TEMERITE
Pour arriver à vous demander, lecteur, à me demander à moi-même si la loi met à la disposition d'un magistrat les moyens d'empêcher un suicide. Je ne dis pas que non, j'espère que oui.
Surtout quand il s'agit d'un suicide idiot comme celui du capitaine "Webb.
Blondin traverse au-dessus des chutes du Niagara sur un fil tendu : devait-on, i)ouvait-on l'en empêcher ?
Un gymnasiarque exécute sur un trapèze mobile, au bout d'une corde qui peut céder, au-dessous d'un ballon monté à cinq cents pieds de hauteur, ses tours périlleux de souplesse : qui va l'arrêter ?
Un aéronaute part, seul ou en compagnie, avec le dessein avoué de s'élever à cinq mille mètres, à braver l'asphyxie, la chute possible, le naufrage aérien ou le naufrage sur terre ; le vent est violent, il fait tempête, c'est la nuit ; voyons, magistrat, pouvez-vous mettre l'embargo sur sa montgolfière ?
Pasteur voulait partir étudier en Egypte le choléra : en vertu de quel article du code l'aurait-on retenu ?
Ricord s'inocule le virus syphilitique pour faire une expérience souverainement humanitaire : quelle loi enfreint -il ?
La sœur de charité soigne le lépreux, le variole, le cholérique : où commence son suicide ?
Un homme qui ne sait pas nager se jette à l'eau pour sauver un inconnu qui se noie : est-il felo de se ?
258 COUPS d'œil et coups de plume
J'ai dit que la mort du capitaine Webb est uu suicide idiot. C'est mon opinion. Mais quelqu'un n'a-t-il pas le droit de me dire que la descente à la nage des rapides et des tourbillons du Niagara est chose possible, et qu'il est permis à tout bon nageur de la tenter ?
Et si, insistant, je menace des rigueurs de la loi un autre fou qui veut tenter cette entreprise ou toute autre semblable, suis-Je bien sûr que le code viendra à mon secours ?
En d'autres termes, y a-t-il dans nos lois — droit commun ou code pénal — quelque disposition qui autorise un magistrat à défendre péremptoirement et empêcher la commission de cette folie ? La police est-elle sous sa main ? Le bras protecteur de la société peut-il s'allonger et retenir de force au rivage le fou que sou orgueil ou sa cui)idité voudrait eu détacher ?
J'ai été avocat, et je le suis encore, — parce qu'ayant reçu le sacrement de l'ordre... des avocats, le caractère en est indélébile, — mais je pose ces questions en toute sincérité comme en toute ignorance.
Je sais bien qu'il m'est permis à moi, le premier venu, de sauver de la mort, malgré lui, un homme qui se tue ; mais je me demande où commence la certitude que l'acte qui va se commettre implique une mort certaine, en d'autres termes je voudrais savoir où commence le suicide, où sont les limites de la liberté permise, celle de la licence criminelle,
TÉMÉEITÉ 259
OÙ s'arrête le droit que donne la science de tenter des expériences.
Qui me le dira ?
Il y a un capitaine Rhodes qui veut marcher sur les traces du capitaine Webb ; il y a aussi un magistrat canadien, M. N.-J. Hill, des chutes Niagara, qui avertit le dit Rhodes, dans une lettre rendue publique, " que la police d'Ontario va voir à ce que les victimes de cette nouvelle maladie soient surveillées avec soin."
J'applaudis à la bonne intention de ce brave magistrat, et je le trouve, lui, un homme fort sensé.
Mais je me demande toujours s'il est en son pouvoir d'empêcher Ehodes de s'exposer à une mort presque certaine, et s'il peut coffrer cet affamé de renommée, si la loi est de son côté, et si lui, qui ne pourrait défendre à un dompteur d'entrer dans une cage de lions et de tigres, a le droit de priver de son bain un nageur fantaisiste.
Il y a là toute une question de droit social à étudier, et surtout à résoudre.
PÉTITION HITBERTUS
Personne de ceux qui étaient journalistes il y a vingt ans n'a pu oublier une ligure particulièrement remarquable que nous voyions tous les jours au parlement de Québec, dans la galerie de la presse, dans la rue, dans les ministères, partout. Une figure affairée, " pleine de commissions," toujours souriante, et qui voyait tout. Rien n'échappait à ce diable de Hubertus. Il était le correspondant, le reporter du Globe, et jamais plus fin limier n'a surpris plus de secrets. Il faisait la terreur des administrations ; rien de sacré pour ce sapeur. Q iiand il entrait dans un bureau public, les employés cachaient leurs écritures dans les tiroirs ou sous le papier buvard. C'est que d'un cou^) d'œil il voyait tout. Sur un mot, sur un signe, pardessus l'épaule, sans avoir l'air de se douter de rien, mon homme saisissait toute une situation ou flairait un scandale dont aussitôt la nouvelle arrivait au Globe, et qui devenait par le fait un événement. Des employés étaient soupçonnés d'indiscrétion qui avaient à peine desserré les dents : Hubertus leur avait dit bonjour et posé la plus banale des questions ; de la réponse, de l'attitude, de l'adresse d'une lettre, de la présence d'un étranger, — étant au courant des choses générales, — il devinait les