RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ AD MA.TOK EDMOND M.VLLET
C'était ci Cold Harbor. Les chefs des deux ai Allaient conduire au feu leurs troupes décimées Par des combats sanglats où la faulx de la Mort Couchait sur le gazon le faible avec le fort. Xous avions affronté bien souvent la mitraille. La légère escarmouche et la grande bataille, Sans interruption, variaient à loisir Un travail très peu fait pour nous laisser moisir Dans cette inaction autrefois si funeste Aux troupes d'Anuibal. Les étapes, du reste, Etaient presque toujours trop longues à franchir. Pas le moindre rilet d'eau pour nous rafraîchir. Sous un soleil de plomb, la poussière brûlante Xous étouffait. La nuit sans dresser notre tente, Xous couchions dans la boue, à la pluie et sans feu. Les plus forts n'étaient pas malades pour si peu. Mais plusieurs en mouraient et les intempér Venaient prêter main forte au feu des batte:
• épisode est vrai en tous points.
Bref, chez nous les tableaux de la mortalité
Etaient loin d'établir notre longévité.
Donc le trois juin l'an mil huit cent soixante et quatre.
Selon notre habitude, il nous fallut combattre.
Ce n'était pas cela qui nous inquiétait
Mais notre bataillon seul en avant restait :
Notre gauche pliait, la charge meurtrière
De l'ennemi l'avait rejetée en arrière
Où l'on avait construit de fragiles remparts.
Pour nous, environnés, cernés de toutes parts.
Nous tirions en avant, du côté des libelles
Qui, restés devant nous, à leur devoir fidèles,
S'escrimaient de leur mieux pour nous exterminer.
Nous étions dans le bois : comment déterminer
Notre nombre? Pour eux c'était chose impossible.
Us croyaient voir en nous un obstacle invincible.
Notre feu bien nourri les tenait en arrêt ;
Us n'osaient s'avancer à travers la forêt,
Ne voulant pas combattre une troupe nombreuse.
Mais, de leurs compagnons la fo igue impétueuse,
Culbutant nos amis, nous avait contournés.
Croupe de tirailleurs, au poste abandonnés. Nous restions là pourtant soumis à la consigne Sachant que l'ennemi repoussant notre ligne, Nous avait enserrés dans un cei^cle de fer. Le bronze mugissait, faisait un bruit d'enfer : Les boulets en sifflant s'enfonçaient dans le sable :
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Des arbres s'abattaient. Ce vacarme effroyable De nos blessés couvrant les cris désespérés Se rapprochait toujours. Xous voyant entourés, Nous nous sentions perdus.
•Soudain une estafette Transmit au commandant, l'ordre de la retraite. Une heure avant cela, par un autre courrier, Le général avait fait dire à ce guerrier : ••Retraitez à l'instant." Mais le courrier, sans doute. Sous les coups des vainqueurs dut succomber en route : Un ne le revit plus. Ainsi le mouvement De recul s'opéra sans notre régiment. Des lignards réguliers c'était le quatorzième ; Un brave régiment trempé dans le baptême Du feu dès le début de k guerre. Plus tard, Vingt batailles avaient orné son étendard De nombreux coups de feu reçus dans la mêlée. Ce glorieux chiffon de bannière étoilée Était chez nous l'objet d'un culte bien fervent. Il flottait ce jour-là, caressé par le vent, Et fièrement porté par le sergent Labelle, Lequel malgré le feu d'un peloton rebelle Sut nous le conserver.
Notre porte-drapeau Ne songeait pas du tout à ménager sa peau. Il n'avait pas vingt ans, ce vétéran imberbe, Mais de son sang français il avait rougi l'herbe Des champs virginiens bien avant Cold Harbor. On nous avait tué notre dernier major
Et notre bataillon, depuis une semaine,
Avait pour commandant un simple capitaine :
Le brave McGibbon, un héros écloppé,
Qui, des prisons du Sud récemment échappé,
Nous était revenu plein d'ardeur et d'audace.
Il nous dit : " Nous avons des rebelles en face.
Tandis que, sur nos flancs, en arrière surtout.
On entend crépiter des coups de feu partout.
II nous faut cependant rejoindre notre armée.
La route en est peut-être en ce moment fermée.
Nous allons déployer et marcher prudemment
Afin d'arriver tous dans le retranchement
Où le reste du corps combat depuis une heure.
Pour tirer il faudrait une raison majeure,
Des partis ennemis patrouillent la forêt,
(J'admets que, pour ma part, je n'ai nul intérêt
A me faire pincer). Si leur ligne d'attaque
Se dresse devant nous, il faudra qu'on bivouaque
Entre deux feux, comptant qu'un hardi coup demain
De nos soldats viendra nous dégager demain.
Et, si nous rencontrons une simple patrouille,
Laissons-là doucement s'en retourner bredouille,
Ne tirons pas un coup, car il ne faudrait pas
Avoir tous les maudits rebelles sur les bras.
'• Nous aurons, dispersés,"une chance plus sûre D'échapper au péril ; mais, à toute aventure, Il faut prévoir le cas où l'on serait surpris.
LE DRAPRAU DTJ 14.ME 63
Car notre cher drapeau ne doit pas être pris.
Il faut trente soldats pour lui faire une escorte.
S'ils sont aussi vaillants que celui qui le porte,
Xous pourrions rencontrer cinq cent diables d'enfer
Et les renvoyer tous retrouver Lucifer
Sans le moindre chiffon, sans la moindre parcelle
De ce noble étendard qui dans ces plis recèle
Les souvenirs aimés de combats glorieux
Et l'emblème des droits légués par nos aïeux.
'• Si nous tombions aux mains d'une troupe nombreuse,
Capable d'écraser l'escorte valeureuse
Qui m'accompagnera, ne songez pas à moi ;
Dégagez le drapeau. Je pourrai sans émoi
Prévoir mon sort fatal, (car ma jambe blessée
M'empêche de courir). Heureux à la pensée
Que vous aurez encor ce glorieux chiffon,
Si l'ennemi me prend, je boirai jusqu'au fond
La coupe qu'il réserve aux fugitifs. En somme,
Pour sauver l'étendard on peut bien perdre un homme
D'ailleurs, le régiment saura bien me venger. •
Mais vous aurez aussi votre part du danger ;
Ce sera la plus belle ■ i! faut bien du courage,
Lorsqu'on est prisonnier pour affronter la rage
De celui qui vous tient au bout de cent mousquets,
Cependant vous fuirez. Les énormes bouquets
D'arbres protégeront votre fuite. Sur trente
Il en restera vinst avec moi. Qu'une entente
S'établisse entre vous : ceux-là qui partiront,
Emportant le drapeau, se précipiteront
En courant vers l'endroit occupé par nos lignes.
Donc, qu'ils sortent des rangs tous ceux qui se croient dignes
De réclamer leur part des dangers à courir
Et qui, pour le drapeau, n'ont pas peur de mourir. "
Il dit,et, dans l'instant,trente hommes s'avancèrent ; Sur un ordre du chef, d'autres se dispersèrent ; La garde du drapeau s'élança sur les pas De § n chef qui boitait mais qui ne bronchait pas. J'en étais. Nous marchions deux à deux ; le silence N'était interrompu que par le bruit immense Des milliers de canons qui vomissaient la mort. Les arbres se tordaient et craquaient sous l'effort Des boulets, des obus et d'autres projectiles, Toutes inventions éminemment utiles) ; Cela grinçait, sifflait, éclatait dans les airs, S'enfonçait dans le bois, s'enfonçait dans les chairs, C'était assourdissant, mais, à part ce vacarme, Rien du silence encor n'avait rompu le charme.
Tout à coup un juron près de nous retentit :
" Halte-là ! Rendez- vous ! Et toi, Yanké maudit.
Passe-moi ce drapeau," criait un chef rebelle
En désignant du doigt notre sergent Labelle,
Un regard nous prouva qu'ils étaient cent au moins
Prêts à nous fusiller, attendant néanmoins