L ATTENTAT FIESCHI
Je suis né voyageur; je suis actif et maigre; Tai comme un Bédouin le pied sec et cambré; Mes cheveux sont crépus ainsi que ceux d*un nègre, £t par aucun soleil mon œil n'est altéré.
Aussi j*aime à dormir sans bandeaux et sans voiles, Loin de toute maison, aux clartés des étoiles. Sous Tazur infini de quelque ciel lointain, Couché dans un désert immense, infranchissable. Où vient me réveiller le vent frais du matin.
Tel est le poétique et fler portrait que M. Du Camp nous donnait de lui-même il y a vingt-deux ans au retour d'un voyage en Nubie et dans la haute Egypte. Il suffirait d'adoucir aujourd'hui
quelques tons pour qu'il restât vrai. L'homme n'a pas changé, n'a pas dévié sensiblement de cette primitive nature, plus robuste au fond et plus sauvage que gracieuse et fine; il n'a fait que passer de la jeunesse à l'âge mûr, de la poésie à la prose, des rêveries orientales «u positif de l'existence : il a subi la transformation à laquelle aucun de nous ne saurait échapper. Jeunesse révoltée et fougueuse , milieu de la vie occupé à de sérieux travaux, puis retour vers le déclin à quelques-unes des ardeurs du premier âge, n'estce pas là le cercle fatal dans lequel semblent tourner nos destinées bourgeoises?
Son recueil Les chants modernes^ publié en 1855, le plaça d'emblée à l'avant-garde de la génération militante. Il est vrai que ses combats furent purement littéraires. Ce volume de vers était annoncé par une altière préface^ dans laquelle le poète adressait à l'école régnante des vérités qui n'ont rien perdu de leur prix :
« Le public, y disait-il, n'est ni ingrat ni indifférent; il veut qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il a raison. Il veut qu'on ne lui rabâche pas toujours les mêmes sornettes aux oreilles; il veut qu'on lui dise des choses nouvelles, il a raison encore. »
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S' élevant contre les adorateurs idolâtres de la forme, contre ces pianistes à outrance qui exécutent sans fin des impossibilités incompréhensibles, il ajoutait fort sensément : « Cette forme, il a fallu la changer, la varier, la modifier à l'infini; il a fallu la rendre bien feuillue, bien plantureuse, bien luxuriante, afin qu'elle pût cacher le vide sans fond qu'elle recouvrait. »
M. Maxime Du Camp assignait à la poésie un rôle plus utile; il voulait qu'elle descendît des hauts, sommets où souvent la foule a de la peine à la suivre, pour se mêler à la vie réelle, au mouvement industriel et scientifique de notre temps, afin d'en traduire aux yeux de tous la lumière et les triomphes. Pourquoi chanter éternellement les vieilles ruines et s'attarder dans le passé? Étudions plutôt les merveilles que la matière vivante offre chaque jour à nos regards; nous trouverons ainsi des accents vraiment nouveaux. Le livre de la nature est grand ouvert sous votre nez, pourquoi vous obstiner à lire dans les nuages ?
« Donnez ce livre à un poète, disait M, Du -Camp, à un homme familiarisé avec les ressources du langage, avec la valeur des mots, avec la science des effets, et il vous fera trois volumes
plus amusants que tous les romans, plus intéressants que toutes les chroniques, plus instructifs que toutes les encyclopédies. »
N'est-ce pas là déjà le programme et comme le cadre anticipé du beau travail qu'il devait plus tard publier lui-même dans Paris, sa vie el ses organes? Seulement, pour serrer son sujet de plus près, pour le suivre dans ses menus détails et l'exposer avec toute la rigueur désirable, il dut renoncer à la forme poétique et mettre sa muse à pied. L'ouvrage n'y a rien perdu. J'en connais peu d'aussi judicieux, d'aussi exacts, qui soient mieux éclairés, plus exempts de toute rhétorique, de toute phrase inutile. Avec un tel guide, on étudie sans fatigue la charpente merveilleuse et compliquée siir laquelle repose notre civilisation ; on en comprend le fonctionnement, le jeu des rouages les plus secrets. Ce que M. Thiers avait fait pour les opérations militaires, les finances et la politique, M. Du Camp l'a exécuté avec un art supérieur pour tout ce qui regarde la constitution civile de la société moderne.
Par l'entraînement et la pente de cette étude, l'écrivain devait fatalement être amené soit à proposer des réformes en vue d'un état meilleur, soit à défendre avec énergie ce qui existe, dans la
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crainte qu'une révolution ne ruine les résultats acquis. C'est à ce dernier parti qu'il se, range décidément. L'esprit qui l'a dirigé dans son œuvre le poussait en ce sens. Faut-il s'^étonner qu'il y abonde un peu trop? Lorsqu'on a si minutieusement étudié lés complications de la machine sociale, il est bien naturel que l'on tremble de la voir se détraquer.
L'auteur de YAtlentat Fieschi, si j'en juge par la vivacité de son allure, a conservé en partie dans le tempérament la fièvre juvénile; il est prêt à déployer de nouveau contre les perturbateurs le drapeau qu'il levait jadis contre l'Académie. Heureux privilège des vaillantes natures ! Alors qu'on les croyait assagies et tranquillisées, elles repartent en guerre et tirent encore une fois l'épée hors du fourreau. Je doute cependant que M. Du Camp parvienne à communiquer au public la belle ardeur dont il me paraît animé. Nous voici un peu loin de Fieschi et de son attentat. L'orléanisme n'a jamais, ce nous semble, excité pareil enthousiasme, même au cœur de ses plus chauds partisans. Admirez tant qu'il vous plaira la sagesse de Louis Philippe et l'habileté avec laquelle il menait son fiacre, le tout n'en a pas moins abouti à une triste culbute. S'il est possible, en
y mettant de la complaisance et une forte dose d'idéal, de regretter les pacifiques douceurs du règne de dix-huit ans, il est plus sage peut-être de ne pas tant s'échauflfer au souvenir d'un temps qui, nous Tespérons du moins, ne reviendra pas.
Quant à la théorie qui a pour but de rendre complices de ce crime et d'autres semblables les écrivains qui défendaient alors l'idée républicaine, je ne saurais l'admettre.en aucune façon. Il y a un abîme entre les journalistes du National et de la Réforme et les misérables qui, pour atteindre à un but incertain, se jouaient de la vie de leurs semblables. Ne recommençons pas les procès de tendance. Sauf pour ce maniaque de Blanqui, je ne vois pas que l'on puisse rien conclure des inductions tirées par l'auteur de rapprochements forcés. Son jugement, d'ordinaire équitable, est obscurci en cet endroit par le souvenir récent de la Commune et par le désir de lier cet attentat aux précédents ; il n'a pas l'impartialité calme qui sied à l'historien. Et, en général, méfions-nous des similitudes que l'on voudrait établir entre des faits historiques séparés par de grands intervalles.
N'eût-il eu d'autre conséquence que les lois de septembre, l'attentat de^Fieschi devrait encore