‹ Coups de plume sincèresChapitre 12 sur 53 · L ANNEE QUI FINIT · texte numérisé non relu

L ANNEE QUI FINIT

croire à sa profondeur. Quand il écrit, c'est tout différent, il ne fait plus illusion : ce n'est plus qu'un enfant de chœur terrible. Ainsi, dans son nouveau livre, il n'y a rieU;, absolument rien de neuf au point de vue politique : cela ne vaut pas mieux qu'une brochure de M. de Salvandy. Au point de vue religieux, une page du R. P. Lacordaire vaut mieux que tout ce volume. On comprend bien, en le lisant, que M. de Montalembert regrette la tribune, et qu'il se venge, à la façon des écoliers, de ne pouvoir parler à voix haute, par des mots piquants dits à voix basse. On nous permet bien de dormir^ disait-il à quelqu'un, mais non pas de ronfler. Le mot est spirituel : mais de quoi M. de Montalembert se plaint-il ? Est-ce qu'il ne l'a pas voulu ? Ah ! gens d'esprit, vous êtes plus Georges Dandin qu'on ne croit.

Or, pendant que j'écris ainsi, le jour baisse, et l'année se précipite vers le gouffre sans fond où a disparu l'histoire tout entière de l'humanité, et où 1852, dans quelques heures, va retrouver des aînées qui ne sont pas plus vieilles qu'elle : tout a le même âge dans l'éternité. En attendant, la dihgence va comme elle peut; le postillon jure; des vaches paissent dans des prairies vertes encore, et, assise sur une pierre de la route, une petite paysanne en haillons garde deux chèvres en faisant tourner son fuseau, et nous regarde passer. Année 1852, je te souhaite le bonsoir.

Ce 1er janvier, en diligence.

C'est le petit jour, et nous sommes parfaitement en 1853. Sera-t-elle stérile ou féconde, cette jeune fille du Temps, qui sans révolution et sans coup d'État, vient de monter sur le trône des Heures et qui en descendra paisiblement comme elle y est montée? Est-elle destinée à une vie glorieuse ou à une honnête médiocrité ? Aimera-t-elle à se traîner paresseusement dans l'ornière, ce qui est si commode, ou à se frayer vaillamment des chemins nouveaux, ce qui est si périlleux ? Aura-t-elle assez de génie et de bonne volonté pour se faire un beau nom et se survivre, ou tombera-t-e!le de son trône d'un moment dans le gouffre béant de l'éternité, sans laisser aucune trace de son passage, et ne faisant qu'un saut de l'obscurité dans le néant ? Et si, d'aventure, elle a de la bonne volonté et du génie, sera-t-elle bénie des dieux? Chose importante, caria bonne volonté et le génie ne suffisent pas en ce monde pour triompher des obstacles et toucher le but ; il faut encore ce que les bourgeois appellent la chance, et ce que les poètes appellent la fortune.

Tire qui voudra cet horoscope ! Je sais bien au fond

ce quej'en pense, mais je le garde pour moi. Je ne veux pas dire la bonne aventure. Il y a des milliers d'inconvénients dans la manie de prophétiser. Ne prophétisons donc pas, et au lieu de dire ce que sera l'année qui commence, essayons de dire ce qu'elle devrait être : les conseils coûtent peu et ne compromettent pas.

Certes, ce n'est pas la besogne qui va manquer à 4853, dans le champ de la production intellectuelle. De tous côtés, les ouvriers ont besoin d'être relancés vivement. Les anciens sont fatigués, découragés, ils en sont venus à douter de leur œuvre ; les nouveaux venus, ayant fait leur entrée à un mauvais moment et s'étant mis à la suite, manquent d'idéal et par conséquent d'initiative. Ils sont jeunes, et ce qu'ils ont le moins, c'est la jeunesse.

De quoi il résulte qu'en philosophie, en histoire, au théâtre, en critique, tout languit et s'éteint. L'esprit français est en panne.

Où sont les beaux livres que nous donne en ce moment la philosophie, c'est-à-dire ce qu'on voulait bien appeler la philosophie moderne? De beaux livres, il n'y en a plus, s'il y en a eu : l'école éclectique est complètement épuisée, et, pour me servir d'une expression célèbre de M. Cousin, « elle n'a plus rien dans le ventre. » Qui pourrait s'en étonner? Est-ce que cette fin n'était pas parfaitement prévue, du jour où l'éclectisme devint la philosophie de l'État? La véritable philosophie vit de liberté et de courage. Aussitôt qu'elle devient quelque chose d'officiel, la philosophie n'est plus. La preuve ne s'en fit pas attendre. A peine arrivé au pouvoir, l'éclectisme eut recours à la dissimu-

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lation et à la ruse; il eut deux langages, l'un pour le public, l'autre pour les initiés; ce qu'il respectait devant la foule, il s'en moquait derrière le paravent. Au lieu de vouloir régner par la vertu des idées, il ne songea à maintenir son empire que par l'hypocrisie; si bien que lorsque JoufFroy mourut, l'éclectisme, sans plus de scrupules qu'un pouvoir établi, osa altérer les dernières pensées du mélancolique et profond écrivain, et faire en quelque sorte un faux testament, sans se douter que Jouifroy, mutilé, serait le plus terrible argument contre une philosophie vivant de réticences et de sous-entendus, contre une philosophie hypocrite, despotique et poltronne.

Les éclectiques n'étaient plus des philosophes; c'étaient des fonctionnaires; et Téclectisme était mort depuis longtemps, seulement il n'était pas enterré lorsque survint la révolution de février, qui le porta en terre, sans bruit ni sans pompe, comme on fait pour ceux qui ont attenté à leur vie. Depuis on n'en a plus entendu parler. Le prince des éclectiques est descendu aux travaux purement littéraires. M. Cousin s'est retiré dans les lettres comme Charles-Quint se retira dans le monastère de Saint-Just. Quant aux chaires d'où partait l'enseignement philosophique et qui étaient de petits caps Suniuni, ce ne sont plus que des bancs de sable où l'on s'étend en se chauffant au soleil.

Notre originalité philosophique est donc très-compromise, et pour la relever et la remettre en honneur, il faudra plus d'un effort. Année 1853, si tu veux tenter cette tâche et réussir même incomplètement, tu n'as pas un moment à perdre; mets-toi vite à l'œuvre. Une

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philosophie incorruptible et un philosophe éloquent, s'il vous plaît !

L'histoire est évidemment en meilleure situation que la philosophie ; d'abord elle n'est pas morte. Tout ce qu'on peut reprocher à la science historique, c'est de n'être pas en voie de progrès. Or c'est rétrograder, pour une science, que de rester stationnaire, même à un bon point. Il est vrai que c'est presque une loi générale qu'une science, après une période d'innovations heureuses et de progrès rapides, s'arrête court, et qu'il est presque naturel que l'école historique moderne, ayant fait un pas de géant, fasse une halte, et, avant de se remettre en marche, se complaise à regarder le chemin parcouru, — long chemin à travers des précipices et des fondrières. Car les fondateurs de l'école historique moderne furent obligés de remonter aux origines; avant eux, c'est-à-dire avant M. Guizot et M. Augustin Thierry, l'histoire ne reposait, à proprement parler, que sur des on dit.

Voltaire avait mis à la mode le système de la fausse érudition et de l'interprétation illimitée; grâce à ce système, l'histoire n'était qu'un instrument de polémique, et on le vit bien quand tout l'esprit de Voltaire ne fut plus là pour déguiser les inconvénients de sa manière, et qu'on tomba dans Dulaure. Dulaure, ce fut Voltaire tout nu, et ce Voltaire fut très-laid. Est-ce que, faisant de l'interprétation historique à outrance, sur les traces de son maître, Dulaure ne poussa pas les choses jusqu'à prétendre que les crimes de la révolution française furent l'œuvre, et non pas l'œuvre morale, mais l'œuvre matérielle des émigrés;^ que les

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égorgeurs du 10 août étaient des royalistes, et que les septembriseurs n'étaient que des agents de M. de Galonné? A ce compte, et en s'appuyant sur la même théorie, devant les attentats historiques de Dulaure, ne serait-on pas autorisé à dire qu'il était soudoyé par quelque faction religieuse pour discréditer Voltaire et le dix-huitième siècle ?

M. Augustin Thierry et M. Guizot retirèrent l'histoire des chemins de traverse où elle s'égarait, et la replacèrent sur la grande route. Alors commença ce mouvement historique d'où sont sortis ces nombreux travaux, une des gloires les plus précieuses du siècle. C'est ce mouvement qui est aujourd'hui suspendu, en ce sens que les découvertes paraissent épuisées, et que nous n'avons plus que des suites. Sans doute, les plus remarquables historiens de notre époque sont bien toujours à leur poste, mais ils y sont plutôt pour eux que pour la science. L'immortel aveugle que sa cécité n'empêchait pas de découvrir de nouveaux horizons n'en découvre plus, et M. Guizot compromet sa renommée plutôt qu'il ne l'agrandit en faisant de l'histoire d'allusion et d'à-propos, en lançant des études historiques comme des brochures.

M. Thiers n'agrandit pas, mais au moins il ne compromet pas sa renommée d'historien par son Histoire du Consulat et de l'Empire. Dans cet ouvrage, si intéressant et si nourri de faits, se révèlent toutes ces grandes spécialités dont chacune séparément, chose singuhère, fait de M. Thiers un homme si remarquable, presque un homme de génie, et qui, en bloc, n'en font qu'un homme médiocre et un brouillon empêché.

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L'Histoire du Consulat et de V Empire est l'œuvre de l'historien le mieux informé qui fut jamais : mais ce livre a deux déftiuts : il n'a pas assez de grands aperçus, et il y a trop de batailles, je m'entends, trop de descriptions de batailles. M. Thiers a la déplorable manie de décrire la moindre bataille, sans omettre le mouvement d'un cheval; il s'engage dans d'interminables détails dont, évidemment, il ne se souvient pas lui-même après les avoir copiés. M. Thiers oublie que l'art est un choix, et que ramener et grouper les choses, en émondant celles qui sont inutiles, est le meilleur moyen de les peindre.

Il semble que M. Thiers, dans les descriptions de batailles qui tiennent tant de place au soleil de son histoire, écrit moins pour les lecteurs ordinaires que pour les élèves de l'école de Saint-Cyr. Son dernier ouvrage est d'une meilleure tête que l' Histoire de la Révolution, et d'un moins brillant écrivain ; le style du Consulat et de r Empire est facile et incorrect; les mêmes formes de style reviennent sans cesse, et il y a tel volume où ces mots : enveloppé dans un réseau, reviennent si souvent, que cela ressemble à un refrain de couplet. M. Thiers doit savoir cependant que ce n'est pas avec un style uniforme qu'un écrivain enveloppe son lecteur dans un réseau.

M. Mignet n'a pas eu besoin de remonter sur la brèche; il ne l'a jamais quittée. Laborieux et profondément attentif, M. Mignet n'a pas acquis cependant des qualités nouvelles ; il est ce qu'il était, et aujourd'hui comme à ses débuis, il écrit trop avec un compas. Sa Marie Stuart est un bon livre, d'une haute distinction,

mais il y manque le coup de pouce de l'artiste. M. Mignet a épousé Clio en légitimes noces; il fait bon ménage avec elle, et il en a des enfants qui ont des prix au collège et lui donnent toute espèce de satisfaction ; mais ces enfants ne seront jamais des héros.

Ainsi les historiens émérites tiennent leur rang ; et à ce bataillon il faut se hâter de joindre cette glorieuse recrue qui apporte, dans Thistoire contemporaine, les magnificences de son style et l'immuable sérénité de sa raison. Mais où est la main de la génération nouvelle? on ne l'aperçoit pas. La jeune génération est en sous-œuvre; elle n'a pas produit de maîtres^ et nous en sommes à attendre ses coups d'éclat. C'est pour cela que, dans les hautes études historiques, l'air n'a pas été renouvelé,, et qu'il serait bon d'y sentir circuler bientôt un souffle puissant et frais.

Année 1853, encore une belle chose à faire ! Susciter quelques jeunes et vaillants champions qui, ne se contentant pas d'exploiter tranquillement, dans les champs de l'histoire, le noble héritage de leurs devanciers, sachent en reculer les limites !

Au théâtre, au moins, la génération actuelle a essayé de marquer sa place. Là, elle a fait preuve de bonne volonté et de courage. Il est fâcheux qu'elle n'ait pas réussi autant que nous l'eussions désiré. Aussi de quel pauvre système s'était-elle entichée? Cette école du bon sens était un juste milieu entre la vie et la mort, c'est-à-dire la somnolence. Elle voulait d'abord nous ramener à la rampe aux chandelles, et elle s'arrêta à la rampe à l'huile !

II faudrait aussi pour bien faire j que l'année 1853

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voulût bien s'occuper de la poésie proprement dite, i.a poésie est dans un état fâcheux; sa nature est de voler, et elle ne marche seulement pas, elle se traîne. La poésie en est aux redites, aux airs connus. Sans doute il y a beaucoup de jeunes poètes pleins d'élégance et d'élévation; mais qu'est-ce qui les distingue les uns des autres? Où est la note originale? Oii est le cri qui qui me pénètre? Toutes ces psalmodies élégiaques ou liryques se ressemblent. C'est ce qui arrive infailliblement après toutes les Renaissances poétiques. Il se forme alors un fonds commun d'ouvrages et de sentiments qui servent à tous. La poésie devient comme un chantier de construction où gisent des pierres taillées et numérotées qui n'ont plus qu'à être mises les unes sur les autres pour faire une maison.

Les nouveaux venus se mettent à l'unisson, et ceux qui, il y a quelques années, avaient un côté original, le perdent peu à peu. Brizeux, le doux Brizeux, a subi lui-même l'influence générale, quoique retiré au fond de son cœur et de sa Bretagne, et se rapproche aujourd'hui beaucoup plus de tout le monde qu'au début. M. Victor de La Prade en commençant et en finissant son dernier volume par une invocation à sa mère, une de ces invocations dont nous avons tant abusé, est plus touchant qu'autrefois peut-être, et moins neuf.

La poésie se meurt de délicatesse et d'élégance, voilà la vérité ; et elle ne sera bientôt plus bonne qu'à des prix Montyon, à moins que 1853 ne lui soit favorable et ne lui rende le service de la débaucher. Je prie formellement l'année qui counnence de nous donner un

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poëte abrupte, même un peu sauvage, un poëte extravagant, auquel bien des gens comme il faut jetteront la pierre. Puissent mes vœux, dans l'intérêt de la poésie, être exaucés !

Je n'adresserai pas la même demande à 1853 à propos du roman. Quoique le roman ait vu baisser le cours de ses prospérités inouïes, il a encore assez de ressources pour fournir une longue traite. Ce que je demande pour les célèbres romanciers actuels, ce sont des successeurs. Qu'on regarde de tous côtés, on n'apercevra pas le moindre héritier vraisemblable des romanciers qui ont le privilège de tenir des milliers de lecteurs suspendus à leurs récits. Que demain, ce qu'à Dieu ne plaise, le caprice, la fatigue ou la grande faucheuse imposent silence aux trois ou quatre conteurs illustres, il y aura à l'instant même disette absolue ; il n'en est pas dans le royaume du roman comme dans d'autres royaumes, les prétendants manquent !

0 1853 î délivrez-nous des prétendants en politique et multipliez les prétendants en littérature ! Ils ne versent pas de sang, ceux-là ; ils ne livrent pas de batailles de Culloden : l'art est leur champ de combat, et l'admiration publique le prix de leur victoire ! C'est bien innocent.

Arrivons à la critique. Où en est-elle ? Que dit-elle ? Aujourd'hui comme hier, la critique est complaisante, et elle a des convictions à fleur d'épiderme. Ce n'est pasl'ésprit qui lui fait défaut, elle en a, et du bon, quoiqu'il soit souvent de la petite espèce, et qu'il consiste à dire agréablement des riens. Ce n'est pas l'érudition non plus qui manque à la critique, quoiqu'elle

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coQimette parfois des bévues^ et que sous la plume d'un de ses plus brillants desservants elle ait pris un jour le Périple d'Hannon pour tout un non) d'homme, à peu près comme le singe sur le dauphin. Ce que la critique n'a pas^, c'est le courage de dire les vérités dures. Elle craint de déplaire, et caresse la plupart du temps quand elle devrait châtier. Elle se dit : Pourquoi serais -je sincère ! cela me vaudrait un ennemi. Et elle ne sait pas que les ennemis qu'on s'attire par la sincérité sont un honneur et un ornement. L'homme de notre temps qui a le plus lutté et le plus montré d'étonnantes ressources dans ses luttes, a écrit cette dédicace en tête d'un de ses ouvrages : A mes ennemis. Il a eu raison : ses ennemis ont fait sa force et contribuent à son prestige.

La critique, pour son malheur, ne pense pas de cette façon ; elle veut bien vivre avec tout le monde, et ce qu'elle peut faire de plus héroïque, quand un ouvrage est trop outrageusement mauvais, c'est de n'en pas parler. Le silence est la seule forme de courage qu'elle se permette. Quels tristes résultats produit un pareil système ! Tout une littérature en est troublée, et la plupart des réputations ne reposent que sur des mensonges. Tel passe aux yeux du public pour un véritable érudit et un ingénieux écrivain, qui n'est qu'un compilateur inintelligent et un écrivain de la dernière espèce. Tel autre se carre dans sa renommée de publiciste profond, et c'est un imbécile qui n'a que le mérite d'être grave. Un troisième a été salué grand poëte à son apparition ; et alors il y avait au moins une apparence qui expliquait l'enthousiasme, sans le

justifier toutefois : mais depuis, le prétexte même a disparu, et l'on ne continue pas moins d'appler ce monsieur un grand poëte; on continuera jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive.

Et des hommes d'esprit en fabrique-t-on à bon marché ! Le moindre diseur de riens est transformé en Rivarol. La plus petite louange qu'on puisse faire d'un écrivain tant soit peu agréable,, c'est de dire qu'il est éblouissant. Comment voulez-vous que le public se reconnaisse au milieu de pareilles contre-vérités, ou au moins de semblables exagérations ? De combien de renommées ne peut-on pas dire : vérité en deçà du feuilleton, erreur au delà.

A l'œuvre donc ! année 1853 ! commence par relever la critique, et le reste de ta besogne ira tout seul. Qu'est-ce qui pourrait te distraire ? Ce n'est pas le bruit de la politique, mon amie. On t'a ménagé du silence, profites-en. A l'œuvre donc, et bon courage !

J'en étais là lorsque le conducteur ouvre la portière^ disant de sa voix rauque : Il y a une côte à monter.

Et moi qui croyais que c'était une côte à descendre !

J'ai un ami qui a de beaux chevaux et qui n'est pas plus fier pour cela, ce qui est fort extraordinaire, car la modestie à Paris ne va pas à cheval, ce qui ne veut pas dire que l'orgueil, à Paris, n'aille souvent à pied. Mon ami est peut-être le seul, de trois à cinq heures, entre la porte Maillot et l'Obélisque, qui, brûlant le pavé avec un superbe attelage, n'en porte pas la tête plus haute. C'est un homme de très-bon goût, et je ne lui connais qu'un défaut, c'est d'avoir le bonheur triste, ce qui est moins spirituel, il faut l'avouer, que d'avoir le malheur gai. Il a toujours été mélancolique, et il le sera jusqu'à la fin ; on ne guérit pas de la mélancolie comme de la gaîté. Ce jeune homme, qui porte si joyeusement et si bruyanmient ses vingt années, sera peut-être un homme mûr très-morose ; mais, à coup sûr, cet enfant qui ne rit pas, qui ne joue pas avec ses camarades, qui aime à se tenir à l'écart, ne se dépouillera jamais du voile de tristesse que sa mère a jeté sur son front en le mettant au monde.

Philippe (c'est le petit nom de mon ami) a été un deces enfants rêveurs, et il n'a pas menti à sa destinée.

Le jeune homme a tenu les promesses de l'enfant, et son plus grand éclat de joie ne va pas au delà d'un doux sourire qui laisse voir ses belles dents blanches. Le coup de fortune inespéré qui, du trottoir où il piétinait dans la boue, l'a jeté dans sa voiture, n'y a rien fait. 11 est, riche, ce qu'il était, pauvre. Mais comment^ de pauvre est-il devenu riche, en restant simple, bon, désintéressé, et sans être poussé en avant par les vingt démons insatiables, dieux tutélaires des civihsations avancées? C'est tout une histoire, une histoire curieuse, pleine d'enseignements et que je raconterai un autre jour. — Bref, Philippe a des chevaux noirs dont la généalogie est parfaite, il a une américaine de la dernière façon, et il m'a enlevé hier en filant vers le bois.

Je le trouvai encore plus mélancolique qu'à l'ordinaire.

— Tu as un faux air d'Hippolyte, lui dis-je ;

Tes mains sur tes coursiers laissent flotter les rênes.

Allons, relève-toi un peu. Tiens, voilà Mederic sur un de ces chevaux qu'il prend toujours à l'essai et qu'il n'achète jamais, ce qui est économique. Tous les marchands de Paris y passeront. Attendons qu'il nous salue. Comme il vient de recevoir une plaque de je ne sais quel Gérolstein, il s'imagine sans doute qu'on lui doit les honeurs. Après tout, ce n'est qu'une plaque de commissionnaire ; il est commissionnaire en Europe ; il porte des lettres dans les capitales. Ah! il nous a salués. Est-ce qu'il n'est pas avec son cousin ?

— Si, me répondit Philippe, et il se tut après ce

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triomphant monosyllabe. Nous filions toujours. Il faisait le plus beau soleil d'automne, et il y avait foule de voitures, de cavaliers et de piétons dans la grande avenue. Car il ne faut pas croire que le Paris élégant émigré pendant six mois de l'année, comme il le dit. A part le très-petit nombre de ceux qui ont des châteaux ou des terres, le Paris élégant se cache pendant un mois on ne sait où, et revient le plus vite qu'il peut. Il y a des gens à la mode qui restent un mois sans sortir de leur appartement, en ayant bien soin de fermer les volets sur la rue, et qui reparaissent engraissés par la vie de château, et rafraîchis par les eaux de Spa.

II y avait donc foule aux Champs-Elysées, quoique en automne. Il n'y manquait aucun de ces vieux dandys qui sont un des groupes les plus curieux du vaste tableau parisien. D'abord, ils sont immortels : ils ont vu disparaître et s'engloutir, du haut de leur éternité, un nombre incalculable de générations de jeunes viveurs. Ils sont immortels et par conséquent immuables. Ce qu'ils ont fait hier, ils le font aujourd'hui et ils le feront demain. Livrez-vous à un voyage de circumnavigation et d'exploration ; passez dix ans en ambassade chez le schah de Perse ou chez l'empereur de la Chine; à votre retour, vous retrouverez, aux mêmes minutes, ces beaux masques aux mêmes places ! Ils ne dérogeront à leurs habitudes et ne changeront réellement de figure que le jour de leur mort : dans Tliistoire naturelle de Paris, cette espèce s'appelle les viveurs rangés.

Il y avait une légion de ces adolescents écervelés qui se jettent dans le tourbillon la tête la première. Au

rayonnement de leurs yeux, à leur élégance toute neuve on voit qu'ils sont à leur premier cheval , à leur première maîtresse, à leur premier mois de liberté. Qu'ils seraient agréables à voir, ces éphèbes aux moustaches naissantes, au moment où ils prennent si allègrement possession de la vie, si on ne savait qu'ils sont destinés à être broyés sous les pieds de leurs chevaux, je me trompe, sous la main de leurs marchands de chevaux ! Sur vingt à peine il s'en sauvera un à qui arriveront providentiellement, d'étape en étape, héritages sur héritages, ou qu'un hasard heureux poussera à temps dans la vie de famille.

Du reste, ce n'est plus la haute aristocratie qui fournit ces spécimens de jeunes débauchés , de charmants prodigues. L'aristocratie, sous le coup des révolutions, s'est rangée et serre les cordons de la bourse. M'sieu le balayeux, criait parla fenêtre à un balayeur, en lui jetant une bourse pleine d'or, M. le duc de Richelieu qui venait de trouver cent louis d'économie dans le secrétaire de son fils, — M'sieu le balayeux, vHà cent louis que M. le duc de Fronsac vous envoie. Aujourd'hui les vieux ducs prêchent l'économie aux jeunes marquis, et ceux-ci profitent si bien de la leçon, surtout quand ils sont millionnaires, qu'en dînant au Club ou au Cabaret, ils en sont venus à demander des demi-bouteilles, ce qui indignait si fort le vieux Montrond.

Les femmes affluaient aussi ; les deux faubourgs en jupons étaient parfaitement représentés, et quand je dis les deux faubourgs, c'est une ancienne façon de parler ; il peut bien y avoir encore quelque impercepti-

ble nuance entre l'homme, si riche qu'il soit, qui gagne son argent, et celui qui n'a jamais fait que dépenser le sien : mais entre femmes riches, il n'y a plus de différence : tous les faubourgs sont égaux. Il n'y a plus qu'une ou deux véritables duchesses, qu'une ou deux vraies marquises, et elles sont centenaires. Elles sont déjà à l'état d'apparitions et de fantômes, dans leurs voitures hautes comme des maisons, sous leurs chapeaux à envergure de cabriolet. — Les grandes dames, en descendant, ont rencontré les riches bourgeoises qui montaient, et les voilà maintenant, les unes et les autres, dans l'escalier, entre deux airs.

Il ne manquait pas non plus, comme on pense bien, dans cette course de jeux peu olympiques, une seule de ces dames aux petites voitures d'osier, qui vont bien quelquefois passer un mois aux eaux, mais qui ne vont jamais dans leurs terres : c'est une habitude. De ces dames, il y en a de jolies, et il y en a de laides, et ce ne sont pas les plus laides qui sont le moins bien en finances. Il y en a parmi elles qui jouent la comédie et qui la jouent mal, ce qui ne nuit en rien à leurs succès. Il y en a... Mais ce chapitre de Brantôme serait trop long; et Brantôme, d'ailleurs, n'est pas possible en feuilleton. Ce qu'on peut dire afin d'abréger, c'est que pour avoir une de ces voitures, grande ou petite, ces dames vendraient les cendres de leurs mères, et que lorsqu'elles sont enfin parvenues au comble de leurs vœux, et qu'elles ont deux roues, un cheval et un cocher à leur service... Ah ! pauvre cocher ! panvie cheval ! pauvres roues ! elles ne descendent plus de leur brouette, et se montrent à la foule sur ce trône

roulant, à toute heure, en tout lieu. Elles ne veulent pas perdre une minute de leur grandeur, et je les comprends bien : Il y a tant de ces trônes d'osier qui ne durent qu'une saison !

Tout ce monde allait, venait, se croisait, sous ce soleil d'automne, dans le bruit, dans la poussière. Une large et riche calèche découverte, avec une livrée d'un goût exquis, filait à côté de nous. Il y avait dans cette calèche une jeune femme d'une beauté angélique et de la distinction la plus haute, et trois ravissantes petites filles aux cheveux blonds ruisselant sur les épaules et aux larges chapeaux de paille d'Italie. Ces petites filles, de vraies têtes de Lawrence, avaient chacune leur beauté particulière, et cependant elles se ressemblaient; l'une faisait ressortir l'autre, et en même temps elles embellissaient leur mère^ qui , à son tour, les enveloppait comme d'un rayon.

— Regarde, dis-je à Philippe. Quel charmant tableau !

— Oui, me répondit-il en regardant à peine. Nous arrivions en ce moment à la porte du bois.

— Veux-tu que nous mettions pied à terre, dis-je.

— Je veux bien, répondit mon ami.

Nous descendîmes de voiture ;i nous nous enfonçâmes dans une contre-allée, en gardant le silence l'un et l'autre. Philippe semblait prendre un mélancolique plaisir à fouler les feuilles jaunies déjà sèches, et je le laissais faire ; je suivais de l'œil, dans un massif, un jeune homme et une jeune fille, de vrais amoureux de la vingtième année, comme on n'en voit plus guère.

La jeune fille portait un petit bonnet, une robe d'in-

dienne et un châle de quatre sous 5 mais elle avait un minois si gracieux et des yeux si pétillants, elle se penchait avec un si doux laisser aller au bras de son amant ; le jeune homme, dans sa tenue simple, avait un air si bon et si heureux, que je m'oubliais à les regarder. C'était la dernière grisette et le dernier étudiant qui passaient. La grisette maintenant porte chapeau de velours et robe de soie ; elle est rogue et sans grâce sous son nouvel attifement -, elle ne sait plus ce que c'est que se mettre en pointe : elle boit des liqueurs fortes. L'étudiant a subi la même métamorphose ; il est ennuyé, maussade ou débraillé. Délicieuse gaîté de la jeunesse, qu'êtes-vous devenue ?

— Vois, Philippe, ces deux amoureux qui marchent comme sur des nuages j la vie ne leur pèse pas. Ce n'est pas un fardeau qu'ils ont sur les épaules j c'est un fruit qu'ils tiennent dans la main !

— Euh ! euh! répondit Philippe.

~ Ah ça! répliquai-je, en auras-tu bientôt fini avec tes monosyllabes? Ce beau soleil, le spectacle de la vie sous ses formes les plus brillantes, rien ne te distrait ?

— J'ai mon soleil et mon mauvais temps en moi, comme Pascal, sans comparaison; et il pleut aujourd'hui dans ma chambre;

— Il y pleut tous les jours.

— Sais-tu à quoi j'avais songé pour me distraire aujourd'hui? Puisque les vivants m'ennuient, j'avais songé à aller visiter les morts. Veux- tu m' accompagner au cimetière ?

— Au cimetière de Gray ?

iC8 LA VIE ET LA MORT.

— Au Père-Lachaise, tout prosaïquement.

— Je t'accompagne ; je ne suis pas exclusif, moi ; et je pense que s'il est bon de jouir de la vie, il est bon de respecter la mort, et de lui rendre parfois visite.

Nous remontâmes en voiture, nous franchîmes la porte Maillot, nous descendîmes au galop la grande avenue et enfilâmes cet immense boulevard où la vie circule à si gros bouillons et déborde.

Chemin faisant, je songeai à la large place qu'occupaient jadis dans la littérature les Dialogues des Morts et les Descentes aux Enfers. Depuis Lucien jusqu'à Fontenelle, les écrivains ironiques employaient volontiers la forme du dialogue entre ombres illustres, et, de temps immémorial, les poètes épiques se seraient cru déshonorés s'ils n'avaient consacré au moins un demichant à une visite aux sombres bords. Fénelon ne manque pas à cette tradition dans son poëme en prose, et c'est avec une complaisance infinie qu'il nous peint le fils d'Ulysse abordant aux rives de l'Achéron, l'épée à la main, rencontrant une foule innombrable de morts privés de la sépulture qui se présentent en vain à l'impitoyable Caron, et écartant avec son épée les ombres légères qui viennent voltiger autour de lui.

Je demandai à Philippe si tous ces gens que nous rencontrions sur notre chemin était les morts privés ' de sépulture qu'avait rencontrés Télémaque?

— Peut-être bien, me répondit Philippe.

Je continuai mes réflexions littéraires, et je n'oubliai pas que Voltaire, Voltaire qui ne croyait ni au ciel ni à Tenfer, voulut aussi embeUir son poëme épique d'une

promenade au royaume sombre. Pauvre Voltaire ! il n'avait pas la couleur antique comme Fénelon, ni la couleur catholique comme Dante, et ne pouvant aborder la difficulté de front, il prit un biais : son héros ne descend pas aux enfers, mais saint Louis l'y transporte dans un songe ; et le poëte, trouvant ainsi moyen de placer sa description, croit avoir paré à tout et avoir écrit une page épique ! Il n'a tracé qu'une peinture de rhétorique correcte et glacée. Voltaire place à la porte du royaume de la Mort, l Envie à l'œil louche, l'Ambition sanglante, le Faux zèle et V Intérêt père de tous les crimes.

Comme poésie, j'aime mieux Virgile, franchement; mais on ne peut contester à Voltaire le mérite de la vraisemblance. En effet, l'antichambre de l'enfer doit être peuplée de cette façon. Il n'y a que le signalement des divei's personnages qui est contestable. Voltaire le donne comme détinitif, et il ne l'est pas. L'Envie n'a pas toujours l'œil louche, elle peut avoir de beaux yeux ; je connais des envieux aux regards aimables, aux dehors séduisants ; ils n'ont le fiel que dans le cœur et ne se dévorent qu'à huis clos. De même, l'Ambition n'est pas toujours sanglante ; elle prend parfois des airs de vertu austère, et il y a d'intraitables ambitieux qui n'ont jamais eu une goutte de sang au bout de leurs doigts, ni sur leur jabot. Je passe sur le faux zèle; et quant à Tintérêt, personnifié au lieu et place de l'égoïsme, je le trouve d'un français douteux. Je reviens à ma première pensée: décidément, j'aime mieux Virgile , et, faisant une grande enjambée, j'aime mieux Soumet. Que dirai-je? J'aimerais mieux la description

du moindre petit poëte auquel la Muse aurait souri une fois^ une seule fois, dans son berceau...

J'en étais là, lorsque les chevaux s'arrêtèrent court; nous étions arrivés.

— Où est le trou de l'Averne?

— C'est cette immense porte.

Nous voici donc au Père-Lachaise. Le Père-Lachaise, cette capitale du royaume des morts, est construit sur l'ancien emplacement de la Folie- Régnant ; et le premier tombeau qu'on rencontre est celui du baron d'Allarde, vaudevilliste et chansonnier. — Bossuet et Chateaubriand eussent fait une belle image sur ce contraste.

L'emplacement sur lequel se développe aujourd'hui ce vaste cimetière s'appelait autrefois le Mont-Louis. Le nom était rontlant^ la situation était fort belle, et le marchand Régnant, trouvant que tout cela était digne de lui et de sa fortune, pour parler comme Labruyère,, s'y fit construire vers 1 347 une espèce de palais^ que le peuple gouailleur baptisa du nom de la Folie-Regnaut. Plus tard, les jésuites achetèrent la vaste maison^ malgré son étiquette: les jésuites n'ont pas peur des mots ; ils vont droit aux choses. C'est en sa qualité de supérieur des jésuites que le confesseur de Louis XIV résida, pendant ses dernières années, dans l'ancienne Folie et lui donna son nom qui est resté.

En 1763, les jésuites furent expulsés de France et par conséquent du Père-Lachaise, mais ce n'est qu'en i804 que ce vaste emplacement devint un cimetière. On commença par y transporter les monuments de Mo-

lièreet de La Fontaine. C'était placer le cimetière nouveau sous la protection du génie ; et n'est-ce pas bénir un lieu que d'y semer une poignée de cendres immortelles?

Entrons.

— Je ne franchis jamais le seuil d'un cimetière, me dit Philippe, sans me souvenir de cette parole de Luther visitant le cimetière deWorms: Invideo quia quiescunt.

— C'est que Luther était fatigué, répondis-je, et tu ne l'es pas, ou tu n'as pas le droit de l'être. Les paroles des hommes forts sont une monnaie qui n'est qu'à leur usage et qui devient fausse en passant par nos mains. Mais s'il faut absolument se souvenir d'une parole illustre en visitant un cimetière, grand ou petit, de village ou de capitale^ je crois qu'il vaut mieux se rappeler cette réponse du grand Arnauld à l'ami qui lui conseillait, dans sa vieillesse, de goûter un peu de repos: N'ai-jepas l' éternité pour me reposer?

Philippe ne me répondit point; nous fîmes quelques pas en silence ; puis il reprit :

— La belle allée de cyprès ! et comme on entre bien ainsi de la ville du bruit dans la ville du repos !

— Oui, nos cimetières s'embellissent déplus en plus, et l'idée de la mort, telle qu'elle existait autrefois, disparaît de jour en jour. Les hideux squelettes qu'on

gravait jadis sur le bas-reliefs de tous les monuments funèbres sont passés de mode avec les autres anciens attributs de la vieille Mob. De jolis parterres, d'élégantes chapelles bien entretenues, beaucoup de bronze, beaucoup de marbre, beaucoup de fleurs, voilà les cimetières modernes.

— C'est comme les églises qu'on bâtit maintenant; ce ne sont plus ces voûtes sévères, ces arceaux vastes et nus qui invitaient au recueillement et à la prière. L'or reluit partout; on ne voit que festons et astragales. Ce n'est plus Notre-Dame de Paris, c'est Notre^ Dame de Lorette.

— On doit moins prier dans ces jolies églises.

— De même qu'on doit moins pleurer dans ces gracieux cimetières.

— On prie moins, c'est sûr; j'ignore si on pleure moins. La douleur moderne a sa physionomie; elle se possède, elle ne pousse plus de hurlements et ne s'arrache plus les cheveux; mais elle n'est pas moins profonde et moins réelle. Je parle de la douleur qui est de la douleur, et non pas de la douleur qui est de la grimace ; car je n'ignore point qu'aujourd'hui comme autrefois, sur trois héritiers, il y en a deux qui rient dans leurs mouchoirs ; et je croirais volontiers que les magasins de Paris où il entre le plus de gens heureux, ce sont les riches magasins de deuil.

— Je ne dis pas non, répliqua Philippe; car voici comment un homme très-connu et très-estimé, qui brille dans le monde et dont la réputation n'a jamais été effleurée d'un seul bruit fâcheux, voici commentée galant homme m'apprit la mort de son père, un jour

que je le rencontrai avec un crêpe à son chapeau : Vous savez? me dit-il, j'ai hérité.

En parlant ainsi, nous étions arrivés devant un monument qui a, dans l'intérieur, un buste en marbre. C'est là que repose la célèbre diseuse de bonne aventure, mademoiselle Lenormand. Ne peut-on pas supposer qu'en se plaçant presque à l'entrée du cimetière, l'illustre devineresse a fait une réclame posthume? N'at-elle pas voulu se poser en sphinx à la porte de l'éternité?

— As-tu connu mademoiselle Lenormand? demandai-je à Philippe.

— Je l'ai consultée, me répondit mon ami qui décidément avait retrouvé la parole au milieu des cyprès et des tombes. — J'avais vingt ans, une affaire de cœur, et brochant sur le tout, un accès de jalousie. Je me promenais, de grand matin, un peu après le chant de l'alouette, dans le classique jardin du Luxembourg, allant d'une idée à une autre, sans m^arrêter à aucune, à la façon des amants jaloux, lorsque, ne sais comment, je vins à songer que mademoiselle Lenormand avait son temple dans le voisinage, et il me prit aussitôt l'envie d'aller consulter l'oracle. Je franchis la grille du jardin ; je descendis lestement rue de Tournon, et je frappai d'une main fiévreuse à la porte d'un rez-de-chaussée , dans une petite cour : c'était l'antre de la sibylle. Une servante qui avait l'air d'une bonne grosse normande, si je me souviens bien , ouvrit très-vulgairement la porte du temple et m'introduisit plus vulgairement encore dans le vestibule sacré, c'est-à-dire dans une antichambre où quelques tableaux décrochés gisaient

17 i I.A VIK ET LA MORT.

contre les murs, et où je trouvai à peine une chaise pour m'asseoir. J'attendis plus d'une heure, et je suppose que l'illustre devineresse employa ce temps à se réveiller, à s'habiller prosaïquement et à déguster une tasse de chocolat, au lieu de percer le voile de l'avenir et de tenter le ciel. Enfin, le sanctuaire s'ouvrit ; j'entrai dans un cabinet étroit où, sur une espèce d'estrade, la sibylle m'apparut dans une robe de chambre élimée, la tête surmontée d'une toque de velours qui avait été noire et dont la couleur n'avait plus de nom dans aucune langue. Elle ne s'écria pas: Le Dieu! voici le Dieu! elle me demanda si je désirais le grand jeu, le petit jeu ou le jeu moyen, en m'indiquant le prix de chacun de ces jeux. Puis, le marché conclu, l'argent donné, elle me regarda la main, me questionna sur la fleur que je préférais, et, me faisant couper les tarots de la main gauche, elle commença ses exercices. Après quoi l'oracle parla pendant un quart d'heure, ce qui est beaucoup trop pour un oracle, en mêlant une ou deux choses vraies à un tas de chimères.

— En un mot, dis-je en interrompant Philippe, cette prétendue somnambule éveillée n'y voyait pas plus clair que les prétendues somnambules endormies.

Sur ce, nous continuâmes notre promenade à travers champs, ou plutôt à travers tombes, marchant au hasard, dans ce dédale inextricable de sentiers qui se croisent et s'entre-croisent à l'infini. Quelle immense cohue de monuments funèbres ! Il y en a de toute espèce. Il y a des monuments magnifiques qui ne disent rien au cœur ; est-ce le lieu, par exemple, de placer un guerrier sur un cheval ? Le cheval, s'il est beau, fait

tort au gueiTier. Il y a, au contraire, des mausolées qui n'offrent rien de remarquable au premier coup d'œii, mais qui, vus de plus près, donnent une bonne idée de celui qui est dessous. Ici une chapelle splendide, qu'on croirait élevée à la mémoire d'un grand citoyen, contient les reste d'un homme qui a eu la gloire d'être logé, pendant sa vie, dans une belle maison, de s'asseoir à une bonne table et de se promener dans une voiture comm.ode. Là, sous une humble stèle, repose Bichat , la lumière de la physiologie moderne , Bichat qui, mourant à trente-deux ans, avait déjà assez fait pour l'immortalité ! Plus loin, une grande dame, veuve en secondes ou en troisièmes noces , a fait élever une chapelle d'un excellent goût, et a voulu être représentée dans un très-beau bas-relief, à genoux devant la to[nbe de son dernier mari. C'est touchant , mais c'est méritoire surtout, parce que c'est un engagement pris devant les vivants et les morts, et un engagement en bas-relief, de ne pas se remarier.

Et les épitaphes ! oh ! les épitaphes ! quel bras puissant nous en délivrera? quel Hercule nettoiera nos cimetières de ces louanges folles, de ces vers bêtes, de ces mensonges stéréotypés ? La mauvaise herbe qui croît la première sur une tombe^ c'est une épitaphe. Exemple : un homme a été , de son vivant , conseiller d'État, et auteur de quelques ouvrages estimés et peu connus ; avant d'être conseiller d'État, il a été chef de bataillon dans l'armée, et il a rempli ces fonctions diverses le mieux qu'il a pu. Il semble, n'est-il pas vrai ? que l'épitaphe d'un tel ho.mme doit être bien simple. Eh bien ! voici ce que les héritiers de M. AUent, ancien

ne LA VIE ET LA MORT.

conseiller d'État, ancien chef de bataillon, ont osé écrire sur son tombeau.

A la tribune, aux camps, dictant à tous des lois, Il défendait le peuple et conseillait les rois !

Démosthènes et Cicéron n'ont pas droit à un plus glorieux distique; et écrire de pareils vers sur la tombe d'un honorable fonctionnaire, cela frise Tinjure et la diffamation. — D'où je conclus qu'il faudrait abolir cette mode absurde des épitaphes, et que la meilleure est le simple nom du mort. Si ce nom est glorieux, il dit assez à tout le monde ; s'il est obscur, mais s'il a appartenu à un homme qui laisse des regrets, il dit toujours assez à ceux qui le pleurent.

Nous avions fait un bout de chemin sans nous rien dire, livrés à nos réflexions particulières, lorsque nous nous trouvâmes en face d'une haute statue d'orateur.

— C'est la statue de Casimir Périer, me dit Philippe. Crois-tu à l'immortalité de cet homme d'État ?

— Non, franchement, répondis-je. Il avait une volonté puissante ; il se mit courageusement en travers d'une révolution, et la mort le frappa au milieu du combat : c'est ce qui lui a donné son auréole. Mais Casimir Périer n'avait ni la hauteur de l'intelligence, ni la profondeur de vues qui constituent un véritable homme d'État. En le frappant dans son triomphe, la mort le traita en favori, car les luttes pacifiques de la tribune auraientsingulièrement diminué l'orateur d'État et l'homme politique, et n'auraient laissé voir que le banquier parlant du haut de son coffre-fort. Il n'avait

ni le génie financier de M. de Villèle , ni l'universalité deM. Tlîiers, ni la puissance apparente de pensée de M. Guizot, ni le geste ou Torgane de M. Berryer; mais ses instincts de conservateur à outrance se trouvant d'accord avec l'opinion dominante, son courage et les violences de son humeur le portèrent naturellement à la tête d'un parti pusillanime. Cet homme n'aimait ni la royauté ni le peuple ; son cœur était dans sa caisse, sous quintuple verrou. Qu'on n'oublie jamais sa réponse à la commission provisoire dont il faisait partie, et qui, ayant un pressant besoin d'argent pour le service public, le priait de faire une avance : Il est quatre heures, répondit-il en regardant sa montre, ma caisse est fermée.

— Tu as raison , me dit Philippe ; cet illustre homme d'État n'était, au fond, qu'un banquier enragé. La statue est trop haute.

— Elle est sur un terrain mobile qui s'abaissera.

De la statue de Casimir Périer, en causant, nous arrivâmes d'un trait à la pyramide en marbre blanc de Népomucène Lemercier. Lemercier essaya de faire une révolution en poésie, mais il ne voulut pas plus tard que d'autres essayassent d'en faire autant, et il apporta dans la httérature celte contradiction incroyable que nous voyons encore si bien fleurir dans la politique. A part cette contradiction, Népomucène Lemercier fut un écrivain indépendant et consciencieux, demandant à lui-même son mot d'ordre. Il n'eut pas de génie , tant s'en faut. Il n'eut que du talent, mais ce talent, il ne le vendit pas ! Sa part est assez bonne, et il doit être content sous sa pyramide.

Non loin deLemercier repose Siéyès, l'abbé Siéyès, le comte Siéyès.

— J'avoue, dis-je à Philippe, que je n'ai pas de sympathie pour cet abbé métaphysicien et poltron. La plupart des écrivains l'ont caressé, parce qu'il a joué à l'oracle et que cela prend toujours en France. Moi, je ne lui trouve l'étoffe ni d'un politique honnête ni d'un politique corrompu ! il est entre les deux, et c'est pour cela que, malgré une certaine habileté, il a toujours été joué par les événements ou par les hommes. Ballotté entre Robespierre et Bonaparte, il a eu le bonheur d'être oublié par le premier, et le malheur d'être confisqué et enrichi par le second.

— Est-ce que tu aimerais mieux, par hasard, l'abbé de Pradt, dont le sarcophage est là bas ? me demanda Philippe.

— Non, certes. Je ne préfère l'abbé de Pradt à rien. Cet aumônier du dieu Mars m'a toujours paru légèrement grotesque et légèrement estimable. Après avoir reçu de Napoléon , une dotation de quarante mille francs, il fut un des plus prompts, en i814, à hâter la déchéance de l'empire; et la première restauration , ô comédie de l'histoire î travestit cet abbé en grand chancelier de la Légion d'honneur. Sais-tu, ajoutai-je, puisque nous sommes dans les abbés, qui je préfère au métaphysicien Siéyès et au pasquin de Pradt, et surtout à l'abbé de Périgord, qui n'était pas un métaphysicien, et qui était un pasquin de haute volée, je préfère l'abbé Sicard. Allons saluer sa tombe qui est à quelques pas d'ici.

Philippe fut de mon avis et nous allâmes nous incliner

devant une petite pierre ornée de ralphabet des sourdsmuets. C'est là que dort d'un doux sommeil l'abbé Sicard, qui consacra sa vie et sa fortune au soulagement de ces créatures infortunées qu'on appelle des sourdsmuets. L'abbé Sicard vécut en bienfaiteur de l'humanité et mourut pauvre. Opulentes dotations de Siéyès et de Pradt, millions du prince de Talleyrand, qu'étesvous auprès de la pauvreté de cet homme-là ?

Le jour commençait à baisser ; nous hâtâmes le pas. J'épelais les noms en passant devant les monuments, cl Philippe caractérisait les personnages d'un mot.

— Georges Cuvier ! disais-je.

— Aristote , quand il s'agit des choses anté-diluviennes, mais non Caton, quand il s'agit des choses de son temps, répondait Philippe.

— Benjamin Constant !

— Un homme d'État qui se sauvera de l'oubli avec un petit roman d'amour.

— Casimir Delavigne !

— Racine sans Louis XIV, sans Boileau, sans la Champmêlé.

— Balzac ?

— Moitié Rabelais, moitié Swedenborg, un pied dans l'abbaye de Thélème, l'autre dans le mysticisme, bénédictin goguenard et profond.

— Charles Nodier !

— Bienveillant railleur, grammairien plein de poésie, bibliophile aimable, Cyrano académicien.

— Eli sa Mer cœur !

— Mademoiselle Milievoye.

Le jour continuait à baisser, et la voix des gardiens

qui chassent les promeneurs et ferment les portes retentissait déjà. Nous étions devant les fosses communes. Triste spectacle que celui-là ! Comment cette affreuse promiscuité dans la mort peut-elle exister au milieu d'une société chrétienne? Soyez donc logiques, conservateurs ! Puisque vous abhorrez, et avec raison, le communisme dans la vie, pourquoi l'établissez-vous dans la mort !

Vous dites qu'une réforme n'est pas possible; je dis qu'elle est possible, puisqu'elle est nécessaire. Le jour où Ton a créé les aumôniers des dernières prières ^ on a fait quelque chose pour la religion. Élargissez les cimetières et serrez les tombes, afin que le fils du pauvre puisse venir s'agenouiller sur la tombe de son père, — vous ferez quelque chose pour la famille !

L'ombre descendait, et Paris que nous avions à nos pieds et dont les colonnes, les clochers et les dômes nous apparaissaient dans la brume ; Paris s'illuminail peu à peu, dans le lointain, de ses milliers de clartés. Le bruit de la grande cité aux approches du soir, montait jusqu'à nous dans une harmonie confuse. Le cimetière était presque désert^ et les rares visiteurs glissaient maintenant derrière les cyprès comme des fantômes. Philippe contempla un instant ce spectacle solennel ; et croisant ses bras sur sa poitrine, il dit d'une voix douce et ferme :

— Oui, j'ai besoin parfois de m'arracher au tourbillon de la vie, et de venir me retremper dans le calme do la mort. Quand je suis au milieu du bruit et de l'agitation si souvent stériles; quand je vois tant de contresens en honneur, tant de contre-vérités triomphantes,

tant de bonheurs insolents à côté de tant de malheurs immérités; quand je vois le formidable développement de l'égoïsme et les interminables noces et festins du vice et de la sottise, — alors je me demande, je l'avoue, à quoi bon cette représentation extraordinaire de la vie, — au bénéfice de quel artiste? Mais ici, au milieu des tombeaux, mes doutes se dissipent. Je ne puis croire au néant dans un cimetière, et la mort m'explique admirablement la vie : toutes ces tombes sont autant de portes entr'ouvertes par lesquelles je vois de l'autre côté.

— 0 vie humaine ! ajouta Philippe après une pause, un pied sur un mausolée et la main étendue vers Paris, ô vie humaine! toi par qui l'homme peut aimer, être aimé et faire le bien, n'aurais-tu que la durée d'une minute, si tu me permets d'avoir une bonne pensée et de faire une bonne action, tu es le plus grand bienfait qu'ait pu concevoir la bonté de Dieu. Plus tu es courte même, plus tu annonces la grandeur de l'homme, puisqu'il n'a besoin que de quelques misérables jours pour accomplir son œuvre ici-bas! Vie humaine, étincelle divine, je te salue et te bénis !

— On ferme les portes! criaient les gardiens.

— Philippe, allons dîner, dis-je à mon ami; et, lui prenant le bras, je lui donnai une bonne poignée de main pour lui témoigner mon estime de ce qu'il pensait comme il pensait, en ayant cent mille livres de rente et de beaux chevaux.

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