‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 51 sur 69 · ER LL AS SALE · texte numérisé non relu

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Le cher honnête homme qu'il était, il se serait cru avili si on l’eût seulement soupçonné de vouloir pactiser avec l'ennemi. Une feinte! un atermoiement ! une transaction louche! un acte d’hypocrisie! Il était incapable de mentir. Il n’a pas eu à se reprocher plus le mensonge dans les actes que le mensonge dans les désirs: il était franc comme l'é épée du roi. Tellement franc qu'il ne se bornait pas à dire la seule vérité, mais il osait dire toute la vérité, au risque des conséquences. Ce n’est pas lui qui eût plié, fléchi, louvoyé. Casser plutôt. Tout palliatif le révoltait. Il en était parfois presque brutal. Il ne tirait pas sur ses adversaires avec de la poudre de violettes, mais avec de la bonne grosse poudre de salpêtre qui ne faisait jamais long feu.

Je l’ai souvent revu dans ces dditéres années, il m’e éclairci sur bien des points obscurs, mis au fait de beaucoup de secrets, mais il ne m'a nullement laissé voir qu'il ambitionnât d'arriver à la députation. Il s'était sans doute aperçu combien les partis hésitent à pousser au parlement les jeunes gens de talent trop pauvres pour payer leurs frais de candidature, et il se sera modestement renfermé dans son rôle de journaliste utile. à

\Quand le National parut, il fut de la rédaction, ainsi qu'il en devait être, par la force des choses et par l’ascendant d’un talent solide maintes fois éprouvé ; et quand la Patrie remplaça le National du jour au lendemain, comme si de rien n’eût été, Bisnvenu se trou va là naturellement pour la diriger

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en chef. Où Beaugrand aurait-il pu trouver un écrivain plus et mieux renseigné, une personnalité moins dévorée du souci de se mettre en évidence, un ami prêt à défendre avec plus de désintéressement tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'honneur et à l'avantage du parti libéral? Les conventions choisissaient des candidats sans penser à lui, et lui, voyant entrer ses jumeaux ou ses cadets dans la carrière, leur donnait, sans calculer comme sans rechigner, le loyal appui de sa parole et de sa plume.

Bienvenu savait le fond et le tréfonds de la politique canadienne, beaucoup celle des Etats-Unis; et l’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne; il connaissait aussi l'économie politique, non pas sans doute pour faire autorité, mais assez pour en parler pertinemment. Ce fut un malheur que son goût le portât vers ce théâtre, et qu'il ait dépensé dans la discussion de nos mesquins intérêts de partis, de clochers, de provinces, autant d’études et d'efforts qu'en eussent demandé les graves questions qui agitent en Europe tout l’ordre social. Ce fut un malheur qu'il n'ait abordé la science, les hautes sciences. Avec son admirable organisation intellectuelle, il se fût bientôt rendu maître de ces branches de savoir négligées de tous les Canadiensfrançais moins peut-être une demi-douzaine, je veux dire les sciences naturelles. A l'étude paisible du cabinet son tempérament lui fit préférer

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1 les âpres luttes de la presse toujours si desséchantes, si stériles.

Ce qui faisait la force de M. Bienvenu dans la discussion, c'était son incomparable érudition et l’étonnante sûreté de cette mémoire qui ne bronchaïit point. Quand je le voyais polémiquer sur une question, je me disais qu’il aurait raison de son adversaire, moins par la vigueur de sa dialectique et les ressources d’un esprit flexible, que par le poids brutal des faits et des chiffres, plus grâce à la parfaite applicabilité des autorités et des précédents, et aux tergiversations de son contradicteur, que par la mordacité de son ironie ou la magie du style. Il écrivait comme il parlait, froidement, correctement, sans recherche ; il ne brillantait pas son style, laissant les pretintailles et les paillettes aux plumes légères vouées à de moins graves labeurs. Poussé à bout, exaspéré par la mauvaise foi ou l’hypocrisie,—les deux seules formes du mensonge qui avaient le privilège de le mettre hors de lui-même, —il portait des bottes terribles, des coups sanglants,

. mais savait toujours rester en deça du libelle. Il ne s’estomaquait pas des injures et des calomnies dirigées contre sa personne. La rancune lui fut inconnue, sa haine fut sans mémoire.

Mme de Staël a dit: ‘“ ...L'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus sérieux.” C'était vrai de Bienvenu ; il était timide, facilement embarrassé dans la société des dames, et

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il fuyait le monde. Quel est le bal dont l'attrait lui aurait fait sacrifier une soirée de douce causerie intime? Il ne put jamais se rompre à ce qu'on est convenu d'appeler les belles manières dans le monde où tant de bipèdes font la roue. Ce n’est pas qu’il fût un ours, non; mais il avait en souveraine horreur le boudinage et la haute gomme, la politesse de convention, les phrases de commande, les conversations qu’alimentent la médisance et la calomnie, le fard des salons. Les calembours, les jeux de mots le déridaient rarement, mais on se serait trompé en croyant qu'il ne les comprenait pas : ils les dédaignait, voilà tout.

Sa vaste mémoire est depuis longtemps proverbiale.. Un jour il arrive à Ottawa, et tombe chez moi. C'était, je crois, sa première visite à la capitale.

—Vos rues Sussex et Sparks, dit-il, sont vos rues commerciales, je vois. Il y à là bon nombre de magasins.

—Quels sont ceux que tu a remarqués, lui demandai-je ? :

—Le premier que j'ai remarqué en revenant de la gare est celui de Leblanc et Lemay, en face de l’hôtel Cartier.

Puis il me fit l’'énumération de tous les magasins depuis ce point jusqu’à la rue Metcalfe, sans en omettre un seul; indiquant la nature des marchandises; donnant les noms et prénoms, —les prénoms. entendez-vous ?—de tous les marchands, confiseurs,

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barbiers, etc; décrivant les enseignes de chacun, tarière, boule, mouton, etc, etc. Ht c'était parfaipri tement exact. Bien qu'accoutumé à ses tours de ‘RU force je ne revenais pas de celui-là.

Mais il avait mieux que la mémoire: il avait l'honnêteté et le cœur. L’honnêteté l’a empêché de faire du mal au prochain, le cœur lui a fait faire du bien à tous ceux qu'il a pu aider.

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Notre importance augmente ici, notre rôle s'accentue; nous pesons dans la balance. L'élection du docteur Saint-Jean comme maire l’a prouvé : les Anglais ont à compter avec nous. Déjà nous avions eu deux maires de notre race, mais c'était alors que le corps des échevins choisissait le premier magistrat; or ceux-ci, par calcul, par antipathie personnelle entre les hommes marquants de la majorité, grâce à ce jeu de bascule politique qui fait monter au faîte le personnage que l’on s'attend le moins à y voir, les échevins, dis-je, voterent deux fois pour un membre de la minorité française plutôt qu'en faveur d’un rival jalousé, et par le fait de ces deux accidents nous eûmes deux des nôtres dans le fauteuil civique. C'était l’histoire anticipée de la candidature de Garfield.

Aujourd'hui, ce n’est plus ça: le docteur Saint- Jean est issu directement du suffrage populaire. Grâce à l'unanimité des Canadiens-français, l’on n’a pas eu besoin de voter pour lui, son élection s’est imposée. Nous sommes plus que le tiers de la

(1) Cet article a paru en 1882 dans l’Opinion Publique.

284 COUPS D'ŒIL ET COUPS DE PLUME population et en mesure de nous ‘faire respecter. Etant unanimes, nous étions les maîtres de la situation. Tout le monde l’a compris.

Ce n’est pas l'envie qui a manqué aux Anglais de nous combattre, mais voici ce qui a fait sombrer les candidatures des leurs: un raisonnement simple comme bonjour. Chaque parti politique s’est dit: Si nous lançons un des nôtres contre Saint- Jean, les Canadiens-français voteront en masse contre notre candidat aux prochaines élections politiques ; abstenons-nous. Et aussitôt chaque parti essaya de décider un de ses adversaires à faire la lutte, mais en vain. Les politiqueurs ont du flair, et comme Bate, Bronson, May, sont des politiqueurs, ils laissèrent le champ libre à Saint-Jean.

Saint-Jean avait dès le principe refusé de se porter candidat, et l’on avait jeté les yeux sur Charles Christin, que l’on connaît bien à Montréal, et que nous connaissons mieux encore ici, l’ayant élu échevin après deux ans de résidence parmi nous, et président de la société Saint-Jean-Baptiste la troisième année. S'il l’eût voulu, Christin serait peut-être maire aujourd'hui. Mais il comprit qu'il demeurait parmi nous depuis trop peu de temps pour pouvoir rallier tout l'élément français autour de son nom; il prévit une lutte ardente, peut-être fatale, il s’éclipsa ; bien plus, il décida Saint-Jean à prendre en mains notre drapeau, sachant que Saint-Jean était le seul des nôtres qui fût sûr de la victoire. Nous nous rappellerons cela.

Saint-Jean et Christin étant des libéraux, les conservateurs ont noblement agi en épousant leur cause, qui était la cause canadienne-française. Je dois dire qu’ils avaient à cœur le triomphe d’un compatriote, et que lorsqu'ils ont mis la main sur un candidat fort ils ne se sont pas demandé à quel parti politique il appartenait. Cette politesse leur sera rendue.

Jeudi, 19 janvier dernier, Christin et moi présentions des adresses de félicitations au docteur Saint- Jean au nom des deux sociétés (la Saint-Jean-Baptiste et l’Institut canadien) dont nous sommes les présidents respectifs. Il y avait foule à l’Institut. Nous avions profité de l’occasion du cours de Sulte et de la séance régulière de l’Institut qui le suit, pour féliciter notre digne concitoyen sur son élévation au poste public le plus important de la ville. L'auditoire était naturellement des plus sympathiques. Nous étions vraiment en famille. Saint-Jean, fortement ému, répondit du fond du cœur; il eut des mouvements très heureux.

J’eus aussi, ce soir-là, le plaisir de présenter, au nom de l’Institut, un objet d'art à M. L.-A. Olivier, jeune avocat d'avenir. M. Olivier a rendu à notre institution, comme avocat, des services marquants qu'il refuse de se faire payer. Nous lui avons témoigné notre reconnaissance dans la mesure de nos modestes ressources.

M. Olivier est le seul avocat canadien-français de la capitale, par suite du double malheur qui nous a enlevé Horace Lapierre et George Taillon,

les deux premiers de notre race admis au barreau de l'Ontario. Il y aquatre semaines à peine, il était élu, par acclamation, échevin de notre ville. Je parlais tantôt d’une politesse que les lihéraux devaient aux conserveteurs, ils ont commencé à la leur rendre en présentant M. Olivier.

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