LORD SPLEEN
Il y a quelques mois J'annonçais la prochaine arrivée, dans notre littérature, d'un célèbre voyageur qui fait d'abord son entrée incognito, à petit bruit, afin de ne pas montrer son passe-port, mais qui, une fois installé commodément, une fois en possession de toutes ses sûretés, ne se déguise plus et s'étale au contraire. Il s'empare partout des meilleures places, et se laissant alors aller à son naturel, il bâille, il bâille, et semble vous dire, entre deux bâillements : Tâchez de me débusquer; vous y perdrez votre temps ! Ce voyageur, qui a fait souvent le tour du monde, charrie derrière lui de vieux bagages dans une calèche plus vieille que le plus vieux fiacre, couverte d'une poussière qui n'est pas noble, et dont les essieux crient toujours sans se rompre jamais. Il est grand, maigre, pâle. Il est gai comme un Anglais malade. Eh bien! ce fameux voyageur, dont j'avais entendu crier la voiture dans le lointain, et qui m'avait envoyé à travers l'espace le bruit d'un de ses bâillements, il est arrivé, et il ne se cache déjà plus. Je le rencontre chaque jour, et comme j'ai de la politesse, je ne manque jamais de le saluer : Bonjour, l'Ennui !
C'est que, dans une littérature, dès que la passion
190 LOllD SPLEEN.
s'en va, l'ennui vient. La passion est l'éternelle vie de l'art, bien que la passion change selon le siècle, ou l'heure du siècle. Tantôt c'est la passion du beau qui domine, tantôt c'est la passion des idées; non pas qu'une littérature puisse être grande sans que son char soit traîné par ces deux magnifiques lions à la fois; mais il y a une question de préséance, selon le siècle, et tantôt c'est l'un qui a le pas, tantôt c'est l'autre. Quand c'est la passion du beau qui marche la première, l'art prend un admirable caractère de grandeur pacifique, comme sous Racine et Fénelon; quand c'est la passion des idées qui mène, l'art est sur le pied de guerre, comme sous Voltaire et Diderot, La passion du beau produit une littérature calme et forte qui contemple les idées plutôt qu'elle ne les remue; la passion des idées produit une littérature agitée et puissante qui étreint le beau plutôt qu'elle ne l'embrasse, au risque de l'étouffer. Car il ne faut pas confondre l'amour du beau avec l'amour du style, l'un est immense et l'antre borné.
Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau et Beaumarchais avaient évidemment une perception moins haute du beau que les grands écrivains du siècle précédent, quoique Montesquieu rêvât d'employer vingt années à écrire un livre qui devait avoir cinquante pages, quoique Jean-Jacques poursuivît jusque dans son sommeil la perfection de ses périodes, et que Beaumarchais fît de chaque phrase de son dialogue une flèche empennée.
La littérature de l'empire fut comme le sommeil.de ces deux passions. Le beau fut entouré de bandelettes
LORD SPLEEN. 19l
et couché dans un cercueil ; et les idées furent considérées comme des étrangères de distinction qui n'avaient pas le droit de franchir la frontière. A part Chateaubriand, madame de Staël et M. de Bonald, dont les livres étaient mis au pilon, personne ne pensait, personne n'était capable de comprendre la liberté et la grandeur de l'art. Toute la litérature était chose d'imitation , sans aucune inspiration propre , sans aucun tressaillement original. La Tragédie n'avait rien sous la mamelle gauche, la Comédie riait du bout des lèvres, et la Poésie lyrique ouvrait une grande bouche pleine de glaçons. Poètes tragiques, comiques ou lyriques, empruntaient tout au passé, sans se douter que c'était un infaillible moyen de ne rien prêter à l'avenir, et c'est ce qui est arrivé. Que devons-nous à la littérature de l'empire ? — Chaque poëte de la période impériale montait la jument de Roland, bête admirable^ comme on sait, mais qui avait un défaut, c'était d'être morte. En succédant à l'école de l'empire, l'école moderne répudia les traditions surannées et remonta aux sources : elle fit une magnifique entrée qui reste une des plus belles pages de notre histoire littéraire. La poésie lyrique, le théâtre, le roman, furent régénérés dans l'ensemble et le détail : la poésie lyrique surtout fit des merveilles et dépassa du premier bond ce que la France avait produit de plus grand en ce genre. Nous devons être fiers à bon droit de tout ce que l'imagination, retirée de l'ornière et véritablement régénérée, a fait, pendant vingt années,, pour notre plaisir et notre gloire. Ohî le bon temps! quelles luttes passionnées au début ! quelle audace virile, malgré quel-