SOUVENIR DE CARNAVAL
Les grelots, les clochettes tintaient sonores dans le chemin lisse, sous une neige floconneuse qui commençait à tomber. Des groupes animés stationnaient un peu partout ; des maisons je voyais sortir des poignées d'enfants enveloppés dans la flanelle blanche à rayures bleues ou rouges, et qui attendaient le signal du papa pour partir en promenade ; les omnibus, les traîneaux de place, les voitures de maître se suivaient ou se croisaient au pas de course, défilé continuel, interminable, traversé d’éclats de rire et de propos vifs.
Dang !
C’est une note d’airain qui tombe du clocher de l’église Saint-Jacques, et que vont suivre, de minute en minute, d’autres notes graves, retentissantes, funèbres.
La mort est venue rendre visite au carnaval et le soufleter, et ce glas est son chant de triomphe : elle vient de vaincre un de ses ennemis invétérés, —un médecin.
Vivants, courez et glissez vite ; celui-ci vient de vous déserter en pleine joie. N’allez pas le rejoindre avant d’avoir épuisé la coupe des plaisirs promis pour toute une semaine !
Je n'étais pas arrivé à la rue Craig et j'avais encore dans les oreilles les pleurs de la cloche, que j'appris d’un ami qui avait lu le journal du matin la mort subite d’un hôte du Richelieu.
Deux décès annoncés en moins de dix minutes! Mort, tu fais bien ton œuvre. Hâte-toi,
gi tu ne veux laisser périmer tes droits et le carnaval te narguer en pleine face. Jusqu'ici tu as vaincu, frappe encore et plus rudement.
J'étais rendu à l’hôtel de ville quand on m'annonça la mort de M. Flavien Gingras.
M. Gingras était un de mes vieux amis, qui s'était élevé de l’humble position de typographe à celle de traducteur français aux Communes. C’était un homme d’un mérite réel,—dont je n'ai pas toujours partagé les idées, mais que sa sincérité recommandait. Nous avons même, un jour, rompu une lance à propos du centin, et nous en sommes demeurés meilleurs amis.
Sa mort, comme les deux précédentes, avait été subite. Il est bien vrai qu’il était malade depuis assez longtemps, mais persoune ne pouvait s’attendre à un dénouement si brusque.
Comment cette journée s’annonçait-elle donc ?
Quelle lugubre coïncidence en ces trois morts annoncées à cinq minutes d'intervalle, la dernière étant celle d’un ami estimé, et ne devais-je pas m'attendre à quelque malheur personnel !
Je ne suis pas superstitieux,—on dit même que c'est mon moindre défaut,—mais je restai toute la journée comme affaissé sous un poids de tristesse. Si j'allais recevoir quelque mauvaise nouvelle des miens! Sila femme, si les enfants allaient être malades, allaient mourir!
Mon carnaval a eu son jour sombre.