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MARIAGES

Si la vanité s'étale dans les avis de naissance, c'est bien pire quand il s'agit des mariages, — et c'est tout naturel. Que le mariage soit un mariage d'amour ou d'intérêt, on aime qu'il ne passe pas inaperçu. La mariée est belle ou la mariée est riche ; on a conquis un brave cœur et un beau visage, ou tendu un piège à une forte dot, à une jolie position sociale, qui s'y est prise : il faut que les amis le sachent. On est toujours, du reste, fier de sa femme dans notre pays aux mœurs pures et naïves, il n'est que juste de la produire, et, en attendant que ce soit dans le monde, on se sert du journal.

Le journal circule partout ; il pénètre dans le village qui a vu naître la jeune épouse, il est reçu par l'ancien maître d'école qui vous a donné dans le temps plus de férules que de bons points et prédit que vous n'arriveriez jamais à rien ; il sera lu par la voisine qui vous traitait de garnement, par les camarades de classes, par le curé qui a été le confident de vos premières fi'edaines : — le journal

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doit donc aller leur apprendre que vous vous rangez, que vous laites une Hu ; et puis il est bon que vos créanciers recommencent à espérer. Et vous payez cinquante centins à chaque gazette de la localité pour porter la joie dans la famille de l'épousée, l'orgueil chez votre mère, l'espoir chez le créancier, le bon exemple chez les amis, et pour faire bisquer les grincheux, les fâcheux, vos ennemis intimes. Et puis il y a le rival que vous avez supplanté : va-t-il en avoir une binette, celui-là !

Il n'y a jamais trop de luxe dans l'annonce ; elle ne contient jamais trop de détails. La gazette, déjà si bavarde, se surpasse. Ou proclame son bonheur urhi et orhi ; — ;je dis son bonheur, parce que tous les époux du matin sont heureux, s'il faut en croire la gazette. Celle-ci ne manque jamais de parler de " l'heureux couple." Alors pourquoi lui faire invariablement des souhaits de bonheur ? C'est à croire que tous nos mariages sont d'inclination, d'amour, jamais de raison, d'intérêt ou de nécessité. C'est le plus bel éloge de nos mœurs.

Le journal vous adresse donc un épithalame, et à défaut du troubadour, c'est le prote qui vous sacre heureux et vous souhaite, après le bonheur sur cette terre, le paradis à la fin de vos jours, pas avant. Il ne le dit pas en toutes lettres, mais on sait ce que parler veut dire. Votre mariage contente le directeur, qui flaire déjà un abonné. Laissons-le faire, son intention est honnête. C'est pour le bon motif.

Par exemple, je vous dirai ceci : Si vous êtes un

simple artisan, un mince commis, un homme de peu, un employé subalterne dans quelque ministère, il ne convient pas d'annoncer votre hyménée sous le titre de mariage fashionable. Cela est de droit dans le cas des ]3ersonnages haut placés, des fils de famille riches dont on dit généralement qu'il est heureux que leurs pères soient nés avant eux. Cela passe encore quand il s'agit des petits crevés, dandys, gandins, incroyables, merveilleux, muscadins, qui ont dressé tant d'embuscades aux dots qu'ils ont fini par en attrapper une ; mais il ne faut pas abuser de la permission. Le mot fashionable est un mensonge, et l'on se rend ridicule en l'employant, si réellement on ne se meut dans les cercles de la fashion.

Des anglais francophobes ont répandu sur les origines franco-canadiennes les plus sottes calomnies ; ils nous ont fait sortir de l'écume, comme Vénus ; des anglais ignorants y croient dur comme fer. Outre l'histoire, outre les pièces authentiques, outre Parkman et nos historiens du cru, qui réduisent cette invention à néant, le seul fait des avis de mariage publiés dans les journaux avec cette surabondance de détails que l'on connait me démontrerait l'inanité de ces méchants racontars anglais. Toute la généalogie y passe. On n'a rien à cacher sur ses ancêtres, puisqu'on se plaît à les évoquer : " M. S., fils de M. S., petit-fils de M. S., et arrière-neveu de M. S., qui a fait ceci, qui a fait cela" ; " Un tel, descendant de l'un des premiers colons venus de Picardie en 1627," et ainsi de suite.

On dirait, parole d'honneur ! (juc chacun travaille au profit de l'abbé Tanguay et se fait utile collaborateur à son remarquable dictionnaire.

Cependant j'aimerais mieux moins de détails. Il y a bien plus de bon sens à dire : "A Montréal, M. H.... a épousé Mlle K.... tel jour," que dans un avis faisant savoir à tous et chacun que M. A. B. C. H.... jr., fils de M. A. B. C. H.... sr., lequel est ceci ou cela, et demeure ici ou là, a épousé Mlle K...., fille cadette de M. E. F. a. K.... cjui est ceci ou cela, et demeure ici ou là. Je concède que l'on dise de c|ui la mariée est fille. Quant à l'homme, puisqu'il est assez vieux pour se mettre à la tête d'un ménag-e, on doit le connaître par luimême, non i)ar son père. Tout ce qu'il faut viser, c'est l'identité. Le nom seul d'un homme lui suffit, sans qu'il ait besoin de se réclamer de ses père et mère, encore moins de ses grand-père et grand'mère, bien moins encore de ses autres parents. Ceux qui vous connaissent vous reconnaissent facilement à votre seul nom ; pour ce qui est des autres, qu'est-ce c|ue cela vous fait de leur annoncer, qu'est-ce que cela leur fait d'apprendre votre mariage, une chose qui s'accomplit en tout pays depuis six mille ans ? Si encore vous étiez ou l'inventeur du sacrement ou sa seule victime ! Mais tout le monde y goûte, en soufîi'e, s'y débat, y meurt. Il n'y a rien eu de très original dans le mariage, si ce n'est pour Adam et Eve, les malheureux !

On a l'habitude de mentionner le nom du prêtre,

du ministre qui a donné la bénédiction niix)tiale. Est-ce pour lui faire ou se faire un compliment ? Souvent il aimerait mieux que son nom ne parût pas dans le journal et que le nouvel époux lui payât ses honoraires. Et il aurait raison. Les piastres que Ton porte aux journaux, pour payer un avis inspiré par la vanité, auraient un meilleur emploi jetées dans la main du prêtre, qui soulage les misères de sa paroisse. Mais étant acquis que la bénédiction du prêtre lui rapporte un honoraire légitime, au lieu d'écrire que l'abbé X a donné la bénédiction nuptiale, que ne dit-on que le mariage a été béni par l'abbé X ?

On annonce souvent aussi que la bénédiction a été donnée par l'abbé un tel, assisté de tel autre abbé. Pourquoi cela ? 11 n'y a Cju'un prêtre qui prononce le conjungo vos. Il n'a pas besoin d'assistance, et si un autre prêtre l'accompagne, qu'est-il nécessaire de le dire, si ce n'est pour montrer que l'on a des amis ou de hautes alliances dans le clergé ? C'est pour cela aussi sans doute, plutôt que ï)our l'étrangeté du fait, que l'on écrit invariablement : "Le mariage a été célébré par l'abbé X, frère, oncle ou cousin du marié."

La vanité, toujours la vanité !

A l'habitude d'annoncer que la jeune épouse est la fille de monsieur celui-ci ou de monsieur celuilà, il y a parfois des exceptions. J'ai lu récemment dans un journal de Québec l'avis de mariage de " Mademoiselle E. F. G-., héritière de Madame H. L J., en son vivant marchande, et celui d'une autre

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jeune fille avec N. O. 1*., " veuf et riche cultivateur, de Saint-Z." Cela dépasse les limites permises daus Tart des combles.

Pas de cartes ! Que de fois j'ai lu cela, et presque toujours au sujet du mariage de pauvres diables qui u'avaient pas cinq sous pour commencer leur ménage. On veut singer, voilà tout. Pourquoi dire pas de curies, quand ce n'est pas l'usage d'en envoyer ? En Europe on a les lettres de faire part. Si l'on met dans un journal jias de caries ou no cards, c'est à la seule tin que les parents et les amis ne se blessent de n'en avoir reçu. Mais ici, où n'existe pas la coutume des lettres de faire part, à quoi bon cette précaution '^ C'est comme si l'on disait : " Les époux n'iront ï)as à la mairie ! "

Et le tour de noces donc ! Personne n'oublie d'en parler ! J'ai lu, de mes yeux lu, l'avis suivant écrit pour que personne n'en ignorât : " Les jeunes époux, reconduits jusqu'à Saint- Joseph par de nombreux parents et amis, sont arrivés par le dernier train du jour du chemin de fer Lévis et Keniiebec, et sont descendus à l'hôtel Saint-Louis, en route pour un voyage aux chutes de Niagara."

Le dernier train du jour, le chemin de fer Lévis et Kennebec, la reconduite des parents et des amis, la descente à l'hôtel Saint-Louis, — ça sent la réclame.' Qu'est-ce que cela fait au public que monsieur et madame aient laissé Québec à trois heures de l'après-midi, traversé le fleuve en voiture à deux chevaux, en pirogue ou à pied ! Détails inutiles, détails ridicules.

Yous lisez parfois qu'après la " bénédiction nuptiale donnée par le révérend M. Bénitout, l'heureux couple est parti en visite chez les parents du marié," — lesquels demeurent dans le rang Trompe-Souris ou dans la concession Brise-Culottes. On ne donne pas ce dernier détail, on omet la mention de la distance. C'est souvent aussi loin que de Sorel à Berthier, de Montréal à Saint-Lambert. Il y a toujours un cours d'eau entre les deux points, — tout le monde ne saurait passer la mer.

Je m'attends à lire c[uelque beau matin un avis de mariage co'tiçu dans les termes suivants : " A Ottawa, dans la basilique mineure, le 9 du courant, M. Rasebien, de la haute ville, barbier, conduisait à l'autel Melle Barbe Eutychienne, fille de M. Timoléon Prudhomme, ci-devant du Castor et maintenant de la Pickanock, rebouteur. L'heureux couple est parti pour son voyage de noces aussitôt après le déjeuner, qui s'est pris à l'hôtel des Princes, Rue Murray. Il doit visiter les chutes de la Chaudière avant de se rendre dans le Bas- Canada par le pont suspendu. Après un séjour d'une semaine à Hull, qu'ils se proposent de visiter par le menu, les mariés pousseront jusqu'à la pointe Gatineau et nous reviendront par New- Edinburgh. Nous leur souhaitons un heureux voyage et un prompt retour."

On ira même jusqu'à informer le lecteur que l'heureux couple est parti de la basse ville, pour un voyage de noces à la haute ville, passant à l'aller par le pont Dufierin et au retour par le pont

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des Sapeurs, — où il s'est perdu trois cœurs, suivant la lôgende.

Nos compatriotes des Etats-Unis oublient rarement de citer les noms des garçons et filles d'honneur ; au pays on se le permet quelquefois. Pour les Canadiens émigrés, c'est assez naturel, quoique tout de même un peu ridicule : on veut, comme je l'ai dit à propos des naissances, étant un groupe d'exilés, se rappeler au souvenir de la patrie. Plus il y a de noms dans le journal, plus il y a de chance de faire plaisir à beaucoup de parents, d'amis, et de connaissances. La même raison n'existe pas au pays, surtout pour entrer en ces détails-ci : le premier garçon d'honneur frère du marié, le second son cousin, l'un résidant à Salvaille, l'autre à l'Egypte de Mil ton ; les filles d'honneur à l'avenant.

L'on a, en général, si grande envie de tout faire connaître au public qu'on s'embarrasse dans sa rédaction au point d'écrire : " A tel endroit, à telle date, par le Rev. M. L., M. N. F. conduisait à l'autel mademoiselle Emma P." J'ai lu cet avis dans un journal de la campagne, il n'y a que quelques mois

Peut-être dans ce cas-ci, ne dois-je pas attribuer à la vanité la mention du prêtre qui a béni le mariage ; c'est un simple vicaire qui n'est à aucun degré le parent des nouveaux époux. Alors, pourquoi cette mention ? Peut-être afin de faire savoir au public que l'on s'est marié en face de l'Eglise, non par-devant un ministre protestant. Plus pro-

bablement, par la force de l'habitude, pour faire comme tout le monde. En tout cas on devrait un peu mieux soigner sa phrase, et, sacrifiant à un ridicule, y sacrifier du moins correctement.

Est in canitie ridiculosa Venus.

Il a dû se rappeler ce vers d'Ovide le gazetier qui annonçait dernièrement, sous le titre de mariage Mécoce, le mariage d'un bonhomme de quatrevingt-treize ans avec une bonne vieille de soixanteseize. Il a voulu rire des flammes de ce vertgalant, sans doute. Je m'attendais à apprendre un mariage dans les limites d'âge fixées par la loi ; — et crac ! je butte contre deux vénérables bornes. S'attendre à l'hyménée d'un garçon qui n"a pas encore dépouillé la robe prétexte pour la robe virile, espérer entendre parler de Daphuis et Chloé, et s'échouer sur deux respectables barbons, sur Philémon et Baucis ! Il faudrait exterminer ce journalistelà ! En matière aussi grave que le mariage, il n'est pas permis de surprendre la bonne loi du lecteur, de Tattrapper au piège d'une réclame de pharmacien ou de chapelier-fourreur. Je proteste.

Puisque je parle des vieillards, un mot des noces d'or et de diamant. Ce n'est pas chose banale que ce renouvellement des promesses du mariage après un demi-siècle de ménage fidèle. Bien que cet événement paroissial soit assez fréquent dans nos campagnes, il y a toujours quelque chose d'attendrissant dans la vue de ces bras tremblants qui se donnent protection, de cette vieille femme qui pro-

met obéissaïue, de ces chefs branlants qui se jurent une iidclitc iacile maintenant à porter ; les cérémonies qui l'accompagnent, les divertissements qu'il amène comme les réflexions sérieuses qu'il provoque, le touchant respect qui entoure les vieux époux, tout cela vaut qu'on le raconte. Seulement on doit prendre garde que le récit n'en soit pas rédigé par un barbacole idiot ou quelque godelu reau de village. Je n'oublierai jamais comment seterminait une notice de ce genre, écrite sans doute par quelque enfant de chœur : " Le vénérable couple passa le reste de la journée en plaisirs innocents."

Innocent toi-même !

De ce qui précède, que conclure ?

Deux choses bien faciles : continuer à suivre la pratique du mariage, n'en point fatiguer les gazettes. Voilà.

Tourtereaux et tourterelles mes amis, faites votre nid, capitonnez-le bien, qu'il soit agréable à vous et chaud à vos petits. Chantez en tête-à-tête vos douces amours ; roucoulez dans la splendeur d'un éternel printemps, sous un ciel toujours pur, dans la tiède atmosphère de votre cage bénie. N'invitez pas l'oiseau étranger au sanctuaire intime de vos suaves fêtes de famille. Vivez pour vous-mêmes, sans crier votre bonheur sur les toits, sans narguer le voisin moins heureux. Cachez vos joies pour qu'elles durent. Vous n'aurez crainte que le nid soit dévasté, la couvée éparpillée. Pas de fenêtres ouvertes sur votre intérieur à l'œil public. Pas de

vanité, qui serait sottise, — pas d'étalage, qui serait provocation. Mariez -vous, mais sans orchestre. Que vos cœurs seuls, se rendant l'un à l'autre, battent la chamade. Dispensez- vous surtout, comme dirait certain ami à moi, dispensez- vous de l'ophicléide de l'annonce et du trombone de la publicité.

DECES

Je commence ce chapitre en donuant un bon point à la presse canadienne. La presse des autres pays n'en mérite pas autant. On a vu Cassagnac danser sur la tombe de Thiers, se réjouir ouvertement de sa mort, en souhaiter autant aux chefs républicains. La joie d'un Corse après une vendetta, la gaieté d'un coupe-jarret après une tuerie \

Eien de tel ne se voit ici. L'adversaire est tombé, on ne l'écrase pas du talon, on le relève. Il est mort, paix à ses cendres ! On l'avait rabaissé pendant toute sa carrière, on l'exalte maintenant. Il souffle des rives éternelles un vent de pardon, ou plutôt un vent de justice, — car nous sommes meilleurs, même en politique, que nous ne nous plaisons à le dire. Tel de nos hommes publics est aujourd'hui représenté comme un voleur, un traître, un vulgaire criminel, qui, mort demain, sera chanté par ses pires ennemis. Le voici sur les planches, chacun se recueille un instant, et au silence succède un concert d'élocres.

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La mort a jeté une nappe d'huile sur les eaux iroublées. On met en évidence toutes les bonnes qualités du défunt, on étend un voile sur ses fautes, on assure sa ftimille de la haute estime eu laquelle il était tenu. La famille, il est vrai, aurait préféré voir cette estime se manifester plus tôt. Les jours de son chef n'auraient pas été empoisonnés, abrégés par la malveillance ou par les besoins malsains d'un état politique faux, de mœurs publiques indéfendables, où chacun semble avoir pour devise : A corsaire, corsaire et demi.

Cependant, il y a de la grandeur d'âme dans cette trêve faite dans la mort. La haine s'arrête chez l'entrepreneur de pompes funèbres, la calomnie et la médisance restent muettes à la porte du cimetière. Prenez Cartier, prenez Letellier. On ne dira pas d'eux qu'ils ont tourné le dos à l'ennemi, qu'ils ont évité les coups ; ils en donnaient et en recevaient de fameux. Eh bien, une fois éteints, l'oubli s'est fait sur ce qu'il était convenu d'appeler leurs mauvaises actions. S'il s'est trouvé une voix discordante, elle a confirmé la règle, voilà tout.

Honneur donc à notre presse sous ce rapport ! G-resset a dit :

L'éloge des absents se fait sans flatterie.

Il n'en est pas de même de nos morts, de ceux surtout qui n'ont pas cherché à débrouiller l'écheveau politique : nous les louons à outrance. Ils ont tous été des citoyens intègres, intelligents, es-

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timés, influents, des génies ou des saints. Us possédaient la confiance de leurs compatriotes, et c'est bien prouvable, car ils ont été ou maires, ou conseillers municipaux, ou marguilliers, ou commissaires d'écoles ou juges de paix. On est sûr de l'apothéose, quand on a franchi la grande frontière. C'est le temps de devenir prophète en son pays, — quand on en part. On récolte la gloire posthume, et la statue a pour piédestal l'ossuaire.

Celui qui ne ferait pas dire de lui qu'il fut bon fils, bon époux, bon père, bon citoyen, frissonnerait de jalousie dans son linceul. Pas une fille qui n'ait été la vertu en jupons, la grâce en personne, le charme ambulant. Cet écolier était du bois dont on fait les grands hommes. Toutes les mères ont été exemplaires, parfaites, toutes les femmes fidèles. J'ai connu le plus avare, le plus mesquin, le plus effi"ontément égoïste des hommes : cependant l'avis de décès vantait sa bienveillance, sa générosité, son amour du prochain. Etait-ce l'aveuglement d'une épouse éplorée, le sarcasme d'un héritier déçu, ou la vengeance d'un journaliste à qui le défunt devait des arrérages d'abonnement ? Je ne sais qu'une chose : le compliment était outrageusement faux. Et dans cinquante ans ses petits enfants, lisant l'article soigneusement conservé dans l'album de la famille, s'écrieront : Quel maître aïeul nous avons eu là !

Le premier ridicule est donc l'exagération dans l'éloge. Je passe aux ridicules de forme, de rédaction.

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Vous lisez ici: "Dame Sabine A., veuve de Jeu Justin B." Le pléonasme se niche partout. Celuilà est le cousin germain de cet attrappe-lourdaud : " Pourquoi voit-on les maris pleures par leurs veuves, et jamais les veuves ])leurées x^^î" leurs maris ? "

Là : " Joseph C, époux de Léoca D." On veut donc constater l'identité du mari au moyen de la femme. Au fait, si c'était elle qui portait les chausses !

Ailleurs : " Paul F., à l'âge avancé de 99 ans et quelques mois." Je sais parbleu bien que c'est un âge avancé, et je m'en serais aperçu tout seul !

On n'a pas besoin de me dire qu'Orpha G-. est morte " à l'âge peu avancé de deux ans et demi." Monsieur delà Palisse!...

Journaliste qui écrivez : " Nous avons la douleur d'annoncer le décès de Marie-Jeanne-Florida, lille de notre estimable concitoyen M. H... à l'âge de treize jours," — vous mentez un peu : votre sympathie pour la famille d'une enfant que vous n'avez probablement jamais vue ne va pas jusqu'à la douleur. Soyons de bon compte ; n'exprimez qu'un regret, je vous croirai.

Vous qui terminez l'avis de décès par ces mots : "Nos meilleures condoléances ;" ou "La famille voudra bien accepter l'expression de nos condoléances ;" qui dites : " Madame L., à l'âge de vingt ans ; elle laisse un enfant en bas âge ;" et " après une longue maladie de trpis semaines ;" et " la révérende sœur

M., âgée de 36 ans et 8 aus de religiou " ; on. encore " la révérende sœur Saint-Michel des saints des sœnrs de la Providence," — je vais vous dire un secret : le moins que l'on puisse exiger d'un journaliste est un peu d'attention à ce qu'il écrit.

Je viens de citer des balourdises impardonnables et très fréquentes. Elles ne sont pas de mon invention, elles s'étalent dans presque tous nos journaux. Si le journaliste n'écrit pas ces choses lui-même, son devoir est de lire la copie qu'on lui apporte, et d'être impitoyable pour les fautes de français, les non sens, les niaiseries, les naïvetés, les coups d'encensoir, les louanges immodérées, les longues nécrologies.

Si vous consacrez un article à la mémoire de quelqu'un, intitulez-le "nécrologie," "notice biographic[ue," " notice nécrologic[ue," — jamais " obituaire ;" c'est la volonté du dictionnaire.

Ne vous laissez pas aller au dithyrambe. Qu'il ne soit pas question dans vos articles des vers du tombeau. Ne nous effrayez pas avec la faux tranchante de la mort. Dites, si vous Voulez, que la faux de la mort a tranché le fil d'une existence, mais abstenez-vous de parler de faux tranchante. Cela fait froid dans le dos de vos lecteurs ; ils craignent cj^ue la faux, quand viendra leur tour, soit ébréchée ; ils ont des peurs de scie.

Tous les trépassés ont toujours souffert leur dernière maladie " avec une résignation chrétienne à la volonté de Dieu." Jusqu'à mon avare de tantôt dont on a dit la même chose, et cependant il de-

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vait considérer comme perdues les journées où il n'aurait pas juré cent fois, cet obstiné sacreur, patient comme un tonneau de nitroglycérine. Dans cette expression comme dans celle-ci : " muni des secours de la religion," je vois moins l'ostentation que la profession de la foi religieuse, et à ce compte je les respecte toutes deux.

Le défunt laisse toujours " pour déplorer sa perte une épouse inconsolable," tant d'enfants et de petitsenfants, ou bien un cercle nombreux de parents et" d'amis. Parfois c'est " une épouse éplorée," — celle qui s'arrache les cheveux, jette les hauts cris et se remarie au bout de six mois. La veuve inconsolable, elle, prend un peu plus de temps pour se consoler, mais n'en finit pas moins par se faire administrer le sacrement. Pour la même raison, quand vous lirez "l'épouse bien-aimée de M. Z," ditesvous que M. Z. convolera au bout de l'an et jour.

Les journaux parisiens citent des centaines d'épitaphes plus ou moins grotesques qu'ils prétendent avoir relevées ici ou là. Il n'entre pas dans mon intention de parler de l'épitaphe-réclame, mais je dirai un mot de l'avis de décès-réclame. J'ai lu dernièrement : " A Montréal (ou Québec), chez son oncle, libraire (ou marchand de nouveautés), à tel numéro de telle rue, Marie- Aimée X, âgée de 3 mois et 4 jours." On ne va pas encore jusqu'à dire que l'on tient le dernier roman ou le corset à la mode ; cela viendra.

L'oubli d'une simple virgule fait dire de singulières choses. Exemple : " Mélanie K, épouse de

Pierre M, peintre à l'âge de 42 aus." Et encore : " G-aspard L, cultivateur du bas du rapide des Forges." Enfin : " Léon F, navigateur de l'Islet." Décidément, Pierre n'a pas été précoce, G-aspard devait retirer peu de profits de la culture de son rapide, et Léon naviguer difiicilement sur la terre ferme. •

Ici, je lis d'une enfant de dix ans qu'elle est morte de la mort des justes. Beau dommage ! Là, c'est telle paroisse qui vient de perdre " un bon citoyen, âgé de quatre-vingt-onze ans." Il n'y a pas de mauvais citoyens à cet âge-là. Ailleurs, parlant d'un vieillard du même âge, on dit que " le vénérable défunt était actuellement le plus doyen des patriarches de =^^^." Un autre laisse " cinq enfants encore en vie." Une fille de six ans, " qui est allée rejoindre les auges, laisse pour déplorer son sort son père, sa mère, sa sœur et toutes ses petites amies." Celui-ci, " né le dix-huitième de sa famille, accompagna dès l'âge de sept ans son frère aîné aux Etats-Unis." Je frémis en pensant qu'il aurait pu naître vingtième et entreprendre plus jeune de quelques années ce long voyage, quoiqu'un de mes amis m'afiirme avoir connu un homme qui avait traversé le Saint-Laurent étant encore à la mamelle. Celle-là, '• une mort subite est venue l'enlever du centre de ses proches dans les faibles bras de sa fille cadette," et elle laisse pour déplorer sa perte " cinq enfants qui n'oublieront jamais ses qualités qui ne tendaient qu'à l'obligeance."

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On dirait moins de sottises de cette force si l'on ne sacrifiait autant au désir de se mettre en évidence, à la vanité.

On a tort d'employer invariablement la formule : " Parents et amis sont priés d'assister aux funérailles, etc." Il faudrait dire : les parents et amis, ou, mieux encore, les parents et les amis.

On a encore moins raison d'annoncer que le convoi funèbre laissera la demeure de son père, de son fils. Un chroniqueur québecquois se demandait récemment ce que peu bien être le père d'un convoi.

On a beaucoup d'autres torts. Le plus considérable, à mon sens, est la manie des longs articles nécrologiques, rarement bien faits, très souvent grotesques. Vous êtes forcé de rire sur la tombe du citoyen que l'on voudrait vous faire pleurer. On s'y prend si mal aussi pour vous tirer les larmes ! Un quidam arrive au bureau du journal, paie cinquante centins pour l'insertion de l'avis de décès, que l'un des commis rédige séance tenante, puis il dema*ûde timidement à voir le rédacteur. Introduit dans le sanctuaire où le plumitif façonne au galop de sa plume des opinions politiques pour sa clientèle, il lui expose le but de sa visite dans un monologue sans fin : — " Le défunt était, vous le savez sans doute, un de nos chauds amis dans les élections. L'année passée, il a morfondu un cheval et dépensé quatre cents francs de sa poche pour le succès de notre candidat. Le comité ne lui a rien donné. Entre nous, on aurait dû...

— Excusez-moi. s'écrie le journaliste ahuri, je suis pressé, je vais lui faire uue bonne nécrologie.

Une demi -colonne d'éloges est bâclée en un tour de main, et le journalisme compte à son avoir une insanité de plus.

Ou bien c'est un condisciple, l'institutrice de la paroisse, un ami de la famille affligée, qui apporte son emplâtre de baume de G-^laad tout préparé. Le journaliste y jette rarement les yeux et l'applique tout chaud à ses lecteurs.

Quand je ferai mon testament, et j'en laisserai un. ne fût-ce que pour léguer mes dettes à mes créanciers, je n'oublierai pas de déshériter celui des dits créanciers qui s'aviserait de me pleurer quand je serai dans un monde où il n'y a pas d'huissiers. Et j'ordonnerai à mes exécuteurs testamentaires de poursuivre devant les tribunaux et jusqu'au fond des autres enfers l'ami inconsolable qui chargerait ma tombe de poésie. Je veux épargner à cet ami un labeur inutile. De la bonne prose, c'est assez, allez ! J'en ai trop lu de ces vers qui luttent avec les vers du tombeau à qui fera la morsure la plus cuisante.

Voulez-vous que je vous en lise ? j'en ai une pacotille.

Séchez vos pleurs parents chéris IMon âme s'est envolée aux cieux Où auprès de l'Eternel elle prie Pour vous qui m'avez tant aimés.

Il s'agit maintenant d'un écolier qui s'est noyé la veille de la distribution des prix. Un camarade

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s'avance et lit, selon l'expression du journal, " cette triste et sombre poésie." — Ce «arçon-là iie dira jamais plus vrai do sa vie.

Quel oxomplo ou ce jour s'oiTre li nos yeux, Un ami nous est ravi sans adieu ......

En ce jour où nous nous promettions tant de bonheur Est venu se changer on un jour de deuil et de pleurs. Ce pauvre Alfred, le matin, sans se dotiter du triste sort qui

[l'attendait,

Etait livré à une joie sans mélange et sans nuage

Mais Dieu dont les vues sont impénétrables

Donnait à notre ami un sort dur et regrettable.

Emporte avec toi, tendre ami, les souvenirs

De tes confrères qui ne cesseront de te redire

Combien nous sommes affligés de ta destinée.

Espérons tous que déjà tu jouis du bonheur d'une heureuse

[éternité.

De concert avec tes pauvres parents affligés.

Pleurons, pleurons ton absence prolongée.

Nous dirons à ta pauvre mère

Cessez vos pleurs, il vit au ciel pour vous aimer.

Adieu donc, adieu pour toujours, lors(iue tu seras au ciel

Souviens-toi de tes amis fidèles.

Nous ne manquerons pas d'offrir nos faibles prières

Pour le repos de celui qui nous était si cher.

Cela paraissait dans un grand journal de Montréal le 14 juillet 18^5. Le journaliste, qui permet que l'on prenne dans sa gazette de telles libertés avec la ï)oésie, la rime, la raison, la prosodie et la grammaire, mérite une épitaphe en vers, et en vers comme ceux-là ! Je le connais le malheureux, et s'il me précède où tout repose, mon scieur de bois lui en composera une en vers d'au moins vingt-etun pieds, comme l'un de ceuxfqui précèdent. Ce

ne seront pas des alexandrins, mais des alexandrissimes, — preuve indéniable de mon profond chagrin.

Voici deux autres spécimens de poésie funèbre dénichés dans notre presse :

La mort impitoyable n'a pas respecté Ni tes jeunes années, ni ta rare beauté; 0 Alvina, du temps tu as franchi le seuil, Et laissant à tes parents le triste deuil,

Ta vie comme la fleur que le matin

On voit éclore et que son disque argentin

S'incline vers la terre, et que le soir

Comme toi sa beauté s'est éteinte sans espoir ! . . .

Et celui-ci : —

La douleur

De ton cœur.

Tendre mère.

Pour cette enfant chère,

Au ciel montera :

Tu reverras

Ton Almanda !

Quand on n'a pas sous la main de poète élégiaque qui puisse incruster son chagrin et celui des autres dans la gazette, on recourt aux poètes étrangers, on leur prend leurs vers, pour les retoucher et retailler, presque toujours pour les massacrer, tant qu'on ne les a pas accommodés aux circonstances où l'on se trouA^e. On a perdu une petite fille, mais ou n'a que des vers écrits sur la mort d'un petit garçon ; qu'est-ce que cela fait ? Les vers seront mauvais, mais si peu de personnes s'en apercevront. Exemple :

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M<iis.wmiée par la mort dès tes |)lus tondre ans,

ïu parais ot tu meurs comme la tleur des t-hamps.

Tu meurs, mais tu vivras toujours dans notre mémoiro.

Tu meui-s, mais tu renais au séjour de la <?loire.

Là, ce cœur innocoixjt boit l'oubli de ses pleurs,

IjOS délices du Ciel remplacent ses douleurs.

Son front revêt l'éclat et la lieauté d'un ange,

Et son âme jouit d'un bonheur sans mélange,

O i>rodige touchant ! une débile mortelle

De son frêle berceau s'élève jusqu'au ciel.

La mort en la frappant, n'a brisé que ses chaînes.

Son salut est le prix de quelques jours de peine.

Sous votre ombre, ô gazons, gardez son monument

Zéphirs, autour d'eUe murmurez doucement.

Et toi, sur ce lieu saint, ô lune ! en ta carrière

Réfléchis un rayon de ta tendre lumière.

Mes mains y planteront l'étendard du fidèle,

Et sèmeront autour la rose et l'immortelle.

Que ce soit de la poésie indigène ou non, ça m'est bien égal, mais je me demanderai longtemps quelle peut bien être la hauteur des gazons dont Tombre est assez longue pour cacher un monument.

Il n'y a pas au Canada quatre vers plus généralement connus que ceux-ci :

INIais elle était du monde où les plus belles choses

Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

La raison en est bien simple : il ne meurt pas une miette de Hull à Graspé qu'on ne les lui applique, en les défigurant un peu parfois. On les à même appliqués à des garçons ; on changeait elle en il et c'était fait.

La somme de lieux communs et de vérités de La

Palisse qui trouvent place dans tous les journaux à l'article Décès est prodigieuse. C'est toujours la faux tranchante, la mort qui ne respecte personne, la fleur moissonnée, le lys brisé sur sa tige, la colombe qui s'envole, l'âme trop pure pour cette terre, — comme si tous ceux qui restent étaient des riens qui vaille. Rarement un cri du cœur ; et s'il s'en échappe un, personne ne l'entend, noyé qu'il est dans des flots de paroles sonores. Tout est gâté, le cri est perdu. Ce n'est pas la voix de Rachel dans Eama, ni celle de Tj'iboulet reconnaissant sa fille dans le cadavi'e qu'il piétinait. La douleur vraie n'a pas de phrases.

Voici que meurt un jeune homme de dix-neuf ans et onze mois (pour une fois on a omis les semaines, les jours et les heures). Il lui faut une nécrologie, va sans dire. On commence ainsi :

Ta vie a été admirée, Tu dois en être félicité.

On continue :

" Ce jeune homme, par son intégrité et son énergie avait déjà su se faire un bon avenir et promettait beaucoup, lorsque la mort est venu le frapijer, et l'éloigner pour toujours de ses chers parents et d'amis. Il était considéré comme un tils docile et aimant ses parents ; de plus ses vertus et ses qualités extérieures lui méritèrent l'estime et la considération de tous les citoyens du faubourg "

On termine :

" O famille éplorée ! je comprends ta douleur et ton angoisse en ces joui"s de malheur; je sais qu'il est difficile et douloureux de te voir en un instant privée pour toujoui-s de ce cher enfant ;

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mais 110 lo ])lonn» pas, uo le déraii-ro pas ; car il a déjà coriinienct' à chanter les félicites et les louanj^os de rEtornol ; déjà il a prié Dieu de te donner la force et le courage do suiJi)orter cotte grande épreuve; déjà il te dit de te mettre à l'ombre de la croix, lieu assuré pour donner les consolations nécessaires à ceux qui sont affligés.

Damase, tu es heureux, Car tu vois Dieu.— Un ami."

Je respecte plus que personne le sentiment qui a dicté ces phrases, mais ne m'empêchera pas qui voudra de demander la tête du journaliste assez bonasse pour donner asile à semblable galimatias.

C'est le tour d'une jeune fille de mourir. Elle aussi a des amies. L'une d'elles éclate :

" Cette pauvre Joséiihine! qui l'aurait cru il y a un an? elle" si forte, jouissant d'une santé qui paraissait à toute épreuve, de ce teint rose, mais ferme, qui semblait défier cette vilaine maladie qui fait tant de ravages dans nos rangs et qui vient de la moissonner à la fleur de l'âge : la consomi^tion.

" Elle avait dix-neuf ans ; jamais encore elle ne s'était déchirée aux ronces du chemin ; la sollicitude incessante, la tendresse infatigable dont elle était entourée au foyer paternel l'avaient emiîêchée de soupçonner les chagrins et les revers que recèle le voile sombre de l'avenir.

" Chaque instant de la vie est un pas vers la tombe." Un instant, un pas, la tombe résument sa source et son terme. Elle est disparue pour toujours, elle nous a échappé à jamais. Hélas !

" Elle était douée d'un beau caractère et d'une intelligence supérieure, elle était gaie, bonne, spirituelle et généralement estimée ; elle est justement regrettée de sa famille et de ses amis, et vous, mères, vous vous sentez attendries ; mais consolez-vous tous, car elle était bien résignée, et après tout le ciel n'est pas une prison, elle s'y fera l'auxiHaire de ceux qu'elle a aimés.

" Passerat dans sa propre épitaphe a dit : " Amis, de mauvais vers, ne chargez pas trop ma tombe." Je crains que ma prose, indigne d'elle et de ses talents littéraires, ne pèse à son repos et

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je m'arrête, mais je puis sans m'exposer à charger sa tombe citer une fois de plus les jolis vers de ^lallierbe dans son ode à Melle. Desperriers ; ils l'ont été mille fois déjà, jamais plus à propos :

Mais elle était du momie, etc.

Une Amie.

Il n'y a pas de eommeutaires à faire. Relevons seulement pour mémoire " le ciel qui n'est pas une -prison, après tout," "le teint rose wois ferme," "les revers que recèle le voile sombre de l'avenir," la soi-disant épitaphe de Passerat, l'ode à " Melle Desperriers.''

Au tour d'un échappé de collège d'épancher son admiration et de laisser déborder son enthousiasme :

" La famille X. . . a été bien éprouvée La mort vint la

visiter et lui enlever deux de ses enfants dans l'espace de quatre jours. Quelle peine ne dut j^as ressentir leur bonne mère sur tout lorsqu'elle ne contemplait plus que les reste-s inanimés de ses deux jeunes filles qui, jxv de jours avant leur mort, faisaient toute sa joie et sa consolation. C^s deux jeunes enfants qui naguère encore t(nis.%fie/ii le parfum de leurs prières à celles de tous leurs bons parents réunis, unissent encore aujourd'liui leurs chants d'amour et de gloire à tous les Bienheureux dans le Ciel

" A. et L. ne sont plus, mais leur mémoire subsistera tant que vivront ceux qui les connurent. L. . ., à j^eine âgée dé quatre ans, récitait soir et matin les belles prières que sa pieuse maman lui avait apprises. Qu'il était beau de voir prier cet enfant !

" Que dire à présent de son petit frère A. . .! Depuis deux ans il allait à l'école et lisait déjà avec assez de facilité. Il n'avait que six ans et déjà il était mûr pour le Ciel

" Qu'il était triste, de voir mourir ces deux petits enfants ! " Papa ! Maman ! disaient-ils ; nous allons vous quitter ! nous allons mourir ! Embra.sse-moi, maman, disait le plus âgé, c'est fini, je m'en vais, mais au ciel je prierai le bon Dieu jiour toi et pour vous tous ! ! ! "

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" Quel est celui, je vous le demande, qui aurait pu retenir ses larmes à \b, /simple me de ce faible enfant essaytctit à rédsler contre la force irrémlible de cette mort crudle! "

.Te voudrais, lecteurs, pouvoir m'excuser d'avoir été long comme s'excusait Lacordaire en terminant son discours sur la vocation de la nation française : " Je suis long peut-être, disait-il, mais c'est votre faute, c'est votre histoire que je raconte ; vous me pardonnerez si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire." Le fait est que nous n'avons bu aucun calice, ni de gloire ni de déshonneur. Je vous ai mis sous les yeux quelques travers, où le vice ni le crime n'ont rien à voir. Ce sont de légers ridicules en somme, et si nous le voulons nous nous en débarrasserons sans trop d'effort. Notre caractère de peuple honnête, industriel, intelligent, attaché à ses traditions, religieux, moral, n'a pas à en souffrir. Ce sont des scories qui ne sauraient entamer le métal, nullement des x:>ailles qui le feraient casser. Elles sont à la surface ; hardi à l'écumoire !

La presse, qui est toute et seule à blâmer, la presse devrait se regarder dans le miroir que je lui présente : si peu poli qu'il soit, elle s'y reconnaîtrait. Elle pourrait ensuite prendre la ferme résolution de se corriger. D'elle seule, en effet, dépend la réussite. C'est elle la coupable, l'effort est à elle. Le moment est bien choisi et la circonstance opportune. Il s'est manifesté depuis environ quatre ans dans notre petit monde des lettres un vif désir de réforme ; on a déclaré la guerre aux anglicis-

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mes, publié des manuels des expressions vicieuses, relevé les fautes grammaticales qui se rencontrent à tout bout de champ dans les journaux ; nous avons un commencement de critique littéraire. La presse, qui est la gardienne des libertés publiques, doit aussi l'être de la langue ; c'est à elle, l'éducatrice du peuple, de conserver celle-ci jalousement.

Et que faut-il faire alors ?

C'est simple comme bonjour, si les journaux le veulent.

Adopter une formule simple, courte, rationnelle et française pour annoncer les naissances, les mariages, les décès, et y tenir mordicus ;

Supprimer les longues nécrologies, hors le cas des personnes marquantes ; ou ne les admettre qu'à titre d'annonces payantes et les publier dans les colonnes d'annonces, après les avoir soigneusement revisées ;

Couper le sifflet, sans merci, à toutes les jeunesses qui cherchent l'occasion d'étaler leurs jabots de parrains ou leurs habits de garçons d'honneur dans les colonnes du journal ;

Etre impitoyable pour les phraseurs.

Un journaliste qui prendrait cette bonne résolution-là n'aurait, pour y persévérer, qu'à se dire à chaque épreuve : Si je laisse passer la bêtise, le public m'en croira l'auteur : donc au panier le manuscrit ! Qu'il en fasse une de ses fins dernières, qu'il y pense souvent, et je vous promets qu'il ne péchera guère.

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Mais si l'on croit qu'il y aura soulement trois journalistes qui prendront cette résolution, croix de paille !

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