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ET SES DERNIÈRES VUES HISTORIQUES

Puisque M. de Salvandy vient à passer, comme le fils du roi dans la chanson, saluons-le au passage. Cet homme d'État n'aime pas à circuler inaperçu^ et il veut que les regards se fixent sur lui dès qu'il se présente. Son mulet a toujours des grelots au cou et un panache sur le front. Saluons donc M. de Salvandy, saluons ce glorieux passant qui s'offre à nous sous le quadruple aspect d'écrivain, de diplomate, d'homme d'esprit, d'orateur parlementaire, et qui prend toujours le nuage de poussière qu'il soulève pour un nuage d'encens. Mais après avoir salué ce vainqueur avec politesse, dépouillons-le hardiment des faux rayons dont il s'environne , et plaçons-le sous la clarté vraie de notre humble réverbère.

Comme écrivain M. de Salvandy a toujours été trop solennel et trop vide pour être utile ou dangereux : son style est comme ces rivières bruyantes et sans profondeur qui né sont pas navigables. Puis, il a

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eu le malheur d'écrire Alonzo, qu'un homme sans talent n'eut pas écrit sans doute, mais où l'ennui dépasse les bornes connues, à ce point qu'un spirituel jésuite, à ce qu'on raconte, condamnait ses jeunes pénitentes qui s'accusaient d'avoir lu quelque roman un peu vif, à lire Alonzo d'un bout à l'autre !

Comme diplomate, M. de Salvandy a rédigé une dépêche... télégraphique, qui restera éternellement célèbre dans les fastes de la diplomatie, et qui survivra à tous les autres ouvrages de l'auteur. Dépêches des plus grands négociateurs vous pâlissez à côté de ces deux lignes sublimes arrivées à Paris à travers le brouillard :

« L'ambassadeur de France a passé la Bidassoa à dix heures vingt-cinq minutes du matin ! »

Le cabinet en fut tout penaud, mais Louis-Philippe en rit beaucoup, et il n'appela plus le magnifique ambassadeur que La Bidassoa.

Comme homme d'esprit, M. de Salvandy a eu un mot, son fameux mot du bal sur le volcan, qui lui vaudra une immortalité d'Empédocle, gagnée à moins de frais.

Enfin, comme orateur parlementaire, M. de Salvandy a une physionomie à part. Il a inventé quatre admirables façons de lancer le moi ! il disait je ; il disait nous; il disait le ministre de l'instruction publique; il disait le grand-maître de l'Université, — le tout dans la même période; de telle sorte qu'en feuilletant le Moniteur, on pourrait trouver une phrase ainsi conçue : (( J'ai l'honneur de déclarer à la chambre que nous navons pris cette détermination qu après y avoir mûrement

réfléchi^ et que^ lorsque Vlionorable M. laschereau interpella sur ce point le ministre de r instruction publique^ le grand maître de r Université n hésita pas à répondre. »

Devant Texpansion indéfinie et les superbes métamorphoses de ce moi colossal, la chambre faisait comme Louis-Philippe à la réception de la fameuse dépêche, — elle riait.

Et tout cela n'empêche pas que, de tous les ministres du gouvernement de juillet, M. de Salvandy est peut-être le seul qui ait eu réellement du cœur. En général, les hommes d'État de la monarchie de 1830 avaient le cœur sec, on peut le dire sans crainte d'être taxé de calomnie. S'ils n'avaient au fond aucune des trois vertus théologales, il en était une qui leur manquait encore plus que les deux autres; c'était la Charité. A défaut même de cette vertu, ils n'avaient point le genre de politique qui y supplée, comme Louis XIV et Colbert. Ainsi Louis XIV, après avoir entendu le jeune Bossuet, faisant écrire de sa part au père du grand orateur pour le féliciter d'avoir un tel fils, et Colbert entretenant des espions pour découvrir le mérite, suivaient une politique que Louis-Phihppe et ses ministres, ou pour parler comme M. de Savandy, ses grands serviteurs, ne comprenaient point. Louis-Philippe n'eût point fait écrire au père de Bossuet, s'il eût eu par hasard un Bossuet à sa cour, ce qui, il faut l'avouer lui a complètement manqué : il n'a eu que des mitres médiocres et des crosses vulgaires; de leur côté, ses ministres employaient leurs espions à autre chose qu'à découvrir le talent.

Or, M. de Salvandy, je n'hésite pas à le dire, a été le meilleur des hommes d'Etat de 1830, au point de vue de la troisième vertu théologale M. de Salvandy était bon. Sans doute, s'il était bon naturellement, il faut se hâter d'ajouter qu'il était excellent quand on caressait sa vanité ; mais on n'est pas parfait, et il ne faut pas tant scruter les choses. On est cependant obligé de dire, pour être impartial, que la bonté du cœur chez M. de Salvandy ne s'appuyait pas, tant s'en faut, sur l'infaillibilé de l'esprit critique. Bien souvent le ministre de l'instruction publique se trompa dans le choix des faveurs que dispensait le grand-maître de l'Université ; bien souvent le minisire crut récompenser le talent et la dignité de caractère, quand le grandmaître décorait d'un bout de ruban la médiocrité et la platitude. Hélas! combien de fois M. de Salvandy crut mettre la main sur un aigle, et n'attrapa qu'un moineau.

Voilà pour le rôle de M. de Salvandy sous la monarchie de juillet; mais il ne faut pas croire que cette monarchie, en s'écronlant, ait enseveli notre homme d'Etat sous ses décombres; loin de là. Après la fugue indispensable, M. de Salvandy reparut plus brillant et plus superbe que jamais. Et d'abord, se souvenant de sa glorieuse dépêche et ne pouvant renoncer aux honneurs diplomatiques, il se nomma lui-même ambassadeur, et il se mit à courir l'Europe, allant de Claremont à Frohsdorf, et de Frohsford à Claremont, et s'arrêtant à peine quelques jours à Paris pour s'y faire octroyer une pension de six mille livres, ce qui était spirituel, mais peu chevaleresque et passablement im-

moral ; car enfin, si M. de Salvandy, pendant deux ans, a couru l'Europe en chaise de poste dans l'intérêt d'une restauration monarchique en France, c'est la République qui payait les guides.

Maintenant, Técrivain succède au négociateur ; M. de Talleyrand cède la place à Montesquieu : en un mot, M. de Salvandy a repris la plume. De bonne foi, il eût mieux fait de rester ambassadeur et de continuer à apprendre à l'univers à quelle heure juste il avait passé telle ou telle rivière. Quand on est César, tous les ruisseaux qu'on franchit sont des Rubicon. Pour Dieu, que M. de Salvandy remonte en chaise de poste et recommence ses innocentes pérégrinations, il nous épargnerait la triste besogne de relever, chez un homme qui a de l'élévation et de la générosité dans le caractère, et à qui, par conséquent, on serait aise de trouver du bon sens^ — de relever, dis-je un tas de contradictions incroyables et de naïvetés fabuleuses.

Il est facile d'expliquer l'absence totale de logique chez M. de Salvandy. En effet, tandis que ces principes politiques le rattachaient à l'ancienne dynastie, sa vanité et son ambition le rapprochaient de la nouvelle. De là une lutte très- comique entre sa situation et ses principes, ses principes criant : Vivent les aînés ! et sa situation : vivent les cadets ! M. de Salvandy disait au fond de sa pensée, comme M. de Chateaubriand à la mère de M. le comte de Chambord : Madame, votre fils est mon roi! ce qui ne l'empêchait pas de dire à Louis-Philippe : Vous êtes le plus grand souverain de l'Europe et le digne héritier de Louis XIV ! Jamais homme ne fut écarlelé de cette façon : sa pensée était

à Frohsdorf, son cœur aux pieds de Louis-Philippe (1), et ses mains un peu partout, ici pour prendre un portefeuille, là pour s'emparer d'un grand-cordon ou s'affubler d'un titre, plus loin pour manier un de ces Monseigneurs qui ouvrent si bien la porte de l'Académie. La conduite et les principes deM. de Salvandy juraient outrageusement ensemble, je le répète, et c'est pour les mettre d'accord en apparence, œuvre impossible, que M. de Salvandy a été amené à cet étrange amalgame d'idées et de sentiments qui donne une couleur si fausse à tout ce qu'il écrit.

La politique de M. Guizot est explicable, celle de M. de Salvandy ne l'est pas. M. Guizot avait accepté la révolution de 1830, et il n'est revenu à la légitimité qu'après la déroute de la quasi-révolution , tandis que M. de Salvandy avait la prétention de rester légitimiste en devenant ministre du gouvernement de fait. Son enthousiasme simultané pour le roi légitime détrôné et pour le roi qui a pris sa place, cet enthousiasme monstrueux place M. de Salvandy dans le cas d'un homme qui voudrait être catholique et protestant à la fois, catholique ardent, protestant zélé, évêque et président de consistoire !

C'est ainsi que dans les dernières pages tracées de son illustre main, à propos de \ Histoire de la Restauration, de M. de Lamartine, M. de Salvandy soutient les propositions les plus hétéroclites, tantôt contre le

(t) Voir les lettres de M. de Salvandy à Louis-Philippe, que la révolution de février ramassa dans les débris de la monarchie, et qu'elle lut à haute voix comme si elles étaient à son adresse : ce n'est pas ce qu'elle a fait de mieux.

sens commun, tantôt contre l'histoire. Parmi toutes ces énormités, nous allons en prendre quelques-unes au hasard, car si nous voulions les passer en revue les unes après les autres, nous n'aurions pas fini de sitôt et nous serions entraînés beaucoup trop loin. Par exemple, M. de Salvandy déclare, avec ampleur et sérénité, que Louis-Philippe était ennemi de l'usurpation ; et la preuve qu'il en donne, c'est qu'il fit cause commune avec la branche aînée contre l'établissement de l'Empire en 1804. Une seconde preuve, et celle-là tout à fait irrésistible, au dire de M. de Salvandy, que Louis-Philippe abhorrait l'usurpation, non seulement chez autrui, mais pour son propre compte, c'est qu'il rentra avec le roi, recouvrant sa patrie, son rang et ses biens, en même temps que Louis XVIII sa couronne. Il semble, n'est-il pas vrai ? qu'il n'y a plus rien à dire après cela, et que l'auteur s'est élevé jusqu'à la démonstration la plus triomphante, Eh bien ! non, l'auteur est difficile, et il éprouve le besoin en grand artiste, d'ajouter un dernier trait saisissant ; il ajoute en effet ces victorieuses paroles : « Toujours il (le duc d'Orléans) se fit honneur (T accepter tous les témoignages de sollicitude et d'' attachement que les deux règnes, et surtout le dernier donnèrent à sa maison. » 0 naïveté ! à moins qu'il ne faille s'écrier : 0 perfidie !

Employer en effet des arguments si incroyablement naïfs, ne serait-ce pas un moyen détourné de lancer au feu roi des vérités un peu dures? Ne serait-ce pas une façon enveloppée de donner aux princes d'Orléans des conseils qu'ils n'accepteraient peut-être pas sous une autre forine ? Ne serait-ce pas une ruse de

Mentor pour inculquer la sagesse à de jeunes Télémaques mal disposés ! C'est vraisemblable; car, après tout, sans ce dessous de cartes, M. de Salvandy ne pourrait pousser la naïveté ou l'audace jusqu'à travestir l'histoire avec de pareils raffinements. Il sait, comme tout le monde, que Louis-Philippe s'accommodait parfaitement de l'usurpation, qu'il voulait faire souche, qu'il disait Vaîné de ma race^ qu'il déshonora sa nièce à Blaye, et que le pèlerinage à Belgrave Square le jetait dans des colères bleues. Est-ce qu'à ce sujet de Belgrave-Square, M. de Salvandy aurait^oublié^l'histoire suivante ?

Il y avait dans ce temps-là, un ambassadeur viceprésident de la chambre ; ce vice-président n'avait pas été heureux dans son ambassade, et cet ambassadeur n'était pas trop heureux à la tribune ; mais c'était un honnête homme. Or, il arriva que le jour de la flétrissure des pèlerins blancs, cet ambassadeur obéissant à une bonne inspiration, jugea à propos de s'abstenir, non sans scandale parmi les siens, non sans causer surtout un très- vif mécontentement à l'ennemi de l'usurpation ; si bien qu'à quelques jours de là, à la réception des Tuileries pour la lecture de l'Adresse, Louis-Philippe parla complaisamment aux membres du bureau, mais tourna brusquement le dos à l'ambassadeur qui n'avait pas voulu flétrir des fidélités respectables. Racine mourut pour avoir déplu à Louis XIV; notre ambassadeur ne mourut pas pour avoir déplu à Louis-Philippe, mais il donna sa démission, ce qui est un trait honorable de sa carrière politique.

Est-ce que M. de Salvandy aurait oublié cette histoire-là ? Ce serait jouer de malheur, car il aurait oublié la plus belle page de sa biographie. Mais j'ai meilleure idée de sa mémoire ; je suis sûr que M. de Salvandy n'oublie rien de ce qui le touche, et que l'histoire de ces faits et gestes est rédigée minutieusement en collaboration par son honnêteté et son amour-propre. C'est sa probité qui dicte, je le veux bien, mais c'est sa vanité qui écrit. Qu'est-ce, après tout, que M. de Salvandy ! C'est un paon honnête homme.

Est-ce que M. de Salvandy n'a pas connu, à ce même moment, le mot du spirituel Alexis de Saint- Priest, ce mot qui cloua le roi à sa place ? M. Alexis de Saint-Priest, ministre plénipotentiaire de Louis- Philippe, avait un oncle qui avait fait le pèlerinage de Belgrave. Le roi, qui lisait avait beaucoup d'attention les listes des pèlerins, avait vu avec dépit le nom de l'oncle de son ministre, parce que dans sa pensée, tous ses hauts fonctionnaires devaient avoir l'habileté de rallier leur famille. Aussi, la première fois qu'Alexis de Saint-Priest, vint, aux soirées privées, faire sa cour, le roi, la mine sévère et la voix brusque, l'accueillit par cette apostrophe :

— M. de Saint-Priest, vous avez un oncle ?

— Oui, sire, comme vous avez un neveu, répliqua Alexis de Saint-Priest en s'inclinant.

Rivarol ou Beaumarchais n'eussent pas mieux dit. A de tels mots il n'y a pas de riposte; ce sont de terribles coups droits. Il y eut un silence que personne n'osa rompre ; on attendit que le roi fût remis de la secousse.

Et si de ces petits faits, qui parlent assez haut pourtant, nous passions à un ordre de faits qui parlent plus haut encore, et qui crient, pour ainsi dire, nous n'aurions que l'embarras du choix, et nous prendrions cent fois le duc d'Orléans en flagrant délit d'intrigues contre ses aînés ! Mais je ne veux citer qu'une autorité, une autorité compétente, il est vrai, en matière d'intrigues politiques, l'autorité de Fouché. On m'accordera que Fouché n'était pas homme à s'aventurer dans un parti sans avoir sondé le terrain. Or, voici ce que Fouché écrivait à Fauche-Borel pendant les Cent- Jours : (( Le duc d'Orléans est bien disposé. Il acceptera (( la couronne aux conditions qui lui seront imposées. Il « a de r ambition et des antécédents parfaits. » Est-ce clair ?

Donc, il est vraisemblable que M. de Salvandy a su ce qu'il faisait, et que le panégyrique de l'ennemi de l'usurpation est une perfidie diplomatique. Où M. de Salvandy est sincère, et c'est fâcheux, c'est dans le reproche qu'il adresse à M. de Lamartine de blâmer trop vivement les versatilités et les trahisons de 1814 et de 1815.

En homme qui connaît la fidélité politique dans toutes ses propriétés, comme les affineurs connaissent l'or, et qui en matière de conversions politiques , n'admet que la tyrannie de la conscience, M. de Lamartine, tout en croyant le retour de la légitimité nécessaire en 1814-, s'élève énergiquement contre ces serviteurs de l'empire, serviteurs enthousiastes de la veille, et serviteurs comblés, qui, pour conserver leurs situations et leurs dotations , se précipitèrent sans

pudeur dans les bras du régime nouveau. M. de 8alvandy trouve cela fort simple, et il taxe M. de Lamartine de haute inconséquence, a Comment pouvezvous, s'écrie-t-il^ reconnaître que la restauration était nécessaire,, et, en même temps, blâmer ceux qui s'y ralliaient en pensant comme vous ? Vouliez-vous donc qu'ils combattissent un gouvernement qu'ils croyaient le seul possible ? » — Après cette tirade, M. de Salvandy croit sérieusement avoir écrasé son adversaire et le regarde de bien haut. Ah! grand Dieu, si M. de Lamartine répondait ! Mais M. de Larmarline serait de trop pour cette tâche à laquelle peut suffire le plus modeste des porte-plumes. « Comment, dirai-je à mon tour à M. de Salvandy, vous ne comprenez pas qu'autre chose est ne pas combattre un gouvernement qu'on croit nécessaire, autre chose est se rallier à ce gouvernement pour s'emparer des grosses places, des bonnes sinécures ! Comment, vous ne comprenez pas que lorsqu'un gouvernement dont on a été le serviteur vient de tomber, la dignité exige qu'avant de passer armes et bagage au pouvoir qui arrive, on prenne au moins le temps d'accorder quelques regrets au pouvoir qui s'en va ? Comment, vous ne comprenez pas qu'appeler usurpateur, qu'appeler aventurier, l'homme que la veille on traitait de demi-dieu, est un infamie pure et simple ? Conmient vous ne comprenez pas que c'est ce spectacle des versatilités politiques combinées avec l'inamovibilité des emplois qui est une école de profonde immoralité? Le peuple ne s'y trompe pas lui! Je sais que les sentiments populaires vous touchent peu sur ce point, et que vous aimeriez mieux soumettre

les questions de moralité politique à un canapé doctrinaire qu'à tout le monde. Je ne puis être de votre avis, car votre sanhédrin doctrinaire serait capable de dire : Le patriotisme du prince de Bénévent et le désintéressement du duc d'Otrante ; tandis que le peuple dit : La souplesse et l'immoralité de Talleyrand et la trahison de Fouché. Allez ! croyez-moi, la conscience générale vaut mieux que la conscience de votre cénacle. Or, M. de Lamartine, en flétrissant les conversions soudaines et peu miraculeuses de 1814 et de 1815,, se trouve d'accord avec la conscience générale, tandis que vous n'avez de votre côté que ceux qui, depuis cinquante ans, passent de cocarde en cocarde, de serment en serment, de courbette en courbette, moyennant salaire ! Si les sympathies de cette portion généreuse du pays vous plaisent, gardez-les ; je ne vous les envie pas ! »

Il est si vrai qu'un cénacle doctrinaire, transformé en haute-cour de moralité politique, dirait : Le patriotisme de M. de Talleyrand, que M. de Salvandy, abusant de quelque phrases de M. de Lamartine sur l'attitude du plénipotentiaire français au congrès de Vienne, se met à chanter un hymne en l'honneur du prince de Bénévent ! M. de Salvandy ose parler de la hauteur d'âme de M. de Talleyrand, et au nombre des titres de gloire du grand homme, il place en première ligne la restitution du trône de Naples aux Bourbons ! On croitTêver. Est-ce que la hauteur d'âme, en politique, consiste à vendre des sceptres, à trafiquer des couronnes et à les laisser au dernier et plus offrant enchérisseur ? Est-ce que nous ne connaissons pas les

stipulations honteuses de Talleyrand à propos de la couronne de Naples ? est-ce que nous ne savons pas le nombre des millions empochés ?.Vétilles ! dira-t-on, il n'y a que le vulgaire qui s'arrête à ces détails : les grands esprits voient de plus haut. Eh bien ! soit, je suis du vulgaire ; mais je suis convaincu que M. de Salvandy en est ^aussi, qu'en se plaçant au-dessus de ces vétilles de moralité politique, il ne fait qu'une fanfaronnade doctrinaire, et qu'au fond il vaut mieux que son sophisme.

Dernière observation. Au début d'un de ses articles, que dis-je article ! M. de Salvandy ne fait pas d'articles ; il rédige des manifestes ou des traités. Au début donc, d'un de ses manifestes, M. de Salvandy multiplie tellement les obstacles autour de l'historien contemporain, que l'histoire contemporaine n'est pas possible. Quand on a lu M. de Salvandy tout entier, on se rend facilement raison de cette opinion. L'auteur a parlé pour lui, et l'on peut en effet concevoir que ce partisan de la branche aînée, grand serviteur de la branche cadette, éprouvait quelques légères difficultés à être impartial. Quant à moi, il me semble que l'histoire ne peut être complètement véridique que sous la main des contemporains. Je ne dis pas que l'histoire doive être écrite aussitôt faite j à moins que ce ne soit à titre de simple document, il faut que l'événement soit refroidi, et déjà un peu à distance. Je dis même qu'au point de vue de l'art, l'histoire gagne beaucoup à la perspective; mais j'ajoute que le contemporain, mieux que la postérité, comprend et sent les hommes et les choses. Ce que la postérité aura en plus ne remplace pas l'air que le

contemporain respire autour des événements et des personnages.

Sans doute, il faut que l'historien contemporain ait plus de courage, sinon une plus haute intelligence que l'historien de la postérité; il faut qu'il ne connaisse Galba, Othon, Vitellius, ni par un bienfait ni par une injustice, ou que les connaissant de l'une ou Tautre façon, il se place au-dessus de ses sentiments personnels, et écrive en philosophe et en citoyen. Cet homme est difficile à rencontrer, je l'avoue; mais M. de Salvandy n'avait pas à le chercher bien loin, puisqu'il avait devant lui l'historien de la Restauration, qui l'éblouissait, comme il dit lui-même en vingt endroits, des lumières du talent et des lumières de la probité.

Du reste, après avoir déclaré introuvable, au début, le véritable historien contemporain, M. de Salvandy le trouve en finissant. C'est bien toujours le même homme : il fait avec le livre de M. de Lamartine ce qu'il a fait avec la révolution de 1830. Il commença par protester contre cette révolution, et il finit par en être le ministre.

LA GRECE ANTÏOUE

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