‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 25 sur 69 · PARLONS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PARLONS FRANÇAIS

Un de mes amis, ancien citoyen d'Ottawa, canadien-français comme vous et moi, fut un jour prié pour une partie de croquet à la campagne d’un de ses amis, lui aussi canadien-français. (C'était en juillet. Il arriva soufilant on plutôt haletant, tout en nage, morfoudu. ‘1 partie était commencée. Soit distraction, soit qu'il crût que tous ses invités se connaissaient, le maître de la maison ne présenta pas le nouveau venu. Tout le monde parlait angiais.

Ceci se passait il y a dix-huit ans, moins d’un an après le Céménagement des bureaux publics de Québec à Citawa. Mon ami ne connaissait aucun des invités Il ne connaissait guère plus la langue anglaise, dont il s'était alors assez bien passé. Il en savait juste assez pour comprendre son travail de bureau et pour faire son murché; il avait appris cela dans les livres, en sorte qu'il n'était pas capable de converser pendant une minute dans l’idiome de la “race supérieure.” Il prononçait en outre affreusement mal.

Son tour de jouer vint, force lui fut de parler. Vous devinez son supplice. Quand on n’a pas l'habitude d’une langue, on a beau savoir beaucoup

ea A LUN ï PARLONS FRANÇAIS

Si l'après-midi fut longue!

chacun se retira, excepté mon am Son fait au maître de la maison.

— Quelle bête d'idée t'est venue Cette fête? Tu sais bien glais, et tu m'attires da Paieras cela plus cher qu'au marché!

ils connu, ces butors d’Anglais

Par mon nom ?

—Mais, mon cher, il n’y ay Anglais Parmi eux, dit l'hôte en riant aux éclats. Tu ne connais pas L......, de l'hôte] ag postes, M... un employé Municipal ? Les autres sont

les trois Commis de P..... , le Marchand de nouveautés.

Elle finit enfin ; Ï qui voulait dire

Où m'ontqui m'appelaient

ait pas un seul

contre les renégats, ] de leur langue, etc.

Il n’en a Pas encore le cœur net !

il m'en Parlait hier.

Ce qui était non seulement possible Mais fréquent en 1866, n’est plus même l'exception aujourhui. L'on voit bien, de-ci de-là, dans la Capitale fédérale, un où deux incroyables dont Ja conduite *ccuse l’apostasie du langage et de la nationalité, “1e couple de têtes félées qui ne fréquentent que

mm

les Anglais, s’habillent à l’anglaise et osent même s'adresser aux nôtres en anglais. Mais ils sentent les premiers le ridicule de leur manie, et d’euxmêmes nous évitent le fardeau de leur société.

C'est l’arrivée du contingent français venu de Québec en 1865 qui a changé la face des choses. Les hommes instruits ont exercé l'influence naturelle de leur supériorité ; on s’est rallié autour d'eux dans l’Institut ; le français a repris ses droits, et son empire et règne à présent en souverain sur tout notre groupe. Les quelques anglomanes dont j'ai parlé ne font quelui donner du relief. Pendant ur temps, avant la venue de ce renfort, on pouvait désespérer que les nôtres s’affirmassent de sitôt au point que les autres nationalités dussent compter avec eux ; et 1l n’était pas trop étrange que les faibles de croyance se laissassent aveugler par la pensée de la suprématie britannique et engourdir par une appréciation exagérée de la faiblesse de nos moyens. Tout doute est banni maintenant, et celui qui abjure n’a pas même l’excuse de la peur ou de l’impuissance

Si je comprends qu’il nous faille parler anglais avec ceux qui sont encore la majorité et en somme les maîtres, je ne saurais concevoir pourquoi nous serions séduits par la perspective de leur donner satisfaction en négligeant pour la leur la langue de nos pères. Je ne vois que la nécessité d'apprendre nous-mêmes l'anglais ou de l’enseigner à nos enfants qui en justifie la pratique entre nous. D'abord, nous nous entendons toujours mieux dans

om

PARLONS FRANÇAIS 169 notre langue, plus riche et sue plus à fond, que dans un idiome étranger, quel qu’il soit. Ensuite, en n’allant pas à eux, nous obligeons les Anglais à venir à nous, à étudier le français, à connaître mieux la France, à chercher dans la littérature dont nous nous délectons les beautés délicates qui manquent à leurs écrivains, et à trouver dans notre commerce un charme qui rendra nos relations plus amicales. Il y a, enfin, le mérite du bon exemple donné à l'enfance qui pousse, et l’orgueil joyeux de nous suffire.

Ce que je disici pour les Français d'Ontario s’applique plus véritablement encore à ceux des Etats- Unis. (Car ceux-ci n’ont pas à combattre un parti pris, entêté de se passer de nous aussi longtemps que possible, un dédain affiché plus systématiquement que réellement ressenti. L'Américain digne de ce nom, celui qui est sorti de la promiscuité des immigrants, de la grossesse des races, l’homme libre, dépouillé des préjugés germaniques, celtiques, saxons ou latins, — et qui ne sacrifie qu'au préjugé national américain, miel tiré de tous les sucs indigènes et ‘exotiques, — l'Américain, être éclectique s’il en est, envoie ses jeunes enfants aux écoles françaises, ses grands enfants à Paris; il contribue largement au soutien des écoles canadiennes ; il ne méprise personne que le paresseux ; indifférent à tout ce qui n'est pas son agrandissement personnel où celui de son pays, il laisse nos compatriotes se développer à leur aise, les respecte, ne proserit ni ne rabaisse rien de ce qu'ils chéris-

sent, se mêle volontiers à eux. Il ’obéit pas à un mot d'ordre: parti de Londres à la suggestion diabolique d’un lord Durham. La langue française est une belle plante qu'il ne se sent ni la mission ni le goût d’étouffer.

Canadiens, mes frères, venus par milliers retremper, pendant cette douce et émouvante semaine, pendant cette fête jubilaire de 1884, votre patriotisme aux lieux où sont pour vous les sources de la langue et de la foi, vous me permettez ces remarques, n'est-ce pas ? Emigrés qui n'avez rien oublié de ce qui vous rattache au sol natal, la langue française est un dépôt sacré, un trésor inestimable qui ns doit pas se rouiller par votre faute ; il vous est défendu de le laisser ternir, se couvrir de poussière. Veillez-y toujours d’un œil jaloux. Avec elle, et aussi préciensement, conservez ves manières franches, vos usages simples, vos mœurs honnêtes. Evitez le déluré yanxee, qui

«vous va mal ; n’affectez pas, en visite dans nos

campagnes, de parler anglais dans le secret espoir de provoquer l’admiration des naïfs; chez vous, dans la grande république, ayez soin de ne parler entre vous cette langue, je le répète, que si vous voulez vous en rendre maîtr + ou l’apprendre à vos enfants. Faites toujours en sorte que si l’homme à l'estime de qui vous tenez le plus tombait inopinément au milieu de votre fanille, vous n'ayez pas à rougir en lui laissant voir un intérieur où la patrie n’a plus rien à reprendre.

lades, empêcher la diffusion de

PARLONS FRANÇAIS mr RÉ

I TEE | a Parler inutilement une langue étrangère est déjà un manque de respect et un Commencement de froideur Pour la langue Maternelle.

ngez ni ne traduisez votre nom en anglais. Voilà la

Tonge quelcues uns des vôtres.

exposition répétée dans les Journaux et dans les assemblées, I] faut, si on ne Suérit pas les mala maladie.

172 COUPS D'ŒIl, ET COUPS DE PLUME

Je sais fort bien que ce sont les sauvoges qui découvrent les enfants dans les bois et les viennent vendre aux parents, lesquels les paient avec leurs économies. Je m'étonne même toujours que les mamans—seulement les mamans—se laissent casser bras ou jambe et tiennent le lit pendant des semaines, sans que les gardiens de la loi tentent le moindre effort pour rechercher et punir les sauvages ; et je me demande où était le père pour n'avoir pas défendu sa femme.

Dans les pays où la civilisation a supprimé les sauvages, ce sont, je n’ignore pas cela, tout bonnement les papas qui trouvent les petits dans le potager, sous les feuilles d’un chou géant, et les rapportent à la maison sans battre leurs épouses. Celles-ci n’en sont pas moins malades, c'est vrai ; mais c’est la surprise, l'émotion, qui les cloue au lit: cela fait moins mal. On voit qu'il y a progrès dans la méthode de peuplement.

En Grèce, la méthode est aussi douce et plus poétique. Ce sont les cigognes, ces grands oiseaux voyageurs, qui apportent à travers les airs, dans leur long bec, l’enfant qui vient de naître. Où le trouvent-elles ? c’est la seule chose que j'ignore.

Exception au règne animal, où l’oiseau envolé du nid ne connaît plus ni père ni mère, la cigogne nourrit ceux-ci dans leur vieillesse,— du moins selon la croyance populaire. C’est une touchante idée d’avoir fait apporter par elle dans le berceau l'enfant, et de faire soigner près €: la tombe les parents en enfance.

La cigogne, évidemment, tend à se rapprocher de l’homme, à qui la grue, sa sœur de mère, se colle de si près.

Ce n’est ni un conte à la cigogne ni une histoire de ma mère l’oie qne je veux te dire, lecteur; je t'annonce un fait vrai: je suis un sauvage. Sans une goutte de sang sauvage dans les veines, ne devant à l'habitant des forêts qui m'a découvert sous bois et porté au village que la reconnaissance de son bon coup, je suis un Huron. D'’occasion, de seconde main, me diras-tu. Pour ça, oui, — mais pas moins un Huron, pas moins un chef de tribu, et d’une tribu qui a fait parler d’elle.

On connait l’opinion de Chateaubriand sur mes frères :

“ Les Hurons, spirituels, gais, légers, dissimulés toutefois, braves, éloquents, gouvernés par des femmes, abusant de la fortune et soutenant mal les revers, ayant plus d'honneur que d'amour de la patrie.”

Il y a près d’un âge de chêne que le grand écrivain a visité le Canada, où probablement il n’a pas même entrevu la binette d'un Huron. Le juge-

ment qu'il porte sur ma tribu, je l'accepte; maïs je fais une exception et une réserve ; nous aimons la patrie autant que l'honneur, et si les femmes règnent, elles ne gouvernent pas. Les Hurons, ce sont les Français de l'Amérique; or les Français ont une loi salique qui ne permet pas au jupon de régenter la culotte.

C'était pendant la lune des fleurs que mon ami Ahatsistari me proposait d'entrer dans la tribu huronne et d’en devenir un guerrier. J’acceptais, et après aue la lune de feu eût passé, mais avant la chute des feuilles, les ancieus de la tribu, les sages du conseil qui comptaient soixante neiges, m'’élisaient chef honoraire et me baptisaient Lahacha.

Lahacha, c’est-à-dire “ la lumière qui brûle,” lux ignans.

Bien de l'honneur, frères !

Merci autant de fois qu’il y a encore d'oiseaux de proie dans nos forêts et de castors dans nos lacs.

Permettez que j'envoie au Grand-chef un collier de wampum d'argent que vous suspendrez dans le wigwam de la prière, élevé, près des bords poétiques de l'Oria8enrah, qui baigne les pieds de la vieille Stadacona. Vos pères ont été les sincères alliés de ma mère la France, et les premiers entre les sauvages de notre continent qui aient embrassé le christianisme. L'histoire de vos luttes fidèles, qui de nous

! Peut se dire français et ne la connaît pas ?

Donc, je suis sauvage, et je le suis devenu à l'époque de ma vie où j'ai le moins besoin de l'être. C'eût été bon alors que je ferraillais et brettais dans la presse politique, — quand, tout jeunesse et feu, je mettais flamberge au vent et courais occire Îes Sarrasins, ne cherchant que rencontres, ne révant qu'estafilades, et revenant parfois, hélas! de ces aventures folles, éclopé, meurtri, mais pas plus sage.

Quel est donc ce besoin qui nous pousse de la société vers la forêt ? De l’ermite du Chimboraçao à l’homme des bois, nous avons tous une tendance à revenir à l’état de nature : ne serait-ce pas que nous regrettons la primitivité? Je me demande souvent si le nègre d'Afrique, nu dans sa cahute, ou l’Arabe libre dans son désert, vivant en plein air sous les yeux du firmament, ne sont pas plus heureux que nous qui mangeons tous les condiments de la civilisation, et ne nous en portons pas mieux. Quand je vois des enfants qui barbottent pieds nus dans une mare d’eau, j'ai envie de me déchausser. À quelle loi est-ce donc que nous obéissons en cherchant à redescendre? Cette gravité sociale, qui donc la détermine ?

Mes lecteurs, qui me savent maintenant sauvage, vont peut-être craindre que j'écrive pour eux en huron. Qu'ils m'arrêtent si je prends à ce point ma nouvelle nationalité au sérieux.

Seulement, lectrices, si en ma qualité de sauvage:

je me présente chez vous vers la Saint-Jean avec

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une panerée de bébés blonds et roses, y en a-t-il parmi vous qui me repousseront de leur foyer tiède, sans accepter ma carte de visite ?

A quand, madame ?

Se ee ee ee

Ga été le privilège de notre siècle d'avoir vu naître deux plébéiens, morts à moins de vingtcinq ans d'intervalle, et qui ont laissé le même nom à l'admiration de leurs contemporains. Le John Brown américain poétisé, idéalisé, presque divinisé par Victor Hugo ; le John Brown anglais aimé, récompensé, raconté par la reine Victoria : tous deux chantés par la royauté du génie et la royauté de la puissance.

Deux types de dévouement, remarquables à des titres différents mais également honorables.

L'un, le plus grand, l’abolitionniste, a payé de son sang la délivrance des esclaves américains ; l’autre se serait jeté dans le feu pour préserver sa reine d’une piqüre.

À des pôles opposés, l’un apôtre, héros et victime de la démocratie, l’autre défenseur et protecteur de la monarchie incarnée dans une noble femme digne de tous les respects, ils ont joué un rôle important.

Qui peut dire ce que seraient aujourd'hui les Etats-Unis s'ils avaient encore au flanc le chancre hideux de l'esclavage que John Brown a extirpé ? Qui peut dire comment l'Angleterre aurait été

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