‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 28 sur 69 · SOUVENIR DE CARNAVAL · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE CARNAVAL

| «Qu'est-ce que la foule rieuse, costumée, carnava-

À lesque, savait de ces morts subites et de mes angoisses ? Il y avait seulement trois familles qui pleuraient, et un chef de tamille quitremblait. La belle affaire vraiment ! .

Mais pendant que les illuminations jetaient aux nues leurs gerbes de feu, que les patins luisants glissaient, que les raquettes foulaient la neige, que les voitures de gala défilaient, que les coursiers trottaient dans l’arène, que la joie était dans pres-

que tous les cœurs, —je me faisais petit et je cherc hais à éviter le regard et le doigt de la mort.

Elle ne m'a pas aperçu, non plus qu'aucun des

miens.

Deo gratias !

C’est avec un plaisir vrai que je trace ce nom, et je le trace en grosses lettres, en lettres fermes comme le caractère de celui qu'il désigne. Il s’agit d'un homme envers qui ses compatriotes ont été injustes, et qui ne fait que commencer, à l’heure où les brumes de l’âge s’épaississent, à émerger d'une obscurité de commande, à laquelle l’ingratitude et le respect humain le plus pusillanime ont tenu la main pendant un quart de siècle.

Il n’y a pas à se le dissimuler, les Canadiensfrançais ont été lâches en refusant justice à un sincère patriote, écrivain remarquable et politique perspicace.

Ce qu'il a entrepris il y a trente ans en faveur de son pays, s'exécute ; les destinées qu'il a entrevues s’accomplissent, et l'équité se fait aujourd’hui avec la lumière sur son livre, digne de rester.

Il n'y a rien de plus bête que le respect humain ; certaines autres lâchetés sont plus viles, mais aucune n’est plus sotte.

Il a suffi qu’un journaliste étranger, —à qui les journalistes canadiens cédaient en toute humilité

le pas; parce qu'il venait du pays d'Armand Carrel, —entreprit d'éreinter M. Barthe, pour que la masse ait cru à l’éreintement. Je sais bien que M. Barthe s’est vaillamment défendu, et qu'il a vu à ses côtés de fiers compagnons d'armes, mais il n’en est pas moins vrai que l'opinion publique, peu développée qu'elle était à cette date, lui a donné tort, et l’a même enfoui sous le ridicule.

Rien de plus inique, rien de plus idiot que cet arrêt.

Pas dix de ceux qui lèvent les épaules en entendant mentionner ce livre: Le Canada reconquis par la France, ne l'ont lu,—tandis que de tous ceux qui l'ont lu, et ils sont nombreux, pas dix se refuseraient à lui reconnaître le mérite d’un grand style, d'une imagination débordante, d’une érudition inattaquable et surtout d’un amour ardent de la patrie. Du but que l’auteur se proposait, —la reconquête du Canada par le développement des relations intellectuelles entre la France et son ancienne colonie, —voyons, qui voudrait en médire ? La culture des lettres et des arts, aidée chez nous si jeunes et si inexpérimentés par la France si vieille et si riche de savoir et de goût, voilà d’abord ce qu’il désirait. Ces rapports auraient forcément entraîné des liaisons commerciales, et celles-ci—peut-être—un retour à l’ancienne allégeance, alors comme aujourd’hui si vivement souhaitée du fond de tous nos cœurs.

Où est le crime? où est l’utopie ?

Ce n’est pas au projet impossible, au rêve irréalisable, ni aux but, ni au moyens de M. Barthe, que la critique s’est attaquée, va-t-on me dire. C’est au livre, à sa forme enthousiaste, à son style trop jeune, où la personnalité de l’auteur se trouve peut-être un peu trop accusée.

Légers défauts, après tout, que ceux-là.

En face de la grandeur de l’œuvre il fallait oublier ces minces détails. Quant on pose le faîte d'une maison, songe-t-on à reprocher au voisin de bon secours l’habit qu'il endosse pour travailler avec vous ?

Et puis, la critique est si facile!

Ce qui console, c’est que le livre de M. Barthe est aujourd'hui fort recherché, tandis que les articles de son adversaire sont allés rejoindre les neiges d'antan.

Je me suis procuré et j'ai lu Le Canada reconquis, il ÿ a vingt ans, à une époque où le livre se donnait à qui le demandait, où l’on en commençait encore la lecture avec un sourire. J’avouenüment que je n'ai pas échappé au préjugé, mais j'ajoute que cette lecture ma guéri autant de l'engouement que de la répulsion pour tout ouvrage inabordé. Aujourd'hui les esprits sérieux le recherchent, et ce n’est pas moi qui les en détournerai.

Si un homme a dû être heureux le soir du banquet Vermond, c’est M. Baïthe.

Tout ce qu'il y a dans Montréal d'intelligences libres, d'esprits non prévenus et conséquemment non courbés, de cœurs battant pour la grande nation, était réuni pour fêter un député républicain français. On boit, on chante, on lit des vers, on pérore; les santés succèdent aux santés; toute cette brillante assemblée fraternise : il n’y a là personne qui n'aime la France, la mère! Les toasts officiels, les toasts de circonstance sont portés et bus avec entrain. Mais voici qu'arrive un toast qui n’est pas au programme.

C’est que parmi les convives se trouve un vieux patriote qui a entrevu et préparé, il y a déjà trente

ans, ce qui semble ce soir en si bonne voie de réalisation : la réconciliation entre une mère qui avait

oublié et un enfant qui se souvenait toujours. On le distingue, un grand poète s'empare de l’occasion ; on boit, au milieu d’applaudissements que toutes les mains donnent avec bonheur, à la santé de ce patriote qui fut jeté en prison pour avoir défendu nos droits, qui siégea dans les conseils de la nation, tint si longtemps une plume si fidèle, et se ruina au service de son pays.

C’est l’apothéose qui commence ; la réparation est venue, noble, spontanée, libre, intelligente, du public qui avait dormi sur l’insulte.

Plus heureux que beaucoup d'autres hommes

bons et dévoués à leur pays, M. Barthe a vécu pour voir sa réhabilitation.

190 COUPS D'ŒIL Eï COUPS DE PLUME

Et qui dira qu'il n’y a pas eu réhabilitation, s’il daigne seulement jeter un coup d'œil rapide sur l’arbre sorti du modeste grain mis en terre par M. Barthe !

Des journalistes canadiens dans la presse parisienne ;

Des consuls de France à Québec et à Montréal ;

Fréchette couronné par l’Académie ;

Les décorations françaises prodiguées à nos compatriotes ;

Les expositions de 1855 et 1878, à Paris ;

Les vaisseaux de guerre français nous visitant presque tous les ans ;

L'établissement d’une ligne de steamers entre le Canada, la France et le Brésil ;

Nos mines sous la direction d’un ingénieur français ;

L'industrie du sucre de betteraves apportée de France ;

Les capitaux français venus et en chemin ;

La colonisation de nos terres provinciales et fédérales encouragée par des sociétés françaises ;

Notre pays visité et décrit intelligemment par nos frères d'outre-mer !

Monsieur Barthe, vous êtes bien vengé!

————— —————————— ee

Il reste à donner à la réparation une autre formule, cependant.

Moi, je propose la croix.

Et si j'étais ou le consul de France à Québec, ou l'agent canadien à Paris, — surtout celui-ci, M. Fabre, qui a remplacé M. Barthe à la rédaction du Canadien, —je demauderais au gouvernement de la république de ne pas laisser mourir ce patriote et ce politique sans le bout de ruban rouge et la croix qui consolent de tant de déboires, et sont la seule digne. récompense de tant de dévoûments !

Page 1