‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 49 sur 69 · ET EE · texte numérisé non relu

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J'ai raconté de quelle manière j'ai connu Bienvenu. Il était loin d’avoir alors l’embonpoint des dernières années. (O’était un fluet, gras comme un cent de clous, et droit comme uni. Sa figure, fort intelligente, mais sérieuse déjà, accusait le penseur, le creuseur d'idées. Doué de l’incomparable faculté de retenir tout ce qu’il entendait ou lisait, il n'avait qu'à écouter ou à lire pour apprendre ; c’est pourquoi il parlaït peu, ruminant ce qu’il savait et forçant sa pensée à remonter des faits aux causes, à calculer leurs conséquences, digérant en un mot tous ces aliments que son esprit et sa mémoire absorbaient avec une prodigieuse rapidité. Je l'ai vu, au milieu de nos cercles bruyants, passer des heures sans ouvrir la bouche: il faisait sa digestion mentale.

Dans notre pays, la politique est une fameuse profession ; c’est un double sentier qui mène à tout par le parlement ou par la presse. Soyez avocat, même de troisième ordre, et siégez dans la chambre, ou tout au moins essayez d'y prendre un siège, et vous êtes sûr que le pouvoir vous fourrera d’hermine, dans un cas parce que vous aurez bien voté, dans l’autre parce que vous aurez bataillé pour être élu. Bienvenu embrassa la politique, non par calcul, mais par passion; il se maria, s'identifia avec elle et ses exigences, n’espérant point en tirer jamais pied ni aile, mais uniquement par goût. Il voulut servir son pays par le journal, et une fois enrôlé dans la ligne il ne regarda pas derrière lui, et fut à toutes les batailles. Il en ÿit de

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rudes, allez, et dans la presse et sur les hustings, devant la foule frémissante comme sous le regard du lecteur paisible.

Je vais vous dire comment Bienvenu entra dans le journa' sme.

Un jour que je le questionnais sur ses études légales, il me dit qu'il apprenait facilement son droit, que c'était une bénédiction ; mais il sentait qu'il n’aimait pas la profession d'avocat, la procédure l’ennuyait.

—Faites-vous journaliste, lui dis-je.

—Et comment ferai-je ? je n'ai jamais écrit.

—Ecrivez, parbleu ! Je ne vous conseille pas, entendez-moi bien, de déserter le barreau pour la presse ; je vous dis simplement : apprenez à écrire, vous aurez ainsi deux cordes à votre arc.

—Je veux bien, reprit-il.

—Eh bien, ce soir, lisez quelques faits-divers dans un journal anglais, jetez le journal, et écrivez en français ce que vous aurez lu. Que ce soit court. Apportez-moi cela demain. S'il y a à corriger, je le ferai sous vos yeux.

Cela lui sourit, et il m’apporta le lendemain ses premiers essais. Je lui indiquai les endroits où l'inexpérience perçait. Il rédigea des faits-divers pendant une semaine, puis il passa aux petites notes politiques, puis bientôt aux articles de fond, si bien et si vite qu'un mois après il fit seul les premiers-Montréal de plusieurs numéros du Pays : il était journaliste.

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S'il l'a été journaliste, et avec quel zèle convaincu pendant les quinze dernières années, s’il a exercé son sacerdoce pieusement et amoureusement, le tout Montréal qui se prend aux choses de la politique peut en témoigner. Il avait toujours un article qui lui trottait en tête. Je l’ai vu s'arrêteren pleine rue pour fixer sur le papier un argument qui lui paraissait irréfutable. ‘“ Donne-moi donc une plume, m'a-t-il dit plus d’une fois en faisant irruption chez moi, je veux écrire un mot pour mon journal ” ; et ce mot était souvent une colonne. Il ne vivait donc depuis quinze ans que pour cette capricieuse et folâtre maîtresse, la presse, à qui on revient toujours malgré qu'on en ait. On peut dire du journaliste, et à meilleur droit, ce que Chateaubriand disait du ministre : ‘“ Tout homme qui a été ministre, n'importe à quel titre, le redevient : un premier ministère est l'échelon du second ; il reste sur l'individu qui a porté l’habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait retrouver tôt ou tard par les bureaux.” Le métier exige une vocation, et il imprime à ses membres une sorte de, caractère indélébile : qu' écrit écrira. Regardez Fabre à Paris : il ne saurait vivre sans son journal, et il fonde le Paris-Canada. "

C’est notre mal à tous ; c'était celui de Bienvenu. Qui plus que lui eut cette vocation vissée, chevillée et rivée à tout l'être? Je l’ai vu à l’époque où le Pays n’était plus et le National pas encore ; il ne vivait pas, il étouffait dans le grand Montréal. Poisson que la marée politique jetait hors de son

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