LE JOUR DES MORTS
Qui meurt avec l'été.
La terre est une tombe, un vaste cimetière Où dorment nos ainés,
A peine reste-t-il de mainte race altière, Quelques os décharnés,
De l’Aurore au Couchant, de l'Equateur aux Pôles, Déjà le genre humuin
Jonche de ses débris d'immenses nécropoles Où nous serons demain,
Aujourd'hui, l'œil en pleurs, nous pensons à nos frères Qui nous ont devancés ;
Nous offrons au Très Haut nos vœux et nos prières Pour nos chers trépassés,
Et ces êtres chéris, joyeux de voir notre âme Fidèle au souvenir,
Sur nos tendres regrets versent, comme un dictame, L'espoir en l'avenir,
Dieu grava dans nos cœurs un sentiment suprême Qui survit au trépas :
Au delà du tombeau, comme ici bas, l’on s'aime, Car l'amour ne meurt pas,
Des nuages d’encens, sous les sacrés portiques,
Exhalent leurs parfums,
N us croyons voir flotter, grandes ombres mystiques,
Les âmes des défunts.
Les mûrs drapés de noir répandent les ténèbres Dans le temple de Dieu j
Les morts, se relevant de leurs couches funébres,
Vont prier au saint lieu.
POÉSIES DIVERSES [ls mélent leurs accents aux ardentes prières Des vivants, nés mortels,
Heureux de retrouver leurs Amis et leurs frères
Aux pieds des saints autels.
Fall River, 2 novembre 1885.
L'ÉRE NOUVELLE
L'Olympe des anciens tremblait sur ses assises.
Des dogmes snrannés les ombres indécises, Fantômes décevants,
Procréés dans la nuit, conçus par l'ignorance,
Offrant la crainte au faible, aux puissants l'espérance, Flottaient au gré des vents.
Soudain l'on vit s'enfuir ombres, spectres, chimères : D'un astre éblouissant les gerbes de lumières Jaillirent au ciel bleu.
Le monde rajeuni, s’affermit sur sa base, I accueillit, plongé dans ia joie et l’extase, La naissance d’un Diau.
Puis il fit retentir un long cri d'allégresse : Il avait retrouvé l’éternelle Jeunesse Au sein de l'Eternel.
L'œil de Dieu, ce rayon dont la vie est l'essence, Laissait tomber sur nous, du haut de sa puissance, Son regard paternel.
Et l'Homme-Dieu naquit. [1 prohiba les haines, Précha la charité, rompit toutes les chaines Et, divin rédempteur, A la cause du droit sacrifiant sa vie, De notre humanité dans les fers asservie,
Se fit libérateur.
De tout ce qu'il a fait pour le bonheur des hommes, Que nous reste-t-il done? Esclaves que nous sommes, Nous nous forgeons des fers.
Nous, citoyens du ciel, sauvés par Sa clémence, Nous nous constituons, par haine ou par démence,
Courtisans des enfers.
Nous fuyons le soleil. Cherchant dans la nuit sombre Les larves de l'erreur, nous reléguons dans l'ombre
La sainte vérité.
Mais le Christ, dissipant notre rêve factice,
Fera règner chez nous l'amour de la justice Et de la liberté.
Kall River, 24 décembre, 1885.
Encore une année Qui suit son aînée Et tombe entrainée Au noir tourbillon.
Dès quelle trépasse,
Le Temps, dans l'espace,
De son aile trace
Un nouveau sillon.
La brillante aurore De ses feux colore, Embellit, décore L'horizon vermeil, Et la vieille boule Que notre pied foule Sur son axe roule
Autour du soleil.
Des siècles la roue Egrène, secoue, Recouvre de boue,
Ecrase en chemin, Réduit en atomes, Sceptres et rayaumes, Mortels et fantômes
De l’orgueil humain.
Quand l'âme broyée Recule, eftrayée, Dans les pleurs ncyée Par le souvenir.
L'illusion folle
Ceint d'une auréole, Radieux symbole,
Le sombre avenir.
Nos belles années, Fleurs trop tôt fanées, S'en sont retournées
Où vont les beaux jours.
De notre existence
Le terme s’avance, Qu'au moins l'espérance
Nous reste toujours.
Fall River, ler janvier 1886.