DEUX JOHN BROWN
Brown dans la maison royale. C'est depuis cette circonstance que, lors de ses voyages en Allemagne, la reine d'Angleterre, évitant de traverser la Belgique, passait par Cherbourg et Paris."
Voilà, certes, de la reconnaissance exagérée ; mais les monarques ne nous ayant pas habitués au spectacle de leur gratitude, voilà un excès qu'il est facile de pardonner.
Le dévouement du Brown écossais était aveugle, il ne comptait pas, mais il a été récompensé si largement et avec tant d'ostentation parfois, que dévouement et récompense ont donné naissance à la rumeur du mariage morganatique de la reine avec son garde du corps.
Quelle différence avec les traitements subis par le Brown américain, le rédempteur des esclaves !
Le grand citoyen naît avec le siècle, l'amour des humbles et des faibles le dévore, la haine de l'esclavage l'empoigne et ne le lâche plus. Pendant trente ans il combat pour son abolition, par la plume, par la parole, par les armes ; il perd deux de ses fils dans des rencontres armées. Kien ne l'arrête, rien ne le décourage. C'est dans la Bible qu'il puise ses convictions et retrempe son énergie ; c'est sur elle qu'il jure de mourir s'il le faut pour émanciper des millions d'êtres humains, dont les exploiteurs américains rééditent l'appréciation que faisait le paganisme par la bouche de Sénèque :
Non tam viles quam nulli eunt.
En 1859, croyant l'heure venue de frapper un grand coup et d'arracher aux esclavagistes de la
180 l'ours D'cKir. et coups de plume
chair uoire à fouet et à chien, il prépare une expédition contre ceux de la Virginie. La bataille a lieu à Harper's Ferry ; deux autres de ses fils sont tués à ses côtés, lui-môme est blessé, on le relève sanglant, il est pris, jugé et condamné. Victor Hugo fait un appel suprême à la nation américaine en faveur du noble martyr. Il la supplie de ne permettre pas qu'un seul Etat déshonore à jamais toute l'Union. Sa voix n'est pas entendue, John Brown est pendu à Charleston le 2 décembre 1859, et ses compagnons les jours suivants. Ces événements décident virtuellement de la guerre civile, car l'opinion s'émeut, les têtes s'exaltent, la vengeance couve, l'abolitionisme est à point, et il faudra peu de chose pour précijoiter le dénouement.
On sait le reste.
John Brown fut grand dans la mort comme il l'avait été dans la vie, lui le citoyen exemplaire, l'homme sincère, religieux, intègre, humain, martyr cinq fois — en lui-même et en ses quatre fils — de ses convictions chrétiennes.
Etrange fatalité ! parmi les exécuteurs de John Brown se trouvait Wilkes Booth, qui fut l'assassin de Lincoln ! Il est donné à bien peu de misérables l'atroce i)rivilège de mettre fin à deux existences aussi précieuses, de briser deux carrières aussi pures, aussi bien remplies. Dans l'enfer des liberticides, il doit avoir son trou d'honneur, ce scélérat !
De cette comparaison rapide, de ce parallèle sans prétention entre les deux homonymes, se dégage
DEUX JOHN EROWN 181
une réflexion navrante : pour faire du bien au peuple, il faut le lui imposer et souffrir de lui. Prenez les grands inventeurs, les initiateurs, les éclaireurs de l'avenir, les sentinelles du progrès, les libérateurs des nations, les grands patriotes ; ils souffrent presque tous, s'ils n'en meurent pas, de l'indifférence du populaire, heureux encore quand ils ne sont pas brûlés comme sorciers, pendus comme révolutionnaires, emprisonnés comme, visionnaires, punis en un mot dans leur chair, leur âme et leurs biens, pour avoir osé devancer leur temps et s'être montrés plus grands que leurs contemporains.
A ceux qui servent dévotement la royauté, par exemple, à ceux-là échéent presque toujours honneurs et richesses, prix d'une vie généralement sans dignité.
Pour qui a vu les portraits des deux John Brown, une chose est remarquable : c'est le hérissement des poils de la barbe. De vrais sangliers, parole ! les porc-épics de l'ordre social !
Il n'y a guère dans la vie de ces deux hommes qui ne se rencontre dans celle de plusieurs de leurs devanciers, si ce n'est la coïncidence des noms et de l'époque, et la similitude du dévouement à deux souverainetés dont l'une tuera l'autre, je veux dire la souveraineté élective et la souveraineté héréditaire.
Il y a toutefois assez pour ouvrir devant le lecteur un vaste champ d'observations et de méditations politiques.
182 COUPS d'œil et coups de plume
Suis-je excusable de sonner une note triste dans la gamme de vos souvenirs joyeux ? G-ens de Montréal, noyés dans tous les enivrements, admirés des étrangers, enviés des nationaux, gais et heureux citoyens d'une ville gâtée, aimée de nous tous qui l'avons habitée et dont les foyers sont aujourd'hui ailleurs, gens de Montréal, ne m'en voulez pas : j'ai attendu que la dernière heure bruyante de votre carnaval fût passée pour remuer un instant la cendre de ce qui fut votre plaisir pendant une semaine.
Ce que je vais vous dire peut être chose indifférente pour vous, — pour vous qui êtes toujours en liesse et que le deuil empoigne rarement, mais moi qui vis dans une capitale où le méthodisme a incrusté son ennui, ce que j'ai entendu en un quart d'heure m'a profondément impressionné.
C'était le troisième jour de la fête publique, si je ne me trompe. Tout chez vous passe si vite, et dans le temps et sous l'œil, que j'en suis à interroger ma mémoire. Mais peu importe le jour.
Je descendais la rue Saint-Denis, le matin, m'en allant mêler ma joie à la gaîté populaire et revoir sur la rue les figures aimées dont j'ai rencontré un si grand nombre, fidèles après quinze ans d'absence.
Les grelots, les clochettes, tintaient sonores dans le chemin lisse, sous une neige floconneuse qui commençait à tomber. Des groupes animés stationnaient un peu partout ; des maisons je voyais sortir des poignées d'enfants enveloppés dans la flanelle blanche à rayures bleues ou rouges, et qui attendaient le signal du papa pour partir en promenade ; les omnibus, les traîneaux de place, les voitures de maître se suivaient ou se croisaient au pas de course, défilé continuel, interminable, traversé d'éclats de rire et de propos vifs.
Dang!
C'est une note d'airain qui tombe du clocher de l'église Saint- Jacques, et que vont suivre, de minute en minute, d'autres notes graves, retentissantes, funèbres.
La mort est venue rendre visite au carnaval et le souffleter, et ce glas est son chant de triomphe : elle vient de vaincre un de ses ennemis invétérés, — un médecin.
Vivants, courez et glissez vite ; celui-ci vient de vous déserter en pleine joie. N'allez pas le rejoindre avant d'avoir épuisé la coupe des plaisirs promis pour toute une semaine !
Je n'étais pas arrivé à la rue Craig et j'avais encore dans les oreilles les pleurs de la cloche, que j'appris d'un ami qui avait lu le journal du matin la mort subite d'un hôte du Richelieu.
Deux décès annoncés en moins de dix minutes ! Mort, tu fais bien ton œuvre. Hâte-toi,
si tu ne veux laisser périmer tes droits et le carnaval te narguer en pleine face. Jusqu'ici tu as vaincu, frappe encore et plvis rud(!ment.
J'étais rendu à l'hôtel de ville quand on m'annonça la mort de M. Flavien Gringras.
M. Gingras était un de mes vieux amis, qui s'était élevé de l'humble position de typographe à celle de traducteur français aux Communes. C'était un homme d'un mérite réel, — dont je n'ai pas toujours partagé les idées, mais que sa sincérité recommandait. Nous avons même, un jour, rompu une lance à propos du centin, et nous en sommes demeurés meilleurs amis.
Sa mort, comme les deux précédentes, avait été subite. Il est bien vrai qu'il était malade depuis assez longtemps, mais personne ne pouvait s'attendre à un dénouement si brusque.
Comment cette journée s'annonçait-elle donc ?
Quelle lugubre coïncidence en ces trois morts annoncées à cinq minutes d'intervalle, la dernière étant celle d'un ami estimé, et ne devais-je pas m'attendre à quelque malheur personnel !
Je ne suis pas superstitieux, — on dit même que c'est mon moindre défaut, — mais je restai toute la journée comme affaissé sous un poids de tristesse. Si j'allais recevoir quelque mauvaise nouvelle des miens ! Si la femme, si les enfants allaient être malades, allaient mourir !
Mon carnaval a eu son jour sombre.
Qu'est-ce que la foule rieuse, costumée, carnavalesque, savait de ces morts subites et de mes angoisses ? Il y avait seulement trois familles qui pleuraient, et un chef de lamille qui tremblait. La* belle affaire vraiment !
Mais pendant que les illuminations jetaient aux nues leurs gerbes de feu, que les patins luisants glissaient, que les raquettes foulaient la neige, que les voitures de gala défilaient, que les coursiers trottaient dans l'arène, que la joie était dans presque tous les cœurs, — je me faisais petit et je cherc hais à éviter le regard et le doigt de la mort.
Elle ne m'a pas aperçu, non plus qu'aucun des miens.
Deo gratias !
186 COUPS d'œil et coups de plume
j.-a. BARTHE
C'est avec un plaisir vrai que je trace ce nom, et je le trace en grosses lettres, en lettres fermes comme le caractère de celui qu'il désigne. Il s'agit d'un homme envers qui ses compatriotes ont été injustes, et qui ne fait que commencer, à l'heure où les brumes de l'âge s'épaississent, à émerger d'une obscurité de commande, à laquelle l'ingratitude et le respect humain le plus pusillanime ont tenu la main pendant un quart de siècle.
Il -n'y a pas à se le dissimuler, les Canadiensfrançais ont été lâches en refusant justice à un sincère patriote, écrivain remarquable et politique perspicace.
Ce qu'il a entrepris il y a trente ans en faveur de son pays, s'exécute ; les destinées qu'il a entrevues s'accomplissent, et l'équité se fait aujourd'hui avec la lumière sur son livre, digne de rester.
Il n'y a rien de plus bête que le respect humain ; certaines autres lâchetés sont plus viles, mais aucune n'est plus sotte.
Il a suffi qu'un journaliste étranger, — à qui les journalistes canadiens cédaient en toute humilité
.T.-G. BAUTHE 18*7
le pas, parce qu'il venait du pays d'Armand Carrel, — entreprit d'éreinter M. Barthe, pour que la masse ait cru à Téreintement. Je sais bien que M. Barthe s'est vaillamment défendu, et qu'il a ru à ses côtés de fiers compagnons d'armes, mais il n'en est pas moins vrai que l'opinion publique, peu développée qu'elle était à cette date, lui a donné tort, et l'a même enfoui sous le ridicule.
Rien de plus inique, rien de plus idiot que cet arrêt.
Pas dix de ceux qui lèvent les épaules en entendant mentionner ce livre : Le Canada reconquis par la France, ne l'ont lu, — tandis que de tous ceux qui l'ont lu, et ils sont nombreux, pas dix se refuseraient à lui reconnaître le mérite d'un grand style, d'une imagination débordante, d'une érudition inattaquable et surtout d'un amour ardent de la patrie. Du but que l'auteur se proposait, — la reconquête du Canada par le développement des relations intellectuelles entre la France et son ancienne colonie, — voyons, qui voudrait en médire ? La culture des lettres et des arts, aidée chez nous si jeunes et si inexx:)érimentés par la France si vieille et si riche de savoir et de goût, voilà d'abord ce qu'il désirait. Ces rapports auraient forcément entraîné des liaisons commerciales, et celles-ci — peut-être — un retour à l'ancienne allégeance, alors comme aujourd'hui si vivement souhaitée du fond de tous nos cœurs.
Où est le crime ? où est l'utopie ?
188 COUPS d'œil et coups de plume
Ce n'est pas au projet impossible, au rêve irréalisable, ni aux but, ni au moyens de M. Barthe, que la critique s'est attaquée, va-t-on me dire. C'est au livre, à sa forme enthousiaste, à son style trop jeune, où la personnalité de l'auteur se trouve peut-être un peu trop accusée.
Légers défauts, après tout, que ceux-là.
En face de la grandeur de l'œuvre il fallait oublier ces minces détails. Quant ou pose le faîte d'une maison, songe-t-on à reprocher au voisin de bon secours l'habit qu'il endosse pour travailler avec vous ?
Et puis, la critique est si facile !
Ce qui console, c'est que le livre de M. Barthe est aujourd'hui fort recherché, tandis que les articles de son adversaire sont allés rejoindre les neiges d'antan.
Je me suis procuré et j'ai lu Le Canada reconquis, il y a vingt ans, à une éj)oque où le livre se donnait à qui le demandait, où l'on en commençait encore la lecture avec un sourire. J'avoue nùment que je n'ai pas échappé au préjugé, mais j'ajoute que cette lecture ma guéri autant de l'engouement que de la répulsion pour tout ouvrage inabordé. Aujourd'hui les esprits sérieux le recherchent, et ce n'est pas moi qui les en détournerai.
Si un homme a dû être heureux le soir du banquet Vermond, c'est M. Barthe.
J.-fl. BARTHE 189
Tout ce qu'il y a dans Montréal d'intelligences libres, d'esprits non prévenus et conséquemment non courbés, de cœurs battant pour la grande nation, était réuni pour fêter un député républicain français. On boit, on chante, on lit des vers, on pérore ; les santés succèdent aux santés ; toute cette brillante assemblée fraternise : il n'y a là personne qui n'aime la France, la mère ! Les toasts officiels, les toasts de circonstance sont portés et bus avec entrain. Mais voici qu'arrive un toast qui n'est pas au programme.
C'est que parmi les convives se trouve un vieux patriote qui a entrevu et préparé, il y a déjà trente ans, ce qui semble ce soir en si bonne voie de réalisation : la réconciliation entre une mère qui avait oublié et un enfant qui se souvenait toujours. On le distingue, un grand poète s'empare de l'occasion ; on boit, au milieu d'applaudissements c|ue toutes les mains donnent avec bonheur, à la santé de ce patriote qui fut jeté en prison pour avoir défendu nos droits, cmi siégea dans les conseils de la nation, tint si longtemps une plume si fidèle, et se ruina au service de son pays.
C'est l'apothéose qui commence ; la réparation est venue, noble, spontanée, libre, intelligente, du public qui avait dormi sur l'insulte.
Plus heureux que beaucoup d'autres hommes bons et dévoués à leur pays, M. Barthe a vécu pour voir sa réhabilitation.
190 COUPS d'œil et coups de plume
Et qui dira qu'il n'y a pas eu réhabilitation, s'il daigne seulement jeter un coup d'œil rapide sur l'arbre sorti du modeste grain mis en terre par M. Barthe !
Des journalistes canadiens dans la presse parisienne ;
Des consuls de France à Québec et à Montréal ; Fréchette couronné par l'Académie ; Les décorations françaises prodiguées à nos compatriotes ;
Les expositions de 1855 et 18^8, à Paris ; Les vaisseaux de guerre français nous visitant presque tous les ans ;
L'établissement d'une ligne de steamers entre le Canada, la France et le Brésil ;
Nos mines sous la direction d'un ingénieur français ;
L'industrie du sucre de betteraves apportée de France ;
Les capitaux français venus et en chemin ;
La colonisation de nos terres provinciales et fédérales encouragée par des sociétés françaises ;
Notre pays visité et décrit intelligemment par nos frères d'outre-mer !
Monsieur Barthe, vous êtes bien vengé !