VICTOR HUGO ORATEUR
ACTES ET PAROLES ; AYANT l'eXIL
Il est fort difffcile aujourd'hui de parler de M. Victor Hugo, quand on veut à la fois sauvegarder les droits de la critique et ne pas blesser une idolâtrie que justifient amplement tant d'œuvres admirables du grand poète. Si Ton garde une certaine réserve et que Ton refuse de se pâmer devant chaque monument, on encourt le reproche d'irrévérence, tandis que si Ton fait chorus avec la foule des thuriféraires, on risque, lorsqu'on a quelque délicatesse dans le goût, d'être obligé de se dire à soi-même le vers du Misanthrope :
Et quoi! vil complaisant, vous louez des sottises!
iaS VICTOR HUGO
Quel dommage que le grand maître de la critique moderne soit mort sans avoir rendu à son ancien compagnon d'armes et à nous le service de faire le départ entre le bon grain et Tivraie, sans avoir distingué de sa main si sûre ce que la postérité pourra admirer sans scrupule et ce qui est destiné à périr dans cette œuvre colossale ! Il était digne en effet de Sainte-Beuve, qui avait combattu à côté de Hugo le bon combat contre les classiques attardés, et qui avait eu le droit de dire à son ami :
Nous tiendrons, pour lutter dans Tarène lyrique. Toi la lance, moi les coursiers.
Il était digne de ce grand initiateur de notre génération au culte de la beauté littéraire, de graver en traits ineffaçables le portrait grandiose qui aurait figuré si bien à côté de ces peintures exquises et définitives qu'il a tracées, dans les dernières années de sa vie, de M. Littré, de Proudhon et de M™* Desbordes-Valmore.
Pourquoi n'a t-il pas exécuté ce dessein qui a dû le tenter souvent?
Serait-ce, comme le prétend cette mauvaise langue de Veuillot, qu'il n'aimait pas à se com-
promettre avec les gens qui ont beaucoup d'amis ? Non certes, et son silence a été dicté par de plus nobles motifs. Resté fidèle, malgré bien des escapades et des aventures, à la tradition classique, au respect de Fantiquité, amoureux de la grâce aimable et facile, pur racinien par tempérament, héritier et émule deBoileau, malgré tous ses errements de jeunesse, il craignait de ne plus être assez juste vis-à-vis d'un talent qui avait rompu toutes les barrières et qui, pareil à une comète flamboyante, échappait aux calculs et aux mesures de la science critique.
MoQ génie étODoé tremble devant le sien,
semblait- il se dire, à Tapparition de chaque nouvelle production du Titan moderne. Trop sceptique pour croire qu'il eût raison contre tout le monde, il s'inclinait devant les arrêts du jugement public, se contentant de protester in peito contre ce qui choquait son bon sens et sa fibre délicate. Mais il était sensible plus que personne aux parties vraiment belles qui abondent dans chacun des ouvrages de M. Victor Hugo, et tous ceux qui l'ont connu savent avec quel feu et quelle
passion il aimait à répéter les vers de son ancien ami^
Ce qui pourrait, en effet, indisposer notre jugement et le rendre trop sévère, c'est la façon maladroite dont un grand nombre de gens ne louent et n'admirent dans cette œuvre merveilleuse que les côtés fragiles et spécieux. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d'entendre déclamer sottement les vers ou les phrases les moins dignes de ce riche génie? Rien n'est désagréable comme des admirations qui portent à faux, des extases déplacées devant des formes sonores et creuses. Cela nous semble aussi ridicule que le mouvement machinal des bœufs stupides qui, longtemps après avoir quitté la crèche, remuent encore lourdement leurs larges babines et mâchent à vide un foin imaginaire.
i. Je puis en citer un exemple dont je fus témoin. Le jour môme où parut la première partie de la Légende des siècles, j'arrivai chez lui au sortir de ma lecture et tout plein encore de tant de strophes éclatantes où résonne la trompette héroïque. Mais comme j'étais initié aux motifs qui avaient mis entre eux beaucoup de froid, je crus devoir modérer Texpression de mon enthousiasme en balbutiant certaines réservei^. Sans m'écouter, il releva la tète et me ferma la bouche d'un mot : Cest splendide. Et aussitôt, d'un accent ému et d'une voix vibrante, il me récita la pièce intitulée Le sommeil de Booz.
Mais laissons de côté ce travers trop répandu, et ouvrons le volume qui vient de paraître sous ce titre redondant : Actes etparoles. Que contient-il? Rien d'inédit assurément, ni même de vraiment neuf. Ce sont les 'discours prononcés par M. V. Hugo dans les diverses assemblées dont il a fait par^tie, à T Académie, à la Chambre des pairs, aux Assemblées Constituante et Législative, à la Commission des théâtres, etc. L'ouvrage aura trois parties : celle qu'on nous donne aujourd'hui. Avant Vexil, s'arrête en 1851; les deux autres. Pendant Vexil et Après l'exil^ paraîtront successivement.
Dès ce premier volume, on peut se faire une idée complète du talent de M. Victor Hugo comme orateur. H renferme, en effet, plusieurs spécimens des divers genres dans lesquels sa parole s'est exercée. Et tout d'abord il est juste de le séparer d'autres dupeurs d'oreilles, tels que Mauguin et Odilon Barrot, qui du grain savoureux de l'éloquence ne nous ont rendu que le son.
Ceux-là ne sont que de monstrueux bavards qu'il est impossible aujourd'hui de lire sans ennui. Lui, au contraire, il échauffe, il passionne ; ces pages, toutes dépouillées qu'elles sont du prestige de la parole, ne peuvent se parcourir sans que
Ton soit tenté à chaque instant de crier bravai et les mains partent d'elles-mêmes pour applaudir. Non certes que tout soit également admirable; il faut faire quelque différence entre ces discours. Quand il s'agit de petites affaires et de minces intérêts, l'orateur, a l'étroit dans son sujet, s'efforce en vain de le grandir ; il paraît emphatique et tendu. Oiseau de haut-vol, il ne se déploie à l'aise que sur les cimes élevées. Mais qu'une grande question se présente, qu'il s'agisse de défendre le suffrage universel, « cet inébranlable point d'appui qui suffirait à un Archimède politique pour soulever le monde », ou de demander grâce pour les transportés de Juin, de plaider pour la liberté de la presse ou pour celle de l'enseignement, aussitôt vous le voyez bondir à la tribune, élever le débat à toute sa hauteur, et, promenant sur l'assemblée comme une nuée grosse de foudres et d'orage, électriser son auditoire et soulever à la fois des cris d'enthousiasme et les hurlements de la haine. On ne l'admire ni on ne le déteste à demi, et lui-même, en cette exaltation qui augmente à mesure que les échos de la salle lui renvoient les éclats de sa voix retentissante, il trouve des termes magnifiques et deg accents vraiment sublimes. D'un mot, il marque
une situation. Ainsi, à propos de la transportation, il dira : « C'est la peine de mort sans le derr nier regard.au ciel de la patrie. » Et encore : « Il y aura entre sa plainte et vous le bruit de toutes les vagues de l'océan. » Pour caractériser l'embarras singulier où nous plaçait l'expédition de Rome, il rencontre cette image frappante : « Il ne faut pas laisser souffleter la France par la main qui devait la bénir. »
Ce fut un spectacle vraiment dramatique et saisissant que ce débat sur l'expédition de Rome devant l'Assemblée législative. On y vit deux anciens pairs de France, Montalembert et V. Hugo, unis jusque-là pour la cause commune des opprimés et de la liberté, se séparer brusquement, l'un pour tenter d'étouffer la Révolution, l'autre pour la glorifier et combattre avec elle contre le principe d'autorité.^ous avons le droit d'en parler, maintenant que tout cela est devenu de l'histoire, et qu'on peut sans passion juger à distance les coups que se portèrent ces deux vaillants athlètes.
Nous sommes un peuple que tourmente la manie d'aller au dehors nous mêler des affaires des autres et leur rendre, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, des visites armées dont volontiers *ls se passeraient. Que de fois n'avons-nous pas
marché sur Rome depuis Brennus jusqu'au général Oudinot ? Quand ce n'est pas pour attaquer le Pape, c'est pour le protéger. Il suffit-de donner à notre ardeur d'aventures un prétexte quelconque, et nous partons au secours d'une cause qui nous paraît juste, dès que nous en avons pris la protection en main. C'est grâce à cette illusion imprévoyante que fut décidée l'expédition qui devait être suivie • de tant d'autres, où allaient se dépenser en projets irréalisables les millions et les soldats qui nous feront défaut le jour où il s'agira de défendre notre propre territoire. Mais il y avait alors comme un courant fatal qui entraînait les plus sages et les plus prudents. Ceux qui gémissent aujourd'hui de voir la France isolée au milieu de l'Europe, et tenue en suspicion par les autres puissances, oublient qu'ils ont contribué eux-mêmes à cette situation et qu'ils ont, de tout leur effort, poussé notre politique dans l'ornière où elle a versé. L'honneur de M. Victor Hugo fut au contraire, en cette circonstance, de résister à l'entraînement général. Le poète, le rêveur, dont on dédaignait alors les avis, avait vu plus juste et plus loin que les gens prétendus pratiques. Son regard prophétique lisait dans l'avenir, et l'on se fût trouvé mieux de suivre son conseil.
Mais laissons ces questions irritantes et ne cherchons dans ces discours que ce qu'y voudra voir la postérité : un beau talent au service d'une grande cause. Il y a plaisir à suivre dans ses élans impétueux une éloquence toute française qui échappe aux préceptes d,e Cicéron aussi bien que notre littérature romantique dépasse l'étroit compas de Laharpe. La parole de M. Victor Hugo n'a jamais plus de puissance et de fougue que lorsqu'elle s'abandonne à l'improvisation. Si, dans la discussion, un adversaire imprudent se permet une interruption maladroite, elle est saisie au vol et devient pour l'orateur le point de départ d'une fanfare triomphante, où il se plaît à faire appel aux plus nobles instincts de la nature humaine. Il retourne la question sous cinq ou six faces différentes et l'éclairé à chaque reprise d'une lumière plus vive, jusqu'à ce qu'il accumule tous les rayons sur un point unique et termine dans un magnifique crescendo.
Il se mêle à tout cela, je le sais, bien des excès et une véritable intempérance de langage. L'orateur vous saisit fortement par le bras et vous mène à travers sentiers et broussailles vers les sommets lumineux. Non content d'avoir transpercé l'adversaire, il l'emporte avec lui dans ses serres puis-
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santés et va sur les hauteurs longuement savourer sa vengeance. On dirait parfois un de ces héros d'Homère qui, après avoir abattu Tennemi à ses pieds, insulte à sa défaite et triomphe bruyamment. Il écrase ses contradicteurs sous le poids d'énumérations foudroyantes qui, comme des vagues irritées, s'amoncellent et sous leur puissante masse font voler l'obstacle en éclats.
Le défaut de cette parole improvisée, c'est de procéder un peu trop tard au hasar\î, à l'aventure, et d'être à la merci de l'inspiration. C'est là le caractère particulier d'un génie ennemi né de toute règle, de toute méthode. Il est curieux de voir la vivacité avec laquelle M. V. Hugo, bien avant l'époque où il devait aborder la tribune, a marqué sa répulsion pour la logique et le terre-àterre du sens commun. Dans une étude sur Mirabeau qui date de 1834 et qui, à mon avis, est aussi supérieure au Shakespeare que Notre-Dame de Parts est au-dessus des Misérables^ il s'est peint luimême avec complaisance sous les traits du grand tribun révolutionnaire, dont il a cependant méconnu les côtés supérieurs, ne s'attachant qu'à mettre en relief la partie extérieure de la vie et de l'éloquence de son modèle. Il y marque surtout son antipathie pour les talents modérés et pru-
dents qui sont le contraire du sien. Le genre Barnave ne lui va d'aucune façon, et il éprouve un malin plaisir à caricaturer ainsi Thonnête constituant.
« Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire, qui tâtent le pouls de leur public, qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d*être applaudis, qui baisent toujours humblement le talon du succès, qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure ; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle- cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps ; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de Tatmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre ^ »
1. Le procédé n'est pas, au fond, si méprisable; c'est un moyen, en tout cas, d'éviter les écueils et de trébucher de moins haut. Si M. Victor Hugo y avait eu recours plus souvent, nous ne le verrions pas siéger aujourd'hui sur les mêmes bancs que M. de Gavardie, après avoir écrit cette phrase monumentale : « Depuis le Sénat de l'Empire, nous^croyions
Voilà bien] du dédain auquel s'ajoute une suprême injustice. Car ce Barnave était à la fois méthodique et hardi dans sa marche, et Mirabeau n'eut pas d'adversaire plus digne de lui.
Je suis tenté à mon tour d'user de représailles et de signaler une circonstance où l'amour de la pompe et de l'enflure castillane fit tomber notre grand orateur dans le piège et oti il courut le risque du ridicule. Quand on a par devers soi un instrument si sonore, un si beau cor de chasse,^ on est tenté d'en jouer à chaque instant et même dans un appartement étroit, ce qui blesse les oreilles tendres et vous fait accuser
D'avoir, un joue si chaud, fait un discours si long.
D'ailleurs, voici le fait, que je prends dans ce volume même, àlapage 465. Le 29 septembre 1848, M. Victor Hugo, qui était alors représentant du peuple, reçut l'ordre de comparaître comme témoin devant le 2* conseil de guerre. Il s'agissait de deux obscurs insurgés de juin, qui l'avaient
qu'on ne déposait plus de Sénat le long des Constitutions. » Il n'aurait pas non plus exécuté de brillantes variations sur ie mot plus ou moins historique de Cami)ronne. Si peu chauvin que l'on soit, il est pénible de voir sur cette plaie de la patrie un nouveau Lucain étaler sa rhétorique.
eux-mêmes fait prier par leur défenseur de leur apporter le secours de son témoignage. Après avoir refusé par deux fois de se rendre à Tinjonction du ministère public, M. Hugo, contrarié d'être dérangé dans son travail de représentant, finit par comparaître, et voici en quels termes solennels il fit sa déposition^
« Il y a eu confusion dans Tesprit de la défense et du ministère public, et je regretterais de voir cette confusion s'introduire dans Tesprit du conseil. J'ai toujours été prêt, et je l'ai prouvé surabondamment, à venir éclairer la justice. C'était simplement^ s'il faut que je le dise encore^ une question (f heure à choisir. Mais j'ai toujours nié, et je nierai toujours, que quelque autorité que ce puisse être, autorité nécessairement inférieure à l'Assemblée nationale, puisse pénétrer jusqu'au représentant inviolable,.le saisir dans l'enceinte de l'Assemblée, l'arracher aux délibérations, et lui imposer un prétendu devoir autre que son devoir de légisfateur. Le jour où cette monstrueuse usurpation serait tolérée, il n'y aurait plus de liberté des assemblées, il n'y aurait plus de souveraineté du peuple, il n'y aurait plus rien ! rien que l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout le^pays. Quant à moi, je ne verrai jamais ce jour-là. »
« Voilà un bien gros discours pour une petite assemblée», disait Royer-CoUard le jour où Victor Hugo prononça sa harangue d'admission à r Académie française. Combien nous serions autorisé à insister sur le reproche, si nous ne préférions fermer les yeux sur les sommeils accidentels de notre glorieux Pindare.
L'AFFAIRE MARAMBAT
A Monsieur Alexandre Dumas.
Monsieur,
La duchesse de Longueville, après avoir dépensé sa jeunesse en galanteries et en aventures, se retira au monastère de Port-Royal et y étonna les pieux solitaires par l'excès de sa dévotion. Obéissant à l'ardeur d'une conviction récente, elle voulait introduire du piquant et de l'extraordinaire dans la pénitence, et elle portait je ne sais quoi de romanesque jusque dans la voie sévère du salut.
Nouveau venu dans l'honorable compagnie des moralistes, vous en aurez sans doute surpris plus d'un par la rigueur de vos principes et par les con-
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clusions sanglantes que vous en tirez. Il en est ainsi, Monsieur,. de tous les néophytes et surtout de ceux qui croient avoir beaucoup à se faire pardonner.
Avant vous, un écrivain qui n'est point sans mérite, Jean Racine, malgré de nombreux succès obtenus au théâtre, eut le chagrin de se voir traité à! empoisonneur public dans un livre pubMé par ses anciens maîtres, et se donna le tort de répondre à cette injure imméritée en les couvrant de ridicule. Mais il ne poussa point la malice jusqu'à ajouter un chapitre aux £"550^ de Nicole, déjà bien assez longs sans cela.
Plus hardi que lui, vous essayez de joindre aux triomphes remportés sur la scène la gloire du moraliste et celle même du législateur. Heureuse tentative qui ouvre des jours nouveaux aux romanciers et aux dramaturges contemporains 1 Tel qui défriche aujourd'hui à son profit les bas-fonds et les turpitudes de la perversité féminine pourra, la matière épuisée, retourner ses batteries et consacrer ses vieux jours à quelque manuel d'éducation pour les demoiselles du Sacré-Cœur.
Malgré l'audace de votre entreprise. Monsieur, l'attention publique vous suit avec intérêt dans cette voie nouvelle, et les moraliste^ eux-mêmes,
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si peu écoutés jusqu'ici, n'ont qu'à se féliciter de la recrue brillante qui vient grossir leurs rangs* Artiste consommé dans Fart des combinaisons, vous avez inauguré votre bienvenue par une innovation qui la distingue. Au lieu de publier vos études, comme tout le monde, en des traités ennuyeux, vous avez l'adresse de rattacher chacune de vos leçons à quelque événement particulier.
Si M.Dubourd surprend sa femme dans un rendez-vous adultère et la larde de coups de canne à épée, vite vous consacrez à ce fait divers une thèse contre l'infidélité conjugale, que vous terminez par le célèbre tue4a. Ces jours derniers, un père de famille a donné un coup de couteau au jeune homme qui avait séduit sa fille ; aussitôt vous avez publié dans Y Opinion nationale une lettre où, exposant vos idées sur ht séduction et sur le sort des enfants naturels, vous lancez contre le séducteur le crie de me-fe.
De cette façon la morale fait son chemin à la faveur du scandale et occupe un moment les conversations avant de retomber avec lui dans l'oubli où va toute chose.
Est-il besoin, monsieur, de faire observer à un esprit de votre qualité, que le coup de poi-
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gnard ou le coup de fusil , qui sont A' un effet excellent au théâtre pour mettre fin à une situation embrouillée, ne terminent et ne dénouent rien par le fait dans la vie réelle ? Supprimer réponse parjure ouïe jeune homme séducteur, ce n*est les corriger ni l'un ni Fautre, et je ne vois pas que rhonneur du père ou du mari en soit moins outragé. D'ailleurs ce mépris pour la vie humaine n'est d'usage qu'aux époques d'une barbarie sauvage ou à celles d'une corruption raffinée ; elle tranche trop sur le bourgeoisisme de nos jours. C'est un épouvantail, sans doute, que vous avez voulu dresser contre ceux qui seraient pris de tentation, plutôt qu'une règle de conduite que vous nous proposez. Vous comptez si peu vous-même sur ce moyen expéditif et illégal, que dans votre dernière thèse vous l'avez laissé de côté pour indiquer des voies plus conformes à la loi et à nos mœurs.
Grâce à la fécondité de votre invention, vous avez même trouvé à la question qui vous préoccupe deux solutions au lieu d'une. Il est fâcheux qu'elles ne soient praticables ni l'une ni l'autre. Car l'amende et la prison que vous voulez que l'on prononce contre le séducteur n'empêcheront pas plus les don Juan et les Roméo que les édits
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somptuaires n*ont, en aucun temps, arrêté le développement du luxe. Et puis, cette mesure aurait rinconvén,ient d'engager les jeunes filles à abuser de la protection qu'elles trouveraient dans le Gode et à se faire séduire de propos délibéré. Vous avez prévu l'objection et vous y échappez par une plaisanterie. Mais un trait d'esprit n'est pas un argument.
Le second moyen proposé par vous, qui consiste à laisser à l'État la charge de tous les enfants naturels et le soin de les faire élever, créerait à leur profit un privilège exorbitant. Leur sort n'est pas plus à plaindre, je suppose, que celui du fils légitime de l'ouvrier pauvre ou du paysan que la mort ou la misère de ses parents laisse également sans ressources.
Malgré tout ce qu'ont pu faire la charité publique et la charité privée, il est cependant impossible d'élever tous ces infortunés, et de nombreux orphelinats ne suffisent pas à les contenir. Il est vrai que vous excipez en faveur des autres du hasard même de leur naissance qui aurait mis en eux seuls la beauté, l'intelligence et la vigueur de la jeunesse. Les Grecs avaient déjà voulu faire des Hercule, des Thésée et des Alexandre, les fils des dieux mêmes. Il suffit de jeter les yeux sur une
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bande d'enfants trouvés pour perdre à ce sujet toute illusion. Il est rare en effet de rencontoer parmi eux une jolie figure ou une tète intelligente. Les raisons de ce fait seraient trop longues à déduire ici ; on les devine facilement pour peu que Ton ait de connaissances en physiologie.
Mais ce qui m'a le plus étonné dans votre lettre, je vous l'avoue, monsieur, c'est l'assurance avec laquelle vous refusez le nom d'amour à tout sentiment qui n'a pas le mariage pour but et pour dénoûment. Comment une si étrange affirmation a-t-elle pu venir sous la plume d'un romancier et d'un auteur dramatique qui a tiré des ressources infinies de cette passion aveugle et qui nous a fait pleurer tant de fois sur les malheurs qu'elle cause? Ici vous êtes injuste envers vous-même, et de l'arrêt trop rigide du moraliste j'en appelle à l'auteur applaudi du Demi-Monde et de la Dame aux Camélias, Non, les pathétiques descriptions de l'amour qui font le charme des plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature, les peintures émouvantes d'une passion à laquelle rien ne résiste, tout cela n'est paa une pure illusion . A vous en croire, il faudrait rayer de nossouvenirs comme indignes de pitié Hélène^ Didon, Phèdre, Ariane et tant d'autres héroïnes chantées par les poètes . Et dans l'histoire, les Agnès
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Sorel, les Gabrielle d'Estrées, les La Vallière, ces figures souriantes ou éplorées qui sacrifièrent le devoir à la passion, n'auraient plus le droit de porter au front Tauréole qui les rendait si inté-. ressantes malgré leur faute.
Avez-vous songé à rembarras dans lequel vous Jetez ceux qui, après vous, auront à courir la carrière du théâtre ? Comment pourront-ils désormais nous apitoyer sur le sort des jeunes beautés, ornées de toutes les grâces, que rendait excusables remportement de la passion et qui sacrifiaient bravement leur vertu et leur avenir au doux penchant qui les entraînait vers le ténor ou le jeune premier? C'est affaire à vous de vous entendre avec vos confrères ; il me semble qu'ils vous sauront mauvais gré de les priver d'un ressort qui vous a tant servi et de tirer ainsi l'échelle après vous.
Sérieusement et pour en revenir à la réalité, les filles qui ont manqué à leur devoir ne sauraient avoir d'autre excuse que le sentiment que vous niez, et c'est un étrange moyen de nous rendre indulgents à leur faiblesse que de leur enlever cet unique prestige.
La société, plus clémente que vous, cette société contre laquelle il est si facile de déclamer, et qui
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ne peut pourtant pas se faire la mère-nourrice dé tous les bâtards, ne les abandonne pas complètement. Si je ne me trompe, il existe dans chaque département des fonds destinés aux filles-mères; On les aide à élever leurs enfants, qui trouveront plus tard ouvertes devant eux toutes les carrières ; car aucun préjugé ne les sépare chez nous des enfants légitimes.
La vraie solution du problème, vous l'avez indi-* quée avec esprit dans votre lettre à propos des Prudhommes et des Troubadours. Pourquoi né ravoir pas développée davantage et l'avoir aussi* tôt abandonnée pour courir au paradoxe ?
Vous avez raison, monsieur, ce ne sont pas leâ lois qui changent les mœurs, ce Sont les mœurs, au contraire, qui rendent bien souvent les lois impuissantes. Pour prévenir la séduction, il ne faut donc plus songer aux amendes ni à la prison, qui seraient de nul effet, mais recourir à l'unique moyen, c'est-à-dire aune éducation meilleure deé femmes. Oui, il est temps de songer à les rendre moins ignorantes et moins niaises.
Mais nous comprenons leur réforme d'une manière un peu différente. J'estime que les secrets que vous voulez que l'on révèle aux jeunes filles ne sont pas ceux qu'elles ignorent le plus* A la
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ville comme aux champs, assez de circonstances indiscrètes les édifient là-dessus. Ce qu*il faut corriger en elles, ce sont les visions mystiques et romanesques auxquelles rien ne répond dans la vie réelle, ce sont surtout les idées fausses qu'elles se font des fonctions auxquelles les destine notre état social. Voilà la thèse et le thème qu'ont gâtés les partis politiques en s'en emparant et qu'il était digne de votre talent de défendre avec l'autorité et la faveur qui s'attachent à tout ce qui sort de votre plume.
Et pour conclure, il serait bon de renoncer aux panacées universelles et de ne plus prôner de remède souverain. Notre siècle est saturé de ces belles promesses ; il prêtera plus volontiers l'oreille au sage médecin qui sait se résigner à des imperfections inévitables, qu'à l'empirique qui lui propose, pour les guérir, des remèdes impossibles ou dangereux.