‹ Coups de plume indépendantsChapitre 9 sur 15 · L'ATTENTAT FIESCHI · texte numérisé non relu

L'ATTENTAT FIESCHI

être maudit par nous à tout jamais. La presse, ainsi qu'il arrive chaque fois, paya pour des fautes qu'elle n'avait point commises ; nos gouvernants actuels tardent même un peu trop à lui enlever le bâillon qui lui fut alors appliqué.

Mais c'est trop nous arrêter à des questions qui ne sont pas de notre domaine. Mieux vaut rendre à l'écrivain le service qui lui est dû, en mettant nos lecteurs à même de goûter sa manière, à la fois sobre et vive, de raconter les faits. Voici un vivant tableau, un coin du boulevard, au moment où éclate la machine infernale :

« On avait agité les mouchoirs et les chapeaux, on avait crié : Vive le Roi! avec beaucoup d'entrain ; le cortège s'était écoulé , il ne restait plus devant nous que la suite des grooms et des piqueurs, lorsque tout à coup retentit une explosion qui me parut composée de trois détonations successives, quoique très rapprochées les unes des autres. Le spectacle qui frappa alors mes yeux ne sortira jamais de mon souvenir; ce fut un ouragan humain qui se précipita sur le boulevard, en poussant des clameurs dont l'ensemble formait un hurlement confus que dominait le cri aigu des femmes. Des gardes nationaux se sauvaient en jetant leur fusil; des chevaux sans cavalier se

démenaient au milieu de la foule emportée ; des femmes, entraînant des enfants, cojuraient devant elles comme des folles ; on s'appelait, on criait : Qmlle horreur! Cela ne dura pas une minute, mais ce fut affreux. Précisément devant la grille à laquelle j'étais suspendu, un marchand de coco tomba, renversé dans sa fuite ; une femme buta contre lui et fut projetée en avant, les jupes pardessus la tête ; deux ou trois personnes s'abattirent aussi sur eux, et il y eut là, pendant un instant, un inexprimable péle-méle. Bien des gens passaient, qui criaient : arrêtez! arrêtez! comme s'ils avaient été lancés à la poursuite d'un voleur. »

Tout le volume est écrit de cette plume nette et simple qui, sans viser à l'effet, rend fidèlement la vue des choses.

YOYAGE AU PAYS DES MILLIARDS. — LES PRUSSIENS EN ALLEMAGNE. — VOYAGE AUX PAYS ANNEXÉS.

Napoléon pf discutant un jour, comme îl lui arrivait parfois, sur les lettres et la poésie, soutînt que la morale des fables de La Fontaine laissait trop souvent à désirer; que dans le Loup et t Agneau, par exemple, il faudrait, pour bien faire, que le loup s'étranglât en dévorant sa victime. Quoique la réflexion paraisse étrange dans la bouche d'un homme qui avait croqué impunément tant de royaumes, elle n'en est pas moins vraie à certains égards. Il y a, en effet, en nous, un sentiment de justice qui se trouve satisfait quand un être malfaisant est châtié par où il a péché. La satisfaction redouble si c'est sur nous que s'est exercée sa violence.

N'est-ce pas un sentiment de cette nature qui a valu aux premiers livres de M. Tissot, dès leur apparition, tant de vogue et de succès? Chacun lui a su gré de nous montrer l'Allemagne étouffant de pléthore sous les monceaux d'or qu'elle nous avait ravis, perdant au contact du métal corrupteur ses antiques vertus et envahie à son tour, avec plus de grossièreté, par les mœurs dissolues qu'elle nous reprochait à nous-mêmes. On a dévoré avec passion ces pages mordantes où défilent successivement toutes les provinces de l'empire allemand, avec leurs vices et leurs ridicules, matées et enrégimentées par la Prusse arrogante qu'elles détestent en la subissant; on a ri volontiers, sans trop épiloguer sur la qualité de l'esprit et du sel, de tant de scènes comiques, de tant de satires spirituelles où se trahissent les laideurs de nos adversaires ; c'était comme une revanche pacifique, innocente, qui ne coûtait ni larmes ni flots de sang. Éternelle revendication de l'intelligence et de la finesse contre la force brutale qui l'écrase ! A peine échappé à la dent vorace du cyclope, Ulysse se reprend à narguer Polyphème.

Les Allemands eux-mêmes, hommage rare ! se sont reconnus dans ce miroir peu flatteur ; ils ont

eu le bon goût de sourire tous les premiers de la malice du portrait; ils ont laissé librement circun 1er les livres et Tauteur, Seul le ConsiUuttonnel a pu croire et dire qu'on avait jeté M. Tissot en prison. Que c'est mal le connaître I Soyez certain que si, par aventure, des gendarmes lui eussent mis la main au collet, l'adroit voyageur n'eût pas manqué, comme fit jadis Michaud, l'historien des Croisades, de les mener dîner au cabaret et, de leur glisser des mains au moment du dessert.

Il y a bien des genres de voyage et mille façons de les raconter. Sans remonter jusqu'à Vliinératre de Chateaubriand, livre classique, d'une poésie mélancolique et sèche, Théophile Gautier et Eugène Fromentin ont créé chez nous ce qu'on peut appeler le voyage-peinture. Gautier surtout, par l'inépuisable fécondité de son vocabulaire, par la vivacité de ses couleurs et la riche variété de son pinceau, nous met, pour ainsi dire, dans les yeux les monuments, les costumes, le pays.

M. Tissot n'est pas de leur école ; un rapide coup d'œil lui suffit pour uger de la nature et de l'as-

pect du paysage ; il le dôilnit lestement, en quelques mats, sur l'ensemble de rapparenee. Il est trop presse pour le décrire avec précision ; son gibier est ailleurs. A peine arrivé dans un lieu, il va, court, vole, et, comme un chien de bonne race, tombe en arrêt sur le détail de mœurs, sur la particularité topique qu'il importe de connaître et de photographier.

Voyez-le devant un palais : il ne s'amuse pas à vous en dépeindre la face, à en compter les astragales ; qu'il ait un permis ou non, il entre, il s'insinue à la suite des visiteurs et circule partout. Son œil fureteur fouille dans tous les coins et découvre au fond des réduits les plus privés un nœud de ruban, un objet quelconque qui décèle le caractère de ceux qui y habitent. Il a sans doute dans la vue un organe plus vif, plus perçant, qui lui permet de discerner ce qui avait échappé à mille autres regards. Et ce qu'il a vu, il le dit, l'indiscrétion étant une de ses principales vertus.

Dans les villes, il se mêlera la foule, entre dans les cafés, les jardins, les brasseries, prend part à la conversation et trouve le moyen de faire dire aux gens, sur eux-mêmes, de piquantes vérités. Il ne s'en tient pas aux boulevards, aux rues fréquentées : s'il y a quelque part une nielle écartée.

un cul-de-sae inexploré, où se cache un personnage original, une particularité intéressante, soyez assuré de l'y voir venir. Avant tout, il songe à piquer l'attention, à réjouir la curiosité de ceux qui liront le journal ou la revue pour lesquels il s'est mis en route, afin de pouvoir leur dire au retour avec le fabuliste :

VoQ voyage dépeint

Vous sera d*UQ plaisir extrême.

Je dirai : j'étais là, telle chose m'advint ;

Vous y croirez être vous-même.

Et de fait, il ne se peut désirer de guide plus éveillé, plus dégourdi, plus clairvoyant. Dès le premier pas, il a rencontré la fine ironie et la bonne humeur d'un Parisien en vacances. A peine si, de loin en loin, un terme risqué ou quelques allusions mythologiques trop surannées dénoncent encore le compatriote de Topffer et de J.-J. Rousseau.

Un reproche pourtant que je veux lui faire, — l'amitié ne va pas sans un peu de chicane, — c'est d'avoir méconnu, ou du moins insufSsamment apprécié les écrivains d'Outre-Rhin. Lui qui rend à MM. de Moltke et de Bismarck la justice que mérite leur haute valeur, il n'a que des paroles

de dédain pour les poètes et les historiens qui les ont secondés. Est-ce que Tambition, aujourd'hui justifiée, de démolir sur tous les points Touvrage décevant de M«« de Staël Taurait rendu insensible aux réelles beautés de la littérature allemande ? Pourquoi tant d'irrévérence vis-à-vis dé noms dignes de nos respects, tels que ceux de Gœthe et de Mommsen ? Passe encore pour ce dernier, qui s'est ridiculisé naguère en Italie par une vanterie insultante ; mais Gœthe, génie universel et des mieux équilibrés, qui fut, d'ailleurs, toujours sympathique à la France, méritait vraiment d'être traité avec plus de cérémonie. « Gardez-vous, disait Napoléon, du vulgaire plaisir qu'on goûte à voir ses adversaires châtiés ; car soyez assurés que Farme qu'on emploie est un arme à double tranchant, et qui peut se retourner contre nous.» Ainsi dans le cas présent, un esprit impartial qui prendrait au sérieux certaines exagérations ou tel portrait poussé au noir, en viendrait à se dire : « Mais si la race victorieuse est à ce point méprisable, que faut-il penser de la race vaincue?»

Règle générale, ne rabaissons pas nos ennemis ; notre propre mérite en serait diminué. Mieux vaut, comme le héros grec Diomède, pouvoir dire,

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en parlant de la valeur d'Énée, son rival : « Croyezen celui qui s^est mesuré avec lui. »

Les Allemands, à quoi bon le nier ? nous sont supérieurs dans les travaux qui demandent de la •patience, de la pénétration, delà ténacité ; ils exeellent à déchiffrer les manuscrits, les inscriptions, à comparer les textes, à décomposer les éléments d'une langue et à la filtrer au creuset d'-une analyse subtile. Leurs universités non plus ne sont pas le moins du monde grotesques, et Ton aurait quelque droit de reprocher à M. Tissot, qui en a reçu les leçons, un manque de reconnaissance, si Ton ne savait qu'il a le cœur le meilleur du mondée

1. Pour avoir une idée juste de ces universités, il faut lire les impressions d'un vrai littérateur français. M. Viguier, par exemple, un des maîtres de notre Ecole normale, voyageant en Allemagne en 1852, écrivait de Heidelberg :

«... Dès huit heiires du matin on court à l'Université C'est un bâtiment parfaitement accommodé pour ime cinquantaine de cours de diverses facultés. — - Je n'ai que Tembarras du choix; tous sont ouverts sans nulle façon. — Sur la même place est un grand bâtiment dit Mt^eum, qui est le casino des professeurs et des étudiants, des bourgeois et des étrangers, immense collection de journaux où règne le silence dans les salons de lecture, et qui contient une bibliothèque libéralement servie, des salles de conversation paisible, un vaste salon de concerts... Enfin je me trouve ici sollicité par \me prodigieuse envie de tout lire, de tout entendre, de tout voir et de

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Sa rancune, en effet, est plutôt celle d'un amant trahi qui voit tourner à mal l'objet de son premier culte, l'idéal sans tache qu'il avait rêvé. Il s'était épris de la poésie et des légendes du Rhin qu'il nous récite encore à ravir, et son cœur a été navré . de voir l'innocente rêverie disparaître sous la hideur de la réalité.

Le voyage aux pays annexés couronne dignement l'ouvrage et complète cette divertissante promenade en zigzag à travers l'Allemagne. Il me semble même en quelques points supérieur à ses atnés, d'un talent plus mûr, d'un patriotisme plus accentué. M. Tissot, attaché par le lien de ses plus chères aiîections à une famille d'Alsace, a douloureusement ressenti le déchirement et la

tout dire... Vous concevez combien je dois trouver la joumëe courte, surtout en cette saison (novembre), surtout en me donnant le plaisir d'entendre trois ou quatre cours de suite dans la matinée, et deux ou trois dans l'après-midi jusqu'à sept heures. La fatigue est plus que compensée par le plaisir d'accoutumer mon oreille à la parole la plus rapide, outre l'intérêt même des cours qui sont si bien faits et si bien écoutés. Vous seriez bien frappé et charmé de la tenue de ces cours et de ces étudiants, et de leur maintien et de leur ton et de leur mise, et des cahiers qu'ils tiennent à chaque cours avec tant d*ordre« C'est ime civilisation inconnue malheureusement chez nous ; il est vrai qu'ils ne sont à FUniversité que six à sept cenlr^ et qu'ils n'ont point un Paris pour garnison* »

séparation d'avec la mère-patrie et il nous rend son émotion en toute sincérité. Son livre débute par une délicieuse idylle, en pays wende; il se termine par un tableau de la situation actuelle en Alsace-Lorraine.

L'auteur, chemin faisant, et sans ralentir la vivacité de ses libres allures, nous raconte les histoires terribles ou sensuelles des vieilles cours allemandes, où se préparait lentement l'orage qui devait fondre sur n(ître pays. Suivant sa coutume, il rencontre sur sa route bon nombre de types curieux, qu'il crayonne avec la crudité d'im jfranc réalisme. Que de conversations divertissantes, surprises à la volée et qui nous initient aux plus secrets sentiments de la race germanique I Que de révélations piquantes sur les antres où se cuisinent les journaux allemands et sur Tinfluence occulte qui les dirige I Le chapitre le plus malin est sans contredit celui qu'il consacre aux Kreis- Directorin. Ces femmes de sous-préfets passent là, je vous assure, un mauvais quart d'heure; l'inexorable observateur les a saisies dans les attitudes les plus boufiTonnes ; il les livre sans pitié à notre risée. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer deux ou trois fragments. Voici d'abord le type général dans sa pompe triomphante :

« La Kreis'Direclorin est ordinairement grande, mafflue, avec un chignon extravagant dont les cheveux, comme les provinces du nouvel empire, ont été annexés de différents peuples; son œil est armé d'un binocle, l'insolence est sur ses lèvres, la vanité dans sa démarche. Quand elle se maquille, elle se tatoue ; sa toilette parisienne est un mélange anarchique des teintes de l'aurore et du crépuscule, des couleurs du feu de bengale et du feu d'artifice. Exemples : ufie casaque bleu de Prusse avec une jupe jaune citron et un chapeau aux fleurs rouges pourpre. Ou bien : une robe verte avec une taille bleue et une ceinture orange. Ce qu'elles cherchent, c'est de bruire, de miroiter; elles ont la prétention de remplacer la société élégante, émigrée en France ou qui ne se montre pas. Elles font la roue au soleil comme l'oiseau de Junon. Elles se mettent en montre, battent de l'aile, et les reliefs de leur taille font honneur au pays du foie gras. Il ne leur manque qu'un perroquet au poing pour compléter leur accoutrement carnavalesque. »

Du genre et de l'espèce passons maintenant à l'individu :

« Quelques-unes ont un chien. Madame la KreisrDireclorin et baronne von der Heydt a même

eu à subir, à cause de son bichon, qu'elle avait appelé Bourbaki\ et de Tair évaporé que lui donnait sa toilette, les avanies des fidèles sujets de son empereur et roi. Le 28 avril 1872, en passant dans les rues de Golmar, un landwehr éclaboussa la robe de la très gracieuse dame, soit par inadvertance, soit avec intention. Madame la baronne lâcha un de ces mots que son chien n'emploierait pas souvent, s'il Savait parler ; elle appela Schwetnpelz (vieille couenne) l'insolent ou maladroit fils de Bellone. Celui-ci crut avoir affaire à une fille de rue et lui répondit par une autre injure plus sanglante : puis il appela quelques-uns de ses camarades, qui achevèrent d'éclabousser la robe déjà compromise de madame la sous -préfète.

Crottée jusqu'aux oreilles, celle-ci rentra furibonde et raconta sa mésaventure à son mari. Le Kreù-Direclor, encore plus furieux que sa tendre moitié, mit son casque, boucla son sabre, prit son revolver et fit battre la générale. Dès que les soldats furent rentrés au quartier, M. von der Heydt les interrogea minutieusement, maiâ il fut impossible de découvrir les coupables. Encore aujour- d'hui l'outrage n'est pas lavé : la robe a été plus heureuse.

« A Metz, la femme du Kreis-Direcior, fraîche-^

ment débarquée des confins de la Silésie, avec une robe dont la coupe remontait au siècle dernier, comprit que pour tenir honorablement son rang, elle devait s'équiper à la dernière mode de Paris. Elle commanda chez la bonne faiseuse un costume complet, dans le dernier goût du boulevard. On le lui apporta le samedi dans la soirée. Le dimanche après midi, M"« la Kreis-Direclorin s'habilla pour aller à la promenade. Mais, en traversant la rue Serpenoise, elle croit remarquer que tout le monde s'égaie sur son passage. A l'Esplanade, on Faccueille par de bruyants éclats de rire, on la montre même au doigt. Qu'est-ce? Rouge de honte, elle s'examine, elle se retourne, elle ne voit rien. On commence à faire cercle autour d'elle, elle s'esquive et court droit chez îa couturière, qui, elle aussi, la reçoit par des rires mal étouffés.

— Vous aussi! fit TAUemande avec un geste indigné.

— Madame^ je vous demande pai'doni c*est plus fort que moi... Vous avez mis votre pouf sens devant derrière !.ii »

Les derniers chapitres du volume en sont les meilleurs. M. Tissot, sans phrases, sans déclamation ^ par le simple narré des faits recueillis sur

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place, ou même puisés dans les journaux favorables à Tannexion, y démontre jusqu'à l'évidence Tantipathie çuî sépare les deux races et qui en empêche à tout jamais la fusion. A force de preuves, de menus détails, d'anecdotes authentiques, il atteint à une véritable éloquence. Jamais sa verve n'a été plus caustique, son coup de fouet mieux cinglé. Nous savions mal ou nous ne savions pas ce qui se passait là-bas : il nous l'apprend. La haine contre l'étranger affecte une forme différente suivant la province ; en Alsace, bruyante, taquine, gouailleuse, se vengeant par des chansons; en Lorraine, concentrée, sourde et ne se manifestant que par une abstention méprisante. Certes, je n'ai garde, et pour plusieurs raisons, de toucher à la politique. Ainsi que l'a d'ailleurs fort bien dit M. Tissot, la politique est souvent la mortelle ennemie du patriotisme. Il me sera permis cependant de dire que tant que de pareils sentiments animerontl'Alsace-Lorraine, elle ne cessera d'être unie à la France. Les deux contrées ont beau être séparées momentanément par une frontière artificielle, qu'a importée un vent de malheur et qu'un autre souffle emportera, il est évident qu un même cœur bat de l'un et de l'autre côté.

« Le principal artifice de M. de Bismarck, a dit un de ses biographes, a toujours été de dire très haut ce que d'ordinaire on pense tout bas. » Nul en effet, parmi les hommes d'État, n'a jamais étalé plus complaisamment ses motifs de conduite et règles de politique. Non content de dire ce qu'il pense et de faire ce qu'il dit, il prévient de ses desseins amis et adversaires et semble ne procéder qu'à jeu découvert. Aussi est-il facile de suivre le développement de son ambition depuis le jour où il met le pied à Tétrier jusqu'aux derniers actes de son ministère : il suffit pour cela

de consulter ses discours, ses conversations et sa correspondance.

Que le nom de Bismarck signifie en français Beaumanotr jusqu'à la moelle, que celui qui le porte soit né en 1815, date fatale à la France, et le 1^' avril, jour des mystifications désagréables dont son caractère, à la fois jovial et sombre, porte l'empreinte; que sa famille ait pour blason un genêt doré, défendu par des feuilles d'orties, avec la devise : Jamais assez, toutes ces minuties n'ont d'intérêt qu'aux yeux d'un observateur superficiel qui s'amuse aux jeux du hasard. L'essentiel à con stater, c'est que le chancelier est fils d'un chef d'escadron et petit-fils, par sa mère, d'un professeur de philosophie. De ce croisement résulte un caractère à la fois actif et raisonneur, mais dans lequel domine l'action. Toutefois, dans sa première jeunesse, on le trouvait indolent et silencieux. Ses yeux clairs et profonds s'agitaient seuls dans son masque immobile et semblaient aspirer tout ce qu'ils voyaient. « J'ai toujours eu, écrivait-il lui-même, un amour infini et tout à fait romanesque pour la campagne, pour les prés et les bois, pour la nature inculte. Et cet amour n'a eu d'égal chez moi, que ma passion pour les bêtes. » Il adorait les chevaux et les chiens et ne

craignait même pas de s'entourer de loups et d'ours, qui jetaient partout la terreur sur son passage.

Au collège, il s'ennuya terriblement. Tout prétexte lui était bon pour s'en éloigner. Pendant Tété de 1831, le choléra menaçait d'envahir Berlin. L'écolier, ayant reçu de son père l'ordre de quitter la ville dès que le premier cas s'y serait déclaré, monta aussitôt à cheval pour aller à l'hôpital demander des nouvelles du fléau ; mais, dans son empressement, il fit une chute et se cassa la jambe, ce qui le retint au lit tout le temps que la maladie régna dans la ville. Ses études n'eurent rien de brillant. Plus tard, à l'Université de Gœttingue, le jeune seigneur se distingua beaucoup plus par sa turbulence que par son application. Il profita de la faveur alors accordée aux volontaires qui pouvaient s'équiper à leurs frais, pour ne passer qu'un an sous les drapeaux. Enfin, après un court stage au tribunal civil de Berlin, il entra dans l'administration et occupa successivement le poste de référendaire dans les préfectures d'Aix-la-Chapelle, de Postdam et de Stettin.

De tels débuts, on le voit, ne présageaient, en aucune façon, les hautes destinées réservées au futur chancelier. Pourtant, dès cette époque,

bien qu'il se montrât d'ordinaire bon vivant et convive jovial, il avait des accès d'humeur bizarre et fantasque ; il se dérobait de temps à autre aux plaisirs bruyants pour aller, dans la solitude, préparer, par le travail, les voies à une ambition soigneusement dissimulée, mais qui n'en fut pas moins précoce.

La mort de son père, survenue en 1845, le rendit à la vie privée. Pendant deux ans il se consacre à l'exploitation de son domaine de Schœnhausen, menant l'existence fort peu récréative d'un propriétaire campagnard. En 1847, son mariage avec une jeune flUe, dont la main lui avait d'abord été refusée, réveilla sans doute ses visées ambitieuses. Il se fit nommer député. Membre et représentant de la féodalité prussienne, la plus pauvre et la plus hautaine de l'Europe, il en garda longtemps la morgue et les préjugés. En 1851, il défendait encore avec énergie les privilèges de sa caste : « On nous jette à la face, disait-il, le nom de geniillâlre, de hobereau. Je vous déclare, messieurs, que je suis fier, moi, d'être un hobereau prussien; je me sens même très flatté de cette appellation. Wighs et tories étaient aussi jadis, en Angleterre, des épithètes malsonnantes et injurieuses ; on sait tout ce qu'ont fait ces deux par-

tis politiques. Soyez assurés, messieurs, que nous aussi, nous saurons donner à ce nom de hobereau un certain relief de puissance et de gloire. » Il n'a, hélas I que trop bien tenu parole.

Si Ton veut se rendre compte du chemin parcouru depuis lors, de la marche incessante et progressive suivie par la Prusse, il faut voir quel était à ce moment Tétat des esprits en Allemagne et la place qu'y tenait la rivale de TAutriche.

Chacun sait que le despotisme de Napoléon fut la première cause du réveil des nationalités d'outre-Rhin. Foulés p^r le va-et-vient continuel de nos troupes à travers leur territoire, les peuples s'unirent pour briser le joug étranger : à Leipzig leurs efforts combinés triomphèrent du génie des batailles. Mais après la victoire, les souverains, ayant repris possession du pouvoir absolu, refusèrent d'accorder la liberté au nom de laquelle on s'était soulevé.

Dç 1813 à 1847, l'Allemagne fut agitée par la lutte entre les jeunes générations qui réclamaient l'exécution des promesses faites à leurs pères, et les princes qui se refusaient à toute concession.

Le roi Frédéric-Guillaume IV, afin de mettre son trône à l'abri, accorda, par lettres patentes du 3 février 1847, quelques sobres réformes. Bien en-

tendu, il ne signait aucune constitution. En convoquant les États-Généraux, il avait eu soin de déclarer « que jamais une feuille de papier écrit, une charte quelconque ne s'interposerait entre Dieu et les rois souverains de la Prusse. » Soutenu par le parti féodal et militaire, possesseur du sol et de tous les hauts emplois, par le haut et le bas clergé luthérien, par une armée innombrable de bureaucrates, il se croyait assez fort pour réfréner les tendances libérales du tiérs-Étàt.

C'est dans le sens de cette politique autoritaire et comme un franc champion des droits de la couronne que M. de Bismarck fit ses débuts à la Chambre. « Les rois de Prusse, y disait-il, sont, par la grâce de Dieu et nullement par la grâce du peuple, en possession d'un pouvoir absolu de fait. Ils veulent bien concéder de leur propre gré une partie de leurs droits à leur peuple. »

Il ne consentait même pas à ce que les juifs fussent admis à la vie civile et politique :

« Je commence par déclarer que j'appartiens à cette tendance religieuse que Ton qualifie de sombre héritage du moyen âge ; j'en ai sucé les soi-disant préjugés avec le lait de ma mère. Je veux, moi, dans un état, le christianisme le phis

strict. Le christianisme doit primer l'État et former la coupole de Tédiflce. »

Nouveau de Maistre, il se montre plus royaliste que le roi lui-même. Lorsque ce prince, cédant à l'enthousiasme universel que la révolution de 1848 avait excité en Prusse, fit à cheval le tour de Berlin et offrit de se mettre, en qualité de roi constitutionnel, à la tête d'une Allemagne libre, M. de Bismarck blâma cette condescendance :

« La chevauchée du roi, dit-il, me rappelle involontairement et non sans appréhension la course échevelée de Phaéton. »

Loin de partager Tentraînement populaire, il s'indignait contre les manifestations qui éclatèrent simultanément à Paris, à Berlin et à Vienne :

« On devrait extirper du sol toutes les grandes villes; ce sont autant de foyers de révolution.

€ Le droit-barricade est inconciliable avec le droit divin : pour celui-là les émeu tiers sont des héros; pour celui-ci ce sont des rebelles. Tous les débats parlementaires du monde ne décideront rien touchant les deux principes. Seul le Dieu des batailles prononcera tôt ou tard sur eux son arrêt fatal et sanglant. «

Un autre jour^ agacé d'entendre si souvent pro-

noncer le mot de peuple, dont il faut bien avouer que l'on abusait un peu trop, il lança cette boutade :

« On n'a jamais tant usé et abusé que dans ces derniers temps du mot de peuple. Mais qu'est-ce que le peuple en fin de compte? Chacun comprend sous ce mot ce qui le chausse et fait son affaire. C'est en somme un ramassis quelconque d'individus que tel ou tel espère gagner à ses vues et exploiter à ses fins. »

Lorsque le parlement national qui siégeait à Francfort offrit la couronne impériale à Frédéric- Guillaume IV et que la seconde Chambre de Berlin engagea le roi à l'accepter, M. de Bismarck s'opposa vivement à cette alliance avec la démocratie. Il ne voulait rien devoir à la souveraineté du peuple :

« La couronne impériale, disait-il, peut devenir fort brillante, mais pour bien la redorer, il faudrait fondre la couronne de Prusse et je ne crois pas que cette fonte réussisse dans le moule de Francfort. »

Deux ans auparavant, dans le voyage de noces avec sa femme en Italie, ayant rencontré ce même prince à Venise, il l'avait fait rire aux éclats par

ses plaisanteries contre les apôtres du droit moderne.

C'est aussi le moment où il inspirait et rédigeait la Nouvelle Gazelle prussienne. Quand il avait esquissé un article, il le donnait à son collaborateur Bethmann en lui disant : « Noyez cela dans quelques bonnes phrases creuses et n'oubliez pas la note patriotique. »

On se ferait de M. de Bismarck une idée très incomplète et même fausse à certains égards, si on ne le prenait que par ce côté extérieur, par son rôle public. Il faut distinguer en lui le personnage politique de l'homme privé : le premier est absolu dans ses idées, arrogant dans leur expression, d'un scepticisme goguenard, usant des hommes et des choses en vue du but qu'il poursuit, le triomphe de la patrie par le roi, allant droit à ce but par tous les moyens et, lorsqu'il l'a atteint, s'abandonnant à une joie insultante, à un implacable cynisme ; le second au contraire, celui que sa correspondance révèle, est un homme à puissante carrure, aspirant la vie par tous les pores, ouvert à tous les généreux instincts et plein de tendresse pour sa femme, ses enfants et sa sœur. Il est vivement affecté par les moindres accidents de la nature physique dont

sa plume rend avec bonheur le pittoresque et le relief.

Toutefois les tempéraments les plus originaux ne sauraient échapper à l'empreinte commune.

A certains accents de désespérance à la Werther, se reconnaît le compatriote de Kant et de Gœthe :

« Je ne conçois pas, écrit-il à M"»® de Bismarck en 1851, comment un homme qui médite sur luimême et qui ne sait rien ou qui ne veut rien savoir de Dieu, peut accepter le mépris et l'ennui de la vie. Je ne sais pas comment j'aurais supporté cela autrefois. Si je devais vivre comme alors, sans croire ni à Dieu, ni à toi, ni aux enfants, en vérité, je ne sais pas pourquoi je n'abandonnerais pas cette vie comme une chemise sale, et cependant, la plupart de mes connaissances en sont là et vivent. Lorsque je me demande à moi-même quel motif on a de continuer à vivre ainsi, de se fatiguer, de s'irriter, d'intriguer, d'espionner, je ne sais vraiment pas pourquoi. Ne conclus pas de cela que je sois devenu tout à fait sombre; au contraire, il en est de moi comme du feuillage jaunissant que l'on contemple dans un beau jour de septembre; bien portant et plus vif, mais avec un peu de mélancolie, de nostalgie, de regret

de la forêt, de la mer, des déserts, de toi et des enfants, le tout mêlé de soleil couchant et de Beethoven. »

Dans une autre lettre è la même, la note est plus triste et le philosophe plus désolé :

« Tout n'est, au résumé, qu'une question de temps ; les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s'en va comme la vague, et la mer demeure. Il n'y a sur cette terre qu'hypocrisie et jonglerie. Que ce soit la fièvre ou la cartouche qui doive arracher ce masque de la figure, il faut que le masque tombe tôt ou tard. Alors apparaîtra entre un Prussien et un Autrichien, s'ils sont égaux en taille, une ressemblance qui rendra fort difQcile de les distinguer l'un de l'autre. Au reste, les imbéciles et les gens d'esprit, réduits à l'état de squelettes, se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Il est certain que le patriotisme spécifique ne résiste pas à cet examen. »

Mais ce sont là de purs accidents ; la vigoureuse et agissante nature prend bientôt le dessus : le brouillard germanique s'efface et M. de Bismarck se remet à l'œuvre de plus belle.

Son début dans la carrière diplomatique n'eut pas lieu sans quelque résistance. M. de Manteuffel

hésitait à employer cet homme nouveau, il fallut rintervention du roi, que le futur chancelier était allé trouver et à qui il avait dit : « Que votre Majesté fasse Fessai ; si cela ne va pas, elle me rappellera. »

Il sut d'ailleurs s'imposer. Le chef hiérarchique dont il dépendait, le général de Rochow, l'ayant assez mal accueilli, M. de Bismarck s'en vengea d'une façon spirituelle. Un jour que le général partait pour Berlin, son subordonné vint à la gare le remercier publiquement de la confiance qu'il lui avait témoignée, des bons procédés qu'il avait eus pour lui. On comprit dès lors à quel terrible railleur aurait affaire la morgue diplomatique, et on le traita avec plus de ménagement.

Quelque temps après, la maladie de Frédéric IV et l'avènement au pouvoir du prince Guillaume, dont il était le conseiller et l'ami, lui fournirent l'occasion de mettre à exécution des projets dès longtemps préparés. Il avait trouvé enfin le point d'appui qui a manqué à de plus grands ministres : un souverain vigoureux, ferme en ses desseins, d'une ambition tenace et jamais assouvie. A partir de ce moment, M. de Bismarck dirigea réellement la politique de la Prusse. Les deux ambassades qui

lui furent confiées, à Pétersbourg et à Paris, n'étaient que des préliminaires indispensables et comme un marchepied à la présidence du conseil des ministres.

DE

4C Philippe est-il mort ? Non^ mais il est malade. Mort ou malade, que vous importe ? Si les dieux vous délivraient de lui bientôt, pour peu que votre conduite ne changeât pas, vous vous seriez fait vous-mêmes un autre Philippe ; car il doit bien moins ce qu*il est à ses propres forces qu'à votre inaction. »

Remplacez le nom du roi de Macédoine par celui du Chancelier et voyez si ce reproche, adressé aux Athéniens par le plus grand de leurs orateurs, ne s'applique pas, encore aujourd'hui, aux raisonnements que l'on fait sur la retraite plus ou moins probable de M. de Bismarck.

Qu'il parte ou qu'il reste, son système politique n'en continuera pas moins à triompher, parce qu'il a su, comme tous les grands caractères, communiquer sa passion à tout un pays et rendre sa cause nationale. Il y a quinze ans qu'il pétrit

la Prusse au gré de ses idées; actuellement, sa retraite, fût-elle définitive, influerait peu, au moins de quelque temps, sur son œuvre.

Dès que le roi Guillaume, en 1862, lui eut confié la présidence du conseil, M. de Bismarck planta, en face des velléités libérales de la chambre, le drapeau autoritaire qu'il n'a cessé d'y maintenir. Toutes les fois que la résistance devient trop forte ou que l'opposition se cabre sous l'éperon, il feint de se retirer, et la menace de son départ suffit pour raffermir le pouvoir entre ses mains.

Déjà, en 1873, dans une circonstance identique, une lettre de l'empereur lui porta ce témoignage de reconnaissance :

«Dix années bien grandement remplies sont derrière nous, depuis le jour où, répondant à mon appel, vous vous êtes placé à la tête de l'administration prussienne. Pas à pas, vos conseils et vos actes m'ont mis en état de développer la force de la Prusse et d'amener l'Allemagne à son unité. Votre nom est marqué d'une manière ineffaçable dans l'histoire. »

Nous-mêmes, bien que ce résultat ait été acquis en partie à nos dépens, quand nous voyons tant de prudence dans les desseins, tant d'heureuse audace en leur exécution, tant d'ardeur et de vi-

gueur à poursuivre le succès jusqu'au bout, il nous est impossible de ne pas formuler secrète* ment le vœu d'envie exprimé par le satrape asiatique au héros grec : « Quum talis sis^ utinam nosler esses, » Plût à Dieu que nous eussions un gaillard pareil I

Les adversaires ne lui ont pas manqué. A peine était-il au ministère que la lutte commençait avec la chambre, et qu'on l'accusait de gouverner suivant la maxime : La force prime le droit. Le mot n'est pas de lui, bien qu'il soit d'avis que, FÉtat ne pouvant subir de temps d'arrêt, celui qui tient le pouvoir est dans la nécessité d'en user, théorie excessive qui condamne à une agitation sans fin et ne convient qu'à une nature aussi remuante. Quand il rencontre des obstacles, s'il ne peut les briser, il les tourne. Ainsi s'étant heurté à ses débuts contre une majorité hostile à ses projets d'armement, il souleva, pour la faire taire, une question extérieure, l'affaire des Duchés. Il écrivait alors à M»« de Bismarck. (Berlin, 7 octobre 1862) :

« Me voici en pleine séance du Parlement. J'ai en face de moi, à la tribune, un orateur qui me dit des sottises. Entre une déclaration faite et une déclaration à faire, je t'envoie des nouvelles

de ma santé. Beaucoup de travail, pas mal de fatigue, pas assez de sommeil ; en toute chose le commencement est difficile ; avec Taide de Dieu, tout s'améliorera. »

Trois jours après, il rendait compte à sa sœur, Mme d'Arnim, de l'emploi de son temps :

« Aujourd'hui, de 8 à 11 heures, diplomatie ; de 11 à 2 heures et demie, conférences et prises de bec avec plusieurs ministres ; puis rapport au roi jusqu'à 4 heures ; de 4 h. 1/2 à 4 h. 3/4, galop en pleine pluie jusqu'à l'Hippodrome ; à 5 h., dîner ; de 7 h. à 10 h., c'est-à-dire jusqu'à présent, travail de toute nature. Mais, en résumé : bonne santé, bon sommeil et forte soif. »

Ce dernier point est caractéristique et revient volontiers sous sa plume. A Vienne, l'année suivante, pendant les négociations de la paix avec les Danois, il écrivait:

« Je viens de passer une heure dans le jardin public ; malheureusement je n'y étais pas incognilo, et aujourd'hui, comme il y a dix-sept ans, j'étais l'objet des regards étonnés de tout le monde. Cette existence constamment exposée à tous les yeux est très gênante, lorsqu'on veut savourer une chope en paix, »

I^ curiosUé qu'excite sa présence n'est pas tou-

jours accompagnée de sympathie ; il en convient avec une rondeur quasi cynique : « C'en est fait de l'incognito et de ses agréments, jusqu'à ce que je disparaisse un jour, comme tant d'autres avant moi, et qu'un autre ait l'avantage d'être l'objet de la malveillance générale. » Un jour, en veine de sincérité, il en fait l'aveu à la tribune : « J'ai de nombreux ennemis. Allez de la Garonne, pour commencer par la G^cogne, jusqu'à la Vistule, du Belt jusqu'au Tibre; cherchez sur les rives de nos fleuves allemands, l'Oder et le Rhin, vous constaterez que je suis l'homme le plus cordialement détesté de ce temps. »

A Versailles, témoin du soulagement que l'on éprouvait à son départ, il dira à ceux qui l'accompagnent, d'un ton moitié irrité, moitié ironique : « Gomme tout le monde, ici, est content de me voir les talons ! »

Une justice à lui rendre, c est qu'il ne craint pas le danger. Après avoir préparé les moyens d'exécution, il met lui-même la main à la pâte et bravement accompagne son souverain dans ses campagnes, jusqu'au milieu du feu. Dans une lettre à sa femme, datée de Sichrow, le l*"" juillet 1866, il avoue qu'il a failli être pris par l'ennemi : « Le voyage a été dangereux du commencement

jusqu'à la fin. Hier, les Autrichiens auraient pu nous enlever tous, et le roi avec nous, s'ils avaient envoyé de la cavalerie de Leitmeritz. » A Sadowa, au moment où les bombes arrivaient sur eux, il ne put s'empêcher de dire à Guillaume : « Gomme, major, je n'ai aucun conseil à donner à Votre Majesté sur le champ de bataille ; mais comme président des ministres, je suis obligé de la prier de ne pas s'exposer ainsi imprudenunent au danger. »

Après la victoire, il se rendit pour négocier au château de Nickolsbourg, propriété du comte Mensdorff-Pouilly, ancien ministre des affaires étrangères à Vienne. En entrant dans ce palais, il ne manqua pas de lancer une de ses plaisanteries qui cachent toujours beaucoup d'orgueil sous une apparence de bonhomie : « Mon vieux château seigneurial de Schœnhausen n'est rien à côté de celui-ci ; c'est pourquoi j'aime mieux me voir chez le comte Mensdorff que de voir celui-ci chez moi. »

Le cadre de ce travail ne permet pas d'entrer dans les détails de la guerre de 1870, qui seraient d'ailleurs trop pénibles à raconter. On a beaucoup écrit des deux côtés sur les causes de cette guerre; on s'est renvoyé la responsabilité de l'agression. Il est certain que M. de Bismarck, s'il ne l'a pas le

premier provoquée, n'a rien fait non plus pour la prévenir.

Il y avait longtemps qu'il guettait l'occasion favorable. Avant même de prendre Ja direction des affaires, il était venu à Paris sonder une dernière fois le terrain. Un diplomate russe lui ayant demandé ce qu'il pensait de l'empire français : « De loin c'est quelque chose, répondit-il, mais de près ce n'est rien. »

D'ailleurs, le ministre prussien a répondu un jour par une sanglante raillerie, au reproche d'avoir offert la frontière du Rhin à l'empereur Napoléon m :

« Peut-être pensez-vous qu'ayant fait une telle offre au gouvernement français, celui-ci m'a opposé un refus. Peut-être croyez-vous que l'empereur Napoléon, en souvenir de son éducation à Stuttgard, qui lui avait laissé au cœur une forte dose d'indignation morale allemande, aura dit à ce moment : — Non, pour l'amour de l'Allemagne, je ne veux point tirer parti de ce méchant ministre ; je ne veux pas imprimer une tache à sa politique allemande. — Eh bien, cela n'est pas, parce que la proposition n'a point été faite. »

M. de Bismarck ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur les dangers de son système ni sur les

sentiments qui animent les Alsaciens-Lorrains à l'égard de la Prusse. L'annexion de ces deux provinces n'a été, suivant lui, qu'un moyen de se garantir contre les attaques incessantes de la France :

« Nous avons voulu construire un rempart contre les irruptions, que, depuis deux cents ans, a faites chez nous un peuple passionné et guerrier, et auxquelles l'Allemagne a le désagrément et le malheur d'être en Europe le seul voisin si rudement exposé. En face de ce peuple belliqueux, nous avons dû briser la pointe de Wissembourg qui pénétrait profondément dans notre chair, et précisément en cette pointe alsacienne habite une population qui ne le cède en rien aux Gaulois comme passion guerrière, et qui nous honore d'une haine vraiment cordiale. »

Ses adversaires avaient compté un moment qu'il échouerait dans sa querelle avec Rome, à propos des mesures prises contre les empiétements de l'ultramontanisme. C'était mal comprendre les ressources de son esprit, l'habileté avec laquelle il revient sur ses pas et retourne ses batteries, chaque fois que les circonstances l'ont amené à reconnaître qu'il a fait fausse route ou que les choses ne peuvent pas aller comme il le voudrait. « Depuis que je suis ministre^ digait-il m^ â^pu-

tés le 17 décembre 1873, j'ai appris à subordonner aux besoins de TÉtat mes convictions personnelles Je suis un homme d'État, qui se discipline

et se subordonne aux besoins généraux, aux exigences de la paix et à l'intérêt de ma patrie. »

Voilà le langage d'un vrai ministre. Il y a longtemps que ceux de l'Angleterre agissent et parlent de même. Chez nous, au contraire, le plus mince avocat n'arrive au pouvoir qu'avec un programme strict dont, pour rien au monde, il ne s'écarterait d'un point. N'est-ce pas là une infériorité? Supposez à la place de Guizot ou de Thiers un Robert Peel ou un Bismarck; l'un en cédant à propos sur la question de suffrage, eût prolongé de quelques années le règne de son roi; l'autre n'eût pas donné si intempes tivement une démission qui a failli nous coûter cher.

C'est faute d'avoir compris cette faculté du chancelier et son extension morale que s'est perdu le comte Harry d'Arnim, ambassadeur à Paris, que patronnait le parti contraire au premier ministre; il se mit à contrecarrer toutes ses vues. Mais il n'était pas de taille à lutter contre un tel rival. Le prince de Bismarck l'a brisé comme verre. A lire aujourd'hui leur correspondance, on n'a pas de regret à l'issue du débat. En effet, des deux

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