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DES VERRUQUEUX

— Oui ! De jolies mains pour un pianiste !

— Quoi ? Mes verrues ? Je donnerais mon piano

— Pour faire plaisir aux voisins ?

— Pour me débarrasser de ces maudites excroissances. Tiens, mon vieux, quand je suis à jouer, quand dans ma tête borfrdonnent ce qui me semble être des idées musicales neuves, que je m'enivre des applaudissements de la foule aux concerts, de la société dans les salons, que je me sens de force à créer et à créer grand, que je me berce au son de ma musique dans ces rêves dont ne peuvent vous tirer ni le froufroutement de la danse ni les acclamations de l'auditoire, si je jette les yeux sur mes laides pattes de devant semées d'un archipel de verrues, parole d'honneur ! je porte envie à

mon boucher Si je connaissais un remède

— Il n'y a rien de plus simple, dis-je à mon ami : j'ai dix recettes à ta disposition.

— Quelque conte de ma mère l'oie ?

— Non ; ce qu'il y a de plus autorisé par la Faculté. L'acide nitrique.

— Si ces messieurs le permettaient, interrompit la vieille bonne de mon ami, — un antique meuble

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de famille respecté à l'égal des portraits d'aïeux et d'une utilité aussi incontestable pour le moins, — je puis le dire, Jules, que je ferai passer tes verrues en un clin d'œil. Je connais plusieurs remèdes bien certains. Mon défunt père

— Voyons, voyons ce que c'est, la mère ! La théorie d'abord, la pratique ensuite !

— Je voas l'ai dit, il y a bien de s manières. La plus simple est celle-ci : on les lèche trois fois le matin avant de se laver. J'ai eu une voisine

— Et combien de temps faut-il ainsi adorer sa peau, dit Jules ?

— Ça n'est pas bien long, mais peut-être l'autre moyen opère-t-il plus vite. Vous faites compter vos verrues par quelqu'un plus jeune que vous. C'est lui qui les attrappe. A mesure qu'elles disparaissent de vos mains, elles croissent sur les siennes. Le plus jeune de mes frères, André...

— Comme c'est charitable, m'écriai-je ! Cela me rappelle ce que j'ai entendu dire enfant : on fait à un bâton autant de coches qu'on a de verrues et on le cache celui qui le trouve et compte les coches se voit pousser le même nombre de verrues.

— Mais cela peut prendre du temps, fit Jules.

■ — Oui, mais on peut aussi enterrer le bâton, et les verrues disparaîtront à mesure qu'il pourrira.

— Il vaut bien mieux frotter la verrue avec un pois, dit la vieille bonne. Après avoir frotté, à jeun, pendant trois minutes, on enveloppe le pois dans

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un papier et on le jette loin de soi. Par exemple, il ne faut pas l'entendre tomber. C'est pour cela que le garçon de Pierre à Toiniche n'a pas

— Voyons, Marguerite, cite nous tous tes remèdes, si tu le veux, mais pas d'exemples ! Connaistu autre chose ?

— Moi-même je me suis fait passer deux verrues en bien peu de temps. Ce n'était pas hier, je t'assure, Jules. J étais déjà au service de ta mère- Luc Boisseau ne me trouvait pas trop vilaine, il me le disait du moins. Il a été tué au feu de trentesept. Dieu ait pitié de lui ! Je trouvais toujours moyen de cacher les deux doigts affligés. C'était à la main droite. J'évitais même de lui donner la main. S'il avait fallu qu'il vît cela, lui un beau gars qui jouait si bien du violon dans les partis de tire et aux épluchettes de blé-dinde ! Quand il y avait im bal

— Marguerite, Marguerite, finis donc. Qu'as-tu fait?

— Si j'avais été aussi impatiente que toi au temps où tu geignais pendant des heures sur mes genoux, mon pauvre Jules, tu ne saurais pas encore parler. Ça ne se souvient pas, les enfants ! Eh bien, c'est ma cousine, la petite Julienne Matha, qui s'est mariée l'année d'ensuite avec Simon Larivière, qui m'a enseigné cela. J'ai volé un petit morceau de bœuf au boucher, j'ai frotté mes verriies avec...

— Avec le boucher ?

— Laisse-moi donc parler. Je disais en même

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temps : "Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ;" puis j'ai jeté le morceau de bœuf pardessus mon épaule gauche en arrière de moi. Huit jours après j'avais les mains aussi nettes qu'aujourd'hui. Pas ridées comme à cette heure, par exemple !

— Et tu as commencé à donner la main à Luc Boisseau après cela ?

— Oui, et je me suis aperçue qu'il avaitjune grosse vernie lui aussi.

— Sur la lèvre ?

— Non, dans la main. Il a essayé de la faire passer autrement que nous autres, car il était instruit, lui, et il lisait dans les gazettes. Il y avait vu que la verrue disparaissait quand on la ceinturait avec un crin de cheval noir. Comme de fait ! La sienne a disparu, mais il lui est venu du mal, et il avait la main enflée quand il est allé rejoindre les patriotes qui se battaient à Saint- Charles. Au bout de quelques jours, ils l'ont tué. — Non, Marguerite, ils ne l'ont pas tué. Cest lui qui s'est tué, grâce à sa croyance aux remèdes populaires. Maman m'a raconté que ce Luc était un brave homme qu'elle désirait beaucoup te voir épouser. Malheureusement, le crin de cheval, eomme le ciseau de la Parque, a tranché le fil de ses jours. La verrue a disparu, mais le cancer est venu, et le cancer a emporté ton amant avant qu'il eût pu se battre. Il y a, ma bonne vieille, des croyances populaires qui, pour superstitieuses

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qu'elles soient, n'offensent pas la divinité, mais font mal à ceux qui y croient. Ton fiancé s'est tué avec un crin de cheval noir ; d'autres s'appauvrissent à détruire l'un de leurs meilleurs amis, le crapaud.

— Et comment cela, dis-je î

— Oui, mon cher, il y a des milliers et des milliers de crapauds de détruits chaque année par suite de ce ridicule préjugé que son attouchement produit la verrue à chaque endroit touché. Or, tu connais l'utilité de ce batracien ?

— Bien ! mon Jules, notre troisième voisin Charles

— Ma pauvre Marguerite, tes remèdes me font rire et je vais dès demain consulter un médecin et lui montrer mes mains verruqueuses.

— Yas trouver le docteur

Il y a des médecins qui voudraient que je misse ici leur nom !

Peut-être le ferai-je dans un prochain article sur les remèdes de vieilles femmes.

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Il n'y a presque plus moyen, d'être centenaire, et la chose ne mérite guère qu'on l'essaie, tant les chances sont minces.

D'abord, il y a Dieu qui, voyant que Mathusalem avait abusé de la permission, a mis l'humanité à la i)ortion congrue ; c'est à peine si l'homme vivote maintenant ses quarante ans. Adam sans doute se sera plaint, humilié d'avoir été distancé par un petit-fils qui a ri à là barbe de neuf siècles, quand lui, le premier père, n'avait souri qu'à deux ou trois.

Et puis il y a l'abbé Tanguay qui les traque Ces pauvres braconniers de la vie, il leur dresse procès-verbal en forme et ils sont rares ceux qu'il relâche ; et s'il en laisse filer, ce n'est jamais qu'après avoir scruté leur vie jusqu'au baptême

Le moyen de trouver grâce devant un juge aussi renseigné, qui vous dit : •" Vous êtes né messidor an III, ou brumaire an VIII, d'une tel et d'une telle, dans le bourg de X ou le village de Z, vous avez eu pour parrain et marraine celui-ci et celle-là. J'ai votre extrait de baptême en poche !"

Pour un homme, un prêtre surtout, qui se dispose à doubler le cap de la centaine, le procédé

manque de charité, et s'il lui arrive coniine à Fontenelle de rater de quelques mois, ce iiest pas moi

qui l'en plaindrai, moi qui serai depuis

longtemps rendu dans les pays den haut.

Il y a eu sur les rangs au-delà de quatre cents centenaires dans le Bas-Canada. N'ont été admis à l'honneur de lexamen que quatre-vingt-deux ; les autres auraient pu être bicentenaires que le moyen de contrôler la prétention faisant absolument défaut, l'abbé Tanguay les a forcément mis hors concours . C'étaient pour la plupart des étrangers nés Dieu sait où.

Un des plus célèbres bibliothécaires de Londres trouvait étonnant qu'on eût pu retrouver en Angleterre l'état civil de dix vieillards centenaires ou prétendus tels, et se refusait à croire que l'abbé Tanguay eût fait ce travail pour quatre-vingt-deux personnes. Ce travil existe, il est consigné dans le cinquième volume du recensement de 1871. Vous voyez là le nom de la personne, son sexe, le lieu de sa naissance, son âge allégué, son âge exact, son occupation, la date de sa naissance, de son mariage, de sa mort, et le lieu de sa sépulture.

Ouvrez et lisez.

Combien croyez-vous qu'il y avait eu de centenaires authentiques depuis 1667, date de la naissance des deux plus anciens individus qui ont passé pour tels ?

Neuf seulement.

9 sur 82 ! !

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Je les nomme :

Anne Charlotte Dumont, née à Québec, non mariée, 100 ans ;

Marie Josette Dupuis, née à Saint-François du Lac, 100 ans ;

François Forcier, né à Sorel, 103 ans ;

François Giguère-Despins, né à Saint-François du Lac, 102 ans ;

Pierre Joubert, né à Charlesbourg, 118 ans ;

Rosalie Lizotte, née à Saint-Roch des Aulnaies, 109 ans ;

Pierre Noël Plante, né à Saint-Jean, Ile d'Orléans, 101 ans ;

Jean-Baptiste Poupard, né à Laprairie, 103 ans ;

Thérèse-Marie, sauvagesse née à Saint-Régis et enterrée au Saut Saint- Louis, 100 ans ;

Avoir cent ans, o'est une gloire comme une autre, et qui rapporte toujours respect et considération. O'est parfois un métier, qui rapporte de l'argent. Il y avait à Québec — peut-être y vit-il encore — un vieillard dont les journaux se sont souvent entretenus et qui battait monnaie avec son âge et sa couronne de cheveux blancs. L'abbé Tanguay ne le juge pas an centenaire authentitique. Jalousie possible dun jeune vieillard qui guigne sa centième et qui préférera mourir en petite compagnie ! Toujours est-il que le père Doyer n'a ou n'aurait que quatre-vingt-quatorze ans.

J'ai vu à Saint-Hyacinthe un vieux barbon qui

s'en attribuait cent quatorze. Son nom m'échappe, je sais seulement qu'il venait de Chambly, et que l'hôpital l'avait recueilli. Nous refusions de croire qu'il eût cet âge, à le voir encore vert parcourir nos rues d'un pas assez leste. L'impression générale était qu'il exhibait le baptistaire âe son père.

Si je me suis trompé à son sujet, j'en demande pardon à ses mânes.

J'ai lu quelque part dans les Annales de la propagation de la foi que le Français vit fort vieux au Canada. Cette observation, qui est d'un Canadien, Mgr Taché je crois, doit être basée sur l'expérience, et je ne doute pas que des candidats centenaires écartés de l'examen parce qu'il était impossible de mettre la main sur leurs registres baptistaires, la grande majorité ne fût française. Mais ce travail de constatation est absolument impossible.

Au reste, il suffit, pour les besoins de la statistique, de savoir que le nombre des centenaires réels chez nous est à celui des prétendants comme 9 à 82, c'est-à-dire dans une proportion de dix pour cent.

Cet écart montre bien l'inanité de certaines croyances populaires.

On ne croit plus guère aux loups-garous, ni aux chasse-galeries ; on ne croira bientôt plus aux centenaires sans visa.

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LES rOISSONNIERS DE L'OTTAWA

Je parle ici de cette portion de la rivière Ottaw a qui descend de la capitale jusqu'à G-renville C'est un des anneaux intermédiaires d'un cours d'eau que le dictionnaire m'empêche d'appeler fleuve parce qu'il ne conserve pas son nom jusqu'à la mer, mais que nommaient ainsi les titres de concession de la seigneurie de la Petite-Nation au siècle dernier, lorsqu'ils le désignaient sous le nom de " G-rand fleuve Saint-Laurent. " Les géographes n'avaient pas encore peut-être constaté laquelle des deux cornes de l'y qui se soudent au pied de l'Ile de Montréal est la plus considérable et devait seule porter le nom du corps principal. Il faut croire qu'une branche secondaire d'un fleuve, c'est comme le fils cadet de la noblesse anglaise : ça n'hérite pas du titre. Jeune branche, tu bifurques ! adieu, je t'ai vue !

Depuis longtemps je savais comment Montréal s'approvisionne de poisson ; ce n'est que cette année que j'ai appris comment Ottawa fait pour ne point s'en passer.

Il n'est évidemment point question ici de poisson salé et personne ne me demandera où se prend le poisson fumé : il s'agit uniquement du poisson frais,

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Il y a, même en poisson frais, une forte importation des Etats-Unis et du golfe Saint -Laurent. Le cabillaud, le flétan, le saumon, le bar, la plie, 1 eperlan et' bien d'autres nous viennent de là. C est la nourriture du riche ou de la famille aisée ; cela se vend cher. Le pauvre d'Ottawa trouve sa nourriture, sans grands frais, dans sa rivière, et le riche, qui aurait les moyens de manger des murènes et des lamproies, est bien forcé de faire comme nous et de se contenter de la faune qu'il a sous la main.

Il n'y a qu'un vendeur de poisson frais en été dans la capitale ; c'est Moïse Lapointe, — un charmant garçon que tout le monde estime et *qui s'est enrichi honêtement dans son commerce. Jeune et rieur, patriote et charitable, franc luron, n'ayant pas de porte de derrière, joli garçon, — ce qui ne nuit jamais, — voilà Moïse. La ponctualité même ; il ne fait courir ses pratiques qu'une fois l'an : le premier d'avril.

Moïse achète-t-il son poisson d'occasion, des passants, des pêcheurs heureux et qui n'ont que faire de leurs captures ? Oh ! non. Il a tout un service organisé ; il a ses fournisseurs à l'année, qui ne le laissent jamais manquer de rien. Tous les jeudis soir, il est certain de recevoir par le Peerless autant de poisson frais qu'il en faut à la ville pour le lendemain.

D'abord, me demandera-t-on, quel poisson est-ce? Je réponds :

De la truite, ou brune, ou noire, on saumonée ;

De l'esturgeon, dont nous ne savons pas utiliser les œufs pour faire du caviar ; de l'escargot, — non reconnu par le dictionnaire, mais avec lequel on fait d'excellentes escalopes très françaises ; du maillé, moins difficile à manier que le précédent et pour le moins aussi bon en cuisine, — tous poissons du même genre et à croquer, je vous assure, surtout à la sauce blanche et à i'étuvée.

Des carpes, qui n'ont peut-être pas cent cinquante ans bien avérés comme celles que BufFon vit dans les fossés du château de M. de Maurepas, mais qui sont de fameuse nourriture ;

Des brochets, des dorés, qui pèsent jusqu'à dixlivres, de l'achigan vert ou noir fort beau, de l'anguille, du maskinongé, du crapet, de la brème, de la perchaude, de la manigane, de la barbotte et de la barbue.

J'emploie là des mots que le dictionnaire n'a pas mais qu'il faudra bien qu'il enregistre un jour, puisque la langue est faite pour les hommes et non les hommes pour la langue.

Ils sont en tout sept ou huit, entre G-renville et Ottawa, les poissonniers dont toute la pêche est ven due d'avance à Lapointe. C'est surtout entre Rockland et Montebello qu'ils sont échelonnés. Ces gens pèchent toute l'année ou à peu près. Ils prennent, au département des pêcheries, un permis qui ne leur coûte rien et en vertu duquel ils peuvent tendre autant de rets et de ligues dor-

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