’appui au bassin;

2° Lorsque ce point d’appui est mal supporté, ou si les mutilés appartiennent pux classes aisées de la société, on fera choix, de préférence, des membres artificiels qui se fixent à la partie moyenne de la cuisse.

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