UNE DISTRIBUTION DE PRIX
boucTie ouverte, haletant, le cœur battant ; il A'eut voir se détacher sur l'estrade la forme aimée de son garçon dans ses habits de fête, il lui tarde de l'entendre proclamer.
Le pauvre homme !
L'enfant a paressé toute la grasse année, il a fait l'école buissonuière, il ne sait rien ; — il a seulement dépensé, volé, — oui volé à son père qui fumait pour ne pas manger, à sa mère qui usait ses yeux à coudre, à ses sœurs qui seront sans dot, à ses frères qui travaillaient dur et rude dans les guérêts, dans la grange, à l'écurie, sur la route, pour masquer son absence et prendre sa place à l'ouvrage, pendant que lui, le sans-cœur, il buvait leurs sueurs, — il a volé, dis-je, deux cents piastres qui auraient, mieux appliquées, entretenu l'aisance au foyer, fait la mère et les sœurs riantes, le père et les frères satisfaits.
Le paresseux ! Il n'a remporté aucun prix.
J'ai dit le sans-cœur,— je retire le mot. L'enfant ne songe pas, ne réfléchit pas, ignore la portée de ses actes, méconnait inconsciemment la valeur des sacrifices qu'il coûte.
L'enfant n'a eu ni prix, ni accessit, ni couronne, ni mention honorable.
Rien ! comme s'il n'existait pas, comme s'il n'avait pas un père qui s'est tué à travailler à son intention, une famille qui a renoncé à toutes les aises pour faire de lui un homme !
Ces pensées, il me semble, ne vous assiègent
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que lorsque vous êtes père. Enfant, je le confesse, elles ne me sont pas venues.
Aujourd'hui, père, j'en ressens la pénétrante et acre vérité.
J'ai haleté cette après-midi.
Je devais être aussi immobile que la colonne de
fer sur laquelle je m'accotais.
J'ai vu un père couronner son enfant. Il avait
son siège, lui, étant un personnage, au premier
rang. Moi, si le mon de mon enfant est api)elé,
comment pourrai-je, du fond de la salle, mettre des
fleurs sur une tête où j'ai mis tant de baisers et
placé tant d'espérances ?
L'enfant aura-t-il des prix ? un prix ?
Quand on est pauvre !
Tiens, voici que j'entends prononcer son nom ! Un premier prix, puis deux, puis trois, enfin la douzaine du boulanger.
C'en est assez, c'en est trop !
Mon coeur nage dans la joie, la sueur m'inonde, je me sauve.
Je souhaite ces émotions-là à tous mes amis.
Si, seulement, j'avais procuré le même bonheur à mon père '
La question de l'accroissement de la population du pays par la seule force de sa multiplication naturelle, sans le secours de l'immigration, est l'une des plus graves parmi celles qui captivent l'attention de l'économiste. D'autant plus grave qu'elle se complique de la question de la fécondité. Que la fécondité soit plus grande ou moindre dans un pays que dans un autre à raison de ses conditions climatériques, du sang de la race qui l'habite, du métissage, de l'intermariage, de l'intempérance, des praticjues criminelles, ou pour toute autre cause, c'est un point qu'il ne m'appartient pas de traiter ec qui, du reste, n'entre point dans le cadre d'une courte chronique de journal.
Ceci, néanmoins, m'intéresse et j'en puis parler : que les gouvernements ouvrent les yeux sur les causes d'une dépopulation qui ne résulte ni de la guerre, ni des épidémies, ni de l'émigration ; qu'ils trouvent des remèdes contre l'abaissement du taux des naissances et le fléchissement de la vitalité; qu'ils adoptent des mesures propres à encourager la pratique de l'hygiène et à décourager les prati- (jues qui déroutent l'œuvre de la nature,
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Du temps de Buflbn, et c'est lui qui signale le fait, trois mariages en* province donnaient plus de dix-huit enfants, au lieu qu'ils n'en donnaient que douze à Paris. La proportion s'est-elle maintenue, a-t-elle varié depuis lors ? c'est ce que je ne sais point, mais je suis fortement porté à croire que les inventions modernes, qui sont surtout appliquées dans les villes, ly ont changée pour le pire. Et puis, la misère étant moindre, l'aisance plus générale dans les campagnes qu'à l'époque où Bufïon écrivait et que dans les siècles précédents, il est supposable que le chiffre des naissances sy est sensiblement accru. Il faut lire dans la Sorcière de Michelet le récit mouvementé des privations des serfs, des moyens qu'ils prenaient afin déteindre leur vertu prolifique et les dédommagements qu'ils s'accordaient durant ces sabbats dont napprochèrent point les bacchanales et les saturnales romaines, ni les mystères d'Eleusis, ni les initiations de certaines sectes des premiers siècles du christianisme et du moyen âge. La misère abjecte était seule au fond de ces coutumes des Francs. A quoi bon créer l'être qui demain mourra de faim ? A quoi sert de concevoir ce qu'on ne pourra nourrir ? Quand il n'y pas de lait pour le nouveau-né, pourquoi pas plutôt linfécondité ?
Nos journaux ont publié la dépêche suivante datée de Paris le 22 d avril 1884 :
"Le décroissement graduel delà population en France, où le nombre des enfants dans les familles devient de plus
en plus restreint, préoccupe beaucoup le gouvernement. On cite, toute "os, un Tranchais du nom de Moraud, qui vient de mourir à un âge très avancé, laissant après lui quinze enfants, soixante-cinq petits-enfants et trente et un arrière-petits-enfants. Ce fait pst si rare en France que le gouvernement, pour honorer la mémoire de ce brave homme " et pour encourager les autres," a fait frapper une médaille qui a été offerte à la famille."
Une belle happe, vraiment, pour le père Morand ! Voilà nn homme qni n'a travaillé qne pour la postérité,— c'est le cas de le dire dans un double sens ; — la gloire posthume devra lui suffire ! Il est, certes, déjà beau le mouvement qui porte le gouvernement de la France à rechercher les causes de sa dépopulation, plus louable encore celui qui fait frapper une médaille en 1 honneur d un homme qui ne s'est pas croisé les bras. Mais il me semble que s'il eut reçu de l'Etat une layette pour son sixième enfant, son grain de semence au septième, et un cadeau de plus en plus important de fois en fois jusqu'à la douzième, alors qu'on lui aurait remis une médaille d'argent, il me semble, dis-je, que Moraud ne se serait reposé qu'après avoir conquis la médaille d'or à la quinzième édition de ses œuvres. Comme ses derniers jours auraient été riants, éclairés par les rayons rutilants de sa médaille à fleur de coin, crânement portée sur une robuste poitrine !
Tel qu'il est, si le tribut tardif du gouvernement français n'est bon qu'à déposer dans le musée de
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Cluny, tout auprès de la ceinture de chasteté, il n'en atteste pas moins une disposition bienveillante envers les propagateurs, les sauveurs de la race. En attendant qu'elle inscrive les Morauds au grand- livre et qii'elle emmaillotte leur marmaille dans des titres de rente sur l'Etat, la République par sa démarche va créer de l'émulation, stimuler des rivalités, réveiller des engourdissements. Puisqu'il faut à nos aînés des récompenses pour l'accomplissement d'un devoir qui parait si aisé aux Canadiens, c'est à la République de ne pas tarder à fonder des prix. Et si, en dépit de ses efforts, la population continue à décroître, je ne A'ois à la France qu'un moyen de salut, — noiTS faire émigrer en masse chez elle. Il restera toujours assez des nôtres au pays pour renouveler dans le siècle prochain le miracle qui a porté, depuis la conquête jusqu'aujourd'hui, de soixante mille à deux millions le chiffre des cœurs français battant dans des poitrines canadiennes.
Je songe à la mine piteuse que mou Moraud ne mettrait pas de temps à faire si, ressuscitant, il lui prenait fantaisie de venir promener dans nos campagnes sa médaille de reproducteur ! Je vois la fermière debout sur le pas de sa porte, l'air gaillard, interrogeant de l'œil son mari et s'écriant :
— En vérité, je crois qu'il se vante ! Quinze, la belle affaire, oui-da ! José, huche donc les nôtres pour lui faire voir ! On voit bien que ça ne sait pas ce que c'est que de payer la dîme du vingt-sixième !
On en a, rien qu'ici, dix-huit tout grouillants ; la Pierre-Batissette en a élevé vingt-deux, la Jean- Michel dix-neuf. Notre gouvernement se ruinerait vite sil lui fallait nous payer limpôt des langes. Pas plus tard que la semaine passée, ma deuxième voisine a eu un coup de trois !
Mon Français se rembarquerait profondément humilié, surtout s'il assistait à quelque dîner du premier de l'an à la table patriarcale de nos paysans.
Il faut dire aussi qu'en aucun pays les grossesses gémellaires, triples, quadruples, ne sont peut-être aussi fréquentes qu'au Canada. C est la seule étrangeté que notre excellente reine, très proche de ses pièces, dit on, daigne remarquer et encourager sur sa cassette particulière.
Elle a, x)araît-il, l'habitude de faire tenir à l'heureuse maman d'un trio de chérubins une gratification de trois guinées ; mais on ajoute que cette libéralité ne sort pas du Royaume-Uni, J'ai connu à Saint-Hyacinthe un avocat qui n'a pas reçu de réponse à un placet demandant à Sa Majesté ce témoignage de satisfaction pour une brave et pauvre femme — une Canadienne-française — qui lui avait donné onze sujets et sujettes en quatre... vacations.
Yoilà un cas de fécondité qui n'est pas manchot, et que l'on peut encore facilement vérifier.
Des érudits vont me citer ce paysan russe qui fut présenté à Catherine II et qui avait quatre-
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vingt-dix enfants, ou co Danois qui forma un bataillon do .SOS doux cent quatre- ving-t-dix-sept garçons et fut offrir ses services au roi.
Je vous vois venir, feuilleteurs d'encyclopédies et de dictionnaires universels : vous admettez ces faits, mais je devine la question qui va tomber de vos lèvres.
Pour n'y point répondre, je vous tire ma révérence. (*)
(*) Dans le même temps où cet article paraissait, on atlressail de Batiscan les lignes suivantes au Monde :
«• On travaille activement à augmenter la po])ulation canadiennefrançaise, et pour peu que nous ayons d'autres paroisses aussi actives, nous n'aurions plus besoin de dépenser pour Timmigration européenne.
" Le 24 avril dernier, madame Pierre Despins donnait naissance à deux fils. Le 25, madame Philias Duval, imitant sa voisine donna le jour à un fils et une fille, et il y a à peine un mois, une autre voisine avait inauguré le même système donnant naissance à di ux jumeaux.
" Ces braves familles demeurent dans un rayon de six arpents seulement,"