‹ Coups d'aile et coups de becChapitre 22 sur 49 · POÈME RUSSE · texte numérisé non relu

POÈME RUSSE

Muse du Tintamarre, Echos orphéoniques,

Soufflez dans mon tympan vos accords symphoniques ;

Orgues, introduisez le puissant ronflement

De vos vastes tuyaux dans mon entendement.

Que le bruit éclatant de cent mille fanfares

Charge l'air de bémols, de dièzes, de bécarres.

Nul brocanteur de sons n'en saurait livrer trop,

Fut-il tout récemment bombardé maestro.

J'adore le fracas, la tempête me grise.

Du lecteur délicat si l'oreille se brise.

Tant pis pour lui : je chante un désaccord bruyant

190 BOUTADES ST BEVEBIES

Qu'il faut accompagner d'un accord ennuyant.

Ceci dit, embouchons la guimbarde guerrière,

Et de nos fiers héros retraçons la carrière :

Or donc, jadis vivait, au fond du Kamtchatka,

Un seigneur trop poussif po^r danser la polka.

Il se croyait du goût pour la grande musique,

Mais c'était une erreur. Na-ture prosaïque.

Il se plaisait surtout à faire un bon repas,

Et ses amis sentaient qu'il ne 0'en privait pas.

Trois cents livres de chair, et d'esprit trois cents tonnes.

Car il était très lourd, chez les Muses Santones

L'avaient fait accepter : c'était un érudit

Et devant son savoir on restait interdit.

Chez ses çctpc^toyens, une secte nouvelle Le réclamait pour chef. L'absence de cervelle Etait indispe.nsfbble aux nouveaux conyertis. Types dégénérés d'eaicl^ves ^brutis, Ces idiots formaient une petite église Jalouse de singer les dogçs de Venise.

Mais leur parcimonie avait réduit à six L'efEectif permanent du grand Conseil des Dix.

UN CŒUB BBISé 191

Les profanes pouvaient entrer dans le Cénacle,

Mais n'y devaient rien faire : aussitôt que l'Oracle

Avait pjrthonisé par l'organe du chef,

On voyait se courbei* aux pieds d'Ivanteneff,

(C'était le nom du grand seigneur auxTastes formes),

Toute la multitude aux profils multiformes,

Que c'en était vraiment comme un bouquet de fleurs.

Ivanteneff, la vue au ciel, les yeux en pleurs,

Etendait sur eux toi^s sa dextre magistrale

Et bénissait en bloc, sans user d'eau lustrale :

Ses larmes suffisaient. Ce pontife, dit-on.

Prisait moins le Credo que le tour du bâton.

Pope russe ou rabbin, fakir, bonze ou brahmane.

C'était un mammifère omnivore et bimane.

Toujours prêt â donner, du jour au lendemain,

A ses administrés quelque bon coup de main.

Un jour, il remarqua, parmi son entourage.

Un jeune homme nerveux qui jouait avec rage De tous les instruments : il en jouait très mal» IvantenefE saisit le féroce animal :

H sut l'apprivoiser de si belle manière

Qu'il en fit an poseur d'espèce chicanière ; Il renvoya d'abord au Monomotapa Apprendre à turluter pour le Grand Opéra.

L'espiègle turluta sur la plage lointaine Si bien qu'il rapporta de prix une centaine : C'était autant de pris sur l'ennemi commun.

Il ne s'en cacha pas, jugeant plus opportun D'étaler bruyamment sa gloire et sa médaille. Il exerça des chœurs, fit chanter la marmaille. Et, puissant protecteur de plus d'une diva.

Porta de rudes coups au grand art qui s'en va. Il admirait Wagner : c'était là sa manie.

Car il avait si bien étudié l'harmonie Qu'il ne pouvait souffrir un accord absolu.

Aussi, lorsqu'il revint, hirsute, chevelu.

Fut-il fêté, choyé, par la gent mélomane ; Et, comme il fréquentait la mosquée ottomane Et l'église au besoin, d'Alger à Tombouctou, Il sut trouver des chœurs à malmener partout.

Le pope Ivanteneff avait pour pénitente

Une femme du monde, accorte et pas méchante,.

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