NAISSANCES
Ceux des journaux de Paris qui publient le relevé des actes de l'état civil empruntent leurs renseignements aux mairies des divers arrondissements. Je ne sache j)as que ce soient les familles qui leur portent l'annonce des naissances arrivées chez elles. J'ignore comï)létement l'usage de la
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province. On annonce comme fait d'intérêt général les naissances dans les maisons princières, dans les familles illustres, dans les ménages en évidence. Ici, dans les villages et les petites villes dotés d'une gazette, personne ne se permet de mettre au monde un enfant, de prendre femme, d'enterrer un parent, sans en avertir le public. A quelle date cette habitude remonte-t-elle ? J'aurais cru qu'elle venait des premiers journaux fondés dans le pays, alors que la population des plus grands centres était encore si mince que tout le monde s'y connaissait. J'ai pourtant sous les yeux la Gazette du commerce et littéraire pour la ville et district de Montréal datant de 1*778 et 1779, et je n'y en trouve absolument aucune trace. Mais d'autres journaux ont pu faire différemment. Je laisse cette vérification, si elle en vaut la peine, à nos archéologues et fouilleurs de poussière.
De cette date je tombe en 1842. Les périodes intermédiaires sont pour moi le grec que j'ai oublié, l'hébreu que je n'ai jamais pu apprendre, ou l'allemand que je n'étudierais pour rien au monde. La dernière page de chaque livraison de VEncyclopédie canadienne, fondée cette année-là par M. Michel Bibaud, contient une liste des personnes nées, mariées et décédées dans les familles importantes du Bas-Canada. C'est là que j'ai appris, par supputation, l'âge de plus d'une grande dame un peu sur le retour maintenant, mais qui reste jeune, ou d'une vieille coquette, faible en arithmétique, qui n'a pu faire encore le c£i,lcul de ses ans.
Aujourd'hui, progrès ou décadence, chaque famille fait assavoir au pays, par le journal, tout ce qui intéresse sa lignée. Dès que Ion peut se permettre la dépense d'un écu. ou encore si l'on connait quelque proche parent d'un diable d'imprimeur, on sacrifie à la mode en annonçant que l'on a acheté un garçon, marié une fille, ou conduit sa belle-mère au cimetière.
Et comment annonce-t-on cela ? Je ne parle pour le moment que des naissances. Le public devant tout savoir, on lui donne force détails : l'enfant a émergé du Grrand Tout à la sixième heure du quatorzième jour du mois courant, à Sous-les-Ormes, paroisse de X, comté d'Y, district deZ.
La formule ordinaire de l'avis est celle-ci : " A tel endroit, telle date, la dame de Timoléon Calino Bridoison, Ecr., un fils." Or il y a trois erreurs à signaler dans cette courte notice.
lo On ne doit pas dire la dame, mais la femme, d'un tel; "Mme X" ou "la femme de M. X," jamais " la dame de M. X."
Voici ce qu'écrivait à ce sujet, il y a quelques années, une femme du meilleur monde :
" Vous entendez tous les jours dire par des per- " sonnes du monde : " J'ai rencontré hier M. un " tel avec sa dame." Mais dites donc avec sa " femme, si vous voulez parler le langage de la " bonne compagnie. On dit encore : " Madame "X... est venue me voir hier avec sa demoiselle." " Sa fille, s'il vous plait ! voihi ce c{u'il faut dire.
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" De même qu'on a assisté à un dîner ou à réunion " d'hommes ou de femmes, et non de messieurs ou " de dames. On demande à quelqu'un des nou- " velles de sa femme, si on est assez intime pour '■ cela, soit de Madame, en y ajoutant le nom du " mari, mais jamais des nouvelles de votre dame. " Il faut dire encore " vos petites filles," " Mlles " vos filles," mais jamais " vos petites demoi- " selles," " votre dame et vos demoiselles," toutes " locutions qui sentent l'antichambre."
Une dame vient de nous enseigner ce que demande le bon ton ; un grammairien va nous dire ce qu'exige le bon français : les deux choses s'accordant toujours, rien d'étonnant si les deux personnages formulent la même règle. " Le bon usage, dit Littré,repousse des phrases comme cellesci : Il est venu avec sa dame : ces messieurs et leurs dames. Il faut : il est venu avec sa femme ; ces messieurs et leurs femmes."
2o La presse a discuté ces années dernières le titre d'écuyer, son origine, son emploi, son existence actuelle, sa valeur, sa destination. Qu'il vienne des contemporains de la reine Berthe, qu'il ait disparu ou non, qu'il doive se perpétuer ou périr, cela m'est bien indifférent. Mais je dis qu'on en abuse ridiculement au Canada. Personne ne se le refuse ; qu'on appartienne aux professions libérales ou aux derniers rangs, chacun se l'approprie. Combien de gens se fâchent parce que leurs correspondants l'omettent ! Que de voix perdues, que de clients chassés parce que le candidat ou l'avocat néglige de le mettre sur l'enveloppe de ses lettres !
Le titre dùt-il être employé, qu'il y a trop de gens qui le prennent. Si encore on l'écrivait sans un e majuscule !
3o II ne faut pas dire un fils, mais un garçon. Puisqu'on ne se contente pas d'annoncer généralement qu'il nous est né un enfant, c'est que l'on entend désigner son sexe. Fils n'établit que la relation d'enfant à père et mère, garçon établit le sexe. Ecrivons donc garçon.
J'ai signalé trois fautes ; il y en a une quatrième : la forme de la phrase elle-même. " Madame une telle un fils " ne veut rien dire. Il y a là un sousentendu inutile.
Le coupable n'est pas toujours le papa, qui va joyeux porter l'avis à son journal. Le journaliste est souvent en faute.
Il y a le journaliste distrait à C[ui vous dites la grande nouvelle, et c[ui écrit sans broncher que vous avez acheté une fille, du sexe féminin.
Il y a le gazetier calembouriste qui, pour le plaisir d'un jeu de mots, change la formule sacramentelle, et annonce qu'il est né deux jumeaux à T. T. Larivière.
Il y a le reporter enthousiaste. Il vous dit gravement que la famille de l'honorable juge Plaidédon s'est accrue d'un garçon qui promet de marcher sur les traces de son père, et de s'élever à une belle position à force d'esprit et de talents.
Il y a le reporter sans usage qui écrira : " La dame de monsieur H., écuyer, une fille," ou encore :
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" Madanic doctour J. un iils." Je ne désespère pas de lire un beau matin : " Madame juge de paix K," ou " madame avocat L," ou " madame capitaine de milice M."
Nous avons de i)lus le journaliste vindicatif, qui fera des gorges chaudes de son ennemi en l'accusant d'avoir signé l'acte de naissance d'un fils de sa raison commerciale et sociale " Zabulon et frère," au grand ébahissement du curé, à la joie intense mais étouffée du parrain.
De la forme des avis de naissance à la nature des noms qui nous sont infligés sur les fonts baptismaux, la transition est facile, on saute vite d'un ridicule à un autre. Seulement, ici finit la responsabilité du journal.
On se contenta pendant longtemps des vieux noms, du nom des saints qui furent, si je puis ainsi parler, les pionniers et les locataires à long terme du calendrier. On s'appelait bonnement Pierre, Joseph, François, André, — Madeleine, Charlotte, Marie, Marguerite, Françoise. Nous sommes aujourd'hui dans l'âge pompeux des Oscar, des Arthur, des Urgel, des Adolphe, les malins diront même des Alphonse. On aime le sonore. On a presque honte de ne pas s'appeler Dolphis ou Philorome. Il n'est plus le temps des Baptiste et des Josephte. Hélas !
Aux commencements de l'ère nouvelle, on adopta pour les filles la terminaison en ie. Il ne vint plus au monde que des Julie, des Virginie, des Eugénie, des Cédulie, des Ulg'érie. Puis vint
l'époque des filles en ine ; mes souvenirs de bout d'homme amoureux remontent jusque-là. Une fille pour être accomplie devait se nommer Caroline, Corinne, Delphine, Alphonsine. On fit la similitude entre les noms des frères et des sœurs. Pas d'Ernest qui n'eût son Ernestine, pas d'Edouard son Edouardine ; pour Robert on créa Robertine, et tous les Louis eurent pour sœurs des Ludivine.
A l'heure qu'il est, nos sœurs et nos filles traversent la période en a. C'est Malvina, c'est Anna, c'est Elisa, c'est Angelina, c'est Azilda, — quand ça n'est pas Orpha, Paméla, Zuméma, Larinda, Adouïlda. Evangeline elle-même, la poétic^ue création de Longfellow, se transforme en Eva.
Ces variations, ces modes baptismales, à qui les devons-nous ? Aux romanciers : à Mme Cottin, à Mme de G-enlis, à Mme de Staël, à Balzac, à Sue, à Ponson du Terrail et à cent autres. Tous les noms inventés par les feuilletonistes ont chance de survie. Ce sont eux qui sont responsables des Graudias, des Olvir, des Léobe, des G-enofFe, des Gruindaline, des Mélême, des Alphée, des Cécime.
Ne croyez pas que j'invente : tous ces noms existent au Canada. Et pas seulement ceux-là, vous allez voir. Que dites-vous d'Odessa, d'Almansard, d'Esimaire, d'Ustazarde, de Curiaf, d'Exilus, de Nilfas, d'Hég-étoride, de Fidelem, d'Exumer (il y avait bien Exupère! ), de Typhon, — côté des hommes ? Que pensez- vous de Célérine, Fidéline, Auxilia et Auxilina, Spana, Ozilémia, Cilidor, Aimé-
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zino, Elphén-iiia, Hypoline, Salendro, Dérimane, Carmiiiie et Curmina, Alveliiia, Adorilda, Civiline, Exéliiie, Azama, Onzcliue, Fal)iella, Orazie, Azéline, Emmahéliste, Elzina, Vénérence, — côté des femmes ?
On dira ensuite que le populaire n'a pas d'imagination ! Il y a là des noms que leurs auteurs devraient patenter. Je vous jure que je n'en ai pas inventé un seul : je les ai tous relevés dans nos gazettes ou entendus de mes oreilles.
Porter les noms de ses ancêtres et les bien porter, avait de tout temps été une louable et commune ambition. Aujourd'hui ce serait trop vulgaire. Un nom déjà porté c'est comme une toilette de bal déjà mise : à la défroque ! On adore le nouA^eau, i)ourvu qu'ilbrille, pourvu qu'il sonne. N'est-ce pas à la recherche du clinquant que se lançaient les parrains qui ont trouvé ces noms-ci : Marie - Juliette - Librada, Antoinette - Romandine, Marie-Florestine-Célarine-Dolorès, Inez-Muriel-Bernice, Marie-Grlossine-Hilda, Marie-Horneline-Amanda-Evilda ?
Lecteur, tous ces noms de baptême sont authentiques.
Où s'arrêtera-t-on dans cette voie ?
Après chaque canonisation, le nom du saint nouveau devient à la mode. Il eu est de même après une translation solennelle des reliques d'un bienheureux, après une de ces translations qui font époque. Il y a partout aujourd'hui des Zenon âgés d'une quinzaine d'années. Peut-être même trou-
verait-ou des Martyidujapou dans quelque coiu du pays. Vous reucontrerez un jour, madame, quelqu'un qui vous dira :
— Permettez-moi de vous présenter un ami...
— Certainement, monsieur ! répondrez- vous.
— M. Lanturlure, de Sainte-Rose...
— Enchantée de faire votre connaissance, monsieur. Je connais déjà un monsieur de votre nom.
— Sans doute mon cousin Martyrdujapon Lanturlure, de Sainte-Cunégonde ?
— J'ignorais son petit nom, il est charmant.
Et quand vous planterez-là M. Lanturlure, vor^i aurez, madame, une telle envie de rire qu'à distance polie vous éclaterez.
Ce n'est pas moi qui vous en ferai reproche.
Le feu grand vicaire Désaulniers me disait que le nom d'Alphonse n'est répandu au Canada que depuis la canonisation de saint Alphonse de Liguori, en 1841. Je suis une des victimes de cette coutume, mais j'en ai bien été vengé : mon parrain se nommait lui-même Janvier !
Le parrain est le sponsor des Latins, le sponsor des Anglais et le répondant de son filleul. A lui la responsabilité des noms inavouables qu'il inflige à des innocents. Quand je dis parrain, je dis aussi marraine, et coupables au même degré sont ceux, hommes et femmes, qui portent vos enfants au baptême et les affublent de noms comme ceuxci : Marie d'Egypte, Stanislas de Kotska, Louis de Gronzague, François de Sales, Thomas d'Aquin, Al-
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phonse de Liguori. Marie, Stanislas, Louis, François, Thomas, Alphonse, tout court, soit ! mais il ne faut pas de ces rallonges, empruntées à la mode américaine, qui font que des enfants s'appellent pour la vie Greorge Washington Smith, Abraham Lincoln Brown, ouJefFerson Davis Robinson. Cette mode commence à s'introduire chez nous. Elle a du bon, mais jusqu'à un certain point seulement, s'il s'agit de perpétuer le nom d'un aieul illustre, d'un- parent vénéré. Ne serait-il pas à lapider le parrain qui ferait baptiser nos garçons sous le vocable de Victor Hugo Durand, de Léon G-ambetta Tremblay ou de Louis Veuillot Fortin ?
C'est à lui d'éviter les noms qui prêtent a A calembour, à l'à-peu-près, à la risée, soit par l'ordre des initiales, soit par leur juxtaposition avec le nom de famille. Si celui-ci commence par un t, vous voyez quelles initiales porterait l'enfant qu'on aurait appelée Emma Blanche. Il faut être sous ce rapport aussi circonspect que la famille Gouin, où personne ne portera jamais le nom de Marin ; que la famille Hassin, dont aucun rejeton ne se nommera Marc ; que la famille D'Eschambault qui se gardera de nommer aucun de ses garçons Arcade.
Est-il bien cj^ue Ton choisisse des noms de baptême absolument semblables aux noms patronymiques ou s'en rapx^rochant d'une manière frappante ? Est-ce joli de se nommer Rose Larose, Hubert Hubert, Rémi Raymond, Pierre Lapierre, Bas tien Bastien, Jean Saint-Jean, Bruno Brunel ? On rencontre de ces cas tous les jours. C'est ma-
tière de goût ; je ne dis pas que c'est mal, mais je n'aime pas cela, — comme dans la chanson.
C'est la vanité qui fait que nous annonçons dans les journaux la naissance de nos enfants. Le jeune père est fier d'avoir gagné ses éperons. La jeune femme, pour qui la maternité est le plus désiré des titres de gloire, n'aime guère à passer pour une Sara, et quand il lui naît un enfant, elle ne se contente pas qu'Abraham en soit joyeux, elle veut que les hommes le sachent et que les femmes l'envient. Puis, si elle a mis la main sur un parrain de rang, elle brûle de le faire connaitre. Dans un village, le maire et le notaire sont de gros parrains ; dans une petite ville, on convoite le médecin ou le député ; dans une capitale, il y a tant de grosses gens, qu'on lorgne un ministre ou qu'on vise un juge. Songez donc que la voisine n'a peut-être trouvé qu'un commis de première classe et la fille d'un sous-chef !
Vanité dans le choix du nom, vanité dans la publicité du journal, vanité dans le parrainage de haute volée, vanité jusque dans l'église, vanité partout !
Un des plus étranges avis de naissance que j'aie lus est le suivant ; je le tire d'un journal français des Etats-Unis : " A telle place, le 23 du mois dernier, madame X, (née Y), un fils. L'enfant a été baptisé par M. l'abbé Z, curé de la paroisse, et a reçu les prénoms suivants : Augustin, Edouard, H. La marraine a été madame N, tante de la jeune mère, et l'on ne pouvait faire un meilleur choix,
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car cette dame a donné à sa nièce, tout le temps de la maladie puerpérale, les soins intelligents et empressés que donnerait, non seulement une tante, mais une mère dévouée et remplie d'amour pour son propre enfant."
Yoilà qui est risible sans doute ; pourtant je m'abstiens de rire. Nos compatriotes des Etats- Unis ont assez cette habitude d'annoncer dans les journaux la naissance de leurs enfants, de mentionner les noms reçus au baptême, souvent de dire qui fut parrain, qui fut marraine. Cela part d'un bon fond, indique un bon naturel, bien plus, est une preuve de patriotisme. A cent, cinq cents, mille lieues du pays, ou affirme la vitalité de notre race, on transmet aux siens un message d'orgueil parfois, de bon souvenir toujours. Le vaillant émigrant qui, la pipe au bec, la hache à la main et le courage dans le cœur, part pour aller là-bas abattre la forêt, qui court chercher la fortune afin de soulager les vieux ans d'un père, afin de donner sa dot à une sœur, — quelque jolie Margot en jupe de droguet, mais en robe d'innocence, — cet émigrant, quand à son tour il a fait sou nid, quand les sauvages de l'Amérique du Nord ou les cigognes de la G-rèce lui apportent un petit, quel plaisir ne ressent-il pas à communiquer, par le journal, la bonne nouvelle à sa mère en cheveux blancs, à ses amis du village ! et si son goût n'est pas à la hauteur de son cœur, qui de vous, chères lectrices, lui jettera la pierre ? S'il écrit mal, il agit bien, et une goutte de son sang français vaut toutes les encres du monde.
J'ai eu tort, lectrices, de vous entretenir de la naissance avant le mariage ; en revanche, et afin de consoler celles d'entre vous qui auraient coiffé sainte Catherine, je traiterai le mariage avant le décès.