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mocratie, et que toutes les restrictions qu'ils apportaient à l'exercice de la liberté et de l'égalité n'étaient que d'habiles moyens pour empêcher les secousses d'une transition trop brusque ! « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, parce qu'il n'y a pas dejour pour l'absurde ! » s'écriait insolemment et étourdiment M. Guizot, répondant à une interpellation de la gauche. Est-ce clair ?
On comprend Richelieu décapitant la féodalité pour asseoir la monarchie absolue, mais on ne comprend pas M. Guizot armant la démocratie du plus terrible des leviers, l'instruction, afin d'asseoir le gouvernement des classes moyennes. Vous voyez donc bien, s^écrie-t-on, qu'il y avait chez M. Guizot une arrière-pensée. Eh ! non, il n'y avait pas d'arrière-pensée. Il n'y avait qu'imprévoyance et légèreté sous l'austérité des paroles. 11 y a cette différence entre le Cardinal et lui, que le ministre de Louis XIII accomplissait l'œuvre de son temps en sachant ce qu'il faisait, et que le ministre de Louis-Philippe accomplissait l'œuvre du sien sans le savoir.
Quoi qu'il en soit, M. Guizot, qui ne reconnaissait la capacité politique qu'assise sur un sac d'écus, n'en a pas moins rendu un service considérable à l'instruction primaire, et l'on peut presque dire qu'il l'a fondée parmi nous. Maintenant^ cet élément nouveau s'étendra et se perfectionnera, malgré toutes les mauvaises volontés, malgré tous les obstacles, et le droit commun en sortira irrésistible et triouiphant. Je n'ignore pas qu'il y a encore des gens qui croient naïvement que c'est un malheur pour le peuple de savoir- lire et écrire ; mais
ce point de vue est moins du domaine de la discussion que du domaine de la comédie. Il est évident, dit un personnage de Lady Tartuffe^ que des individus du peuple ne commettraient pas de faux en écriture si on ne leur avait pas appris à écrire ; car il est constaté que tous les condamnés pour faux en écriture savaient écrire tous plus ou moins bien. — Il n'y a rien à répondre à cela , et voilà qui ferme la bouche à tout , comme dit Molière.
Comment des hommes distingués, tels que MM. de ïocqueville et Gustave de Beaumont, ont-ils pu émettre un doute sur les conséquences morales de l'instruction, dans leur ouvrage sur le système pénitentiaire aux États-Unis? Ces deux écrivains traversaient le Connecticut, où l'instruction est très-libéralement répandue, et ils constataient, ô vertu de la statistique ! que les crimes avaient augmenté en même temps que l'instruction. De là leur doute ; mais le traducteur américain des deux auteurs français — j'emprunte le fait à la Promenade en Amérique, de M. Ampère, — explique avec beaucoup de sens comment des circonstances particulières peuvent modifier l'influence habituelle de l'éducation. Il est vrai, ajoute le traducteur, M. Liébert, je crois, que l'arithmétique sert au fripon aussi bien qu'à l'honnête homme, de même qu'un couteau sert au meurtrier aussi bien qu'à celui qui l'emploie à couper un morceau de pain pour un mendiant.
Ici je demande à ouvrir une parenthèse, à propos d'une observation de M. Ampère, dans cette même Promenade en Amérique dont je viens de parler. M. Ampère raconte que l'établissement littéraire le plus con-
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sidérable de New-York, le Library Society qui a une bibliothèque immense et des journaux de l'univers entier, n'a qu'un journal français, la Presse. Sur quoi M. Ampère se récrie et s'étonne. Je ne voudrais rien dire de désagréable au savant académicien, dont j'ai été longtemps l'auditeur assidu et dont je suis toujours le lecteur attentif; mais il me semble que son étonnement sent le bourgeois de Paris et le vieil abonné des Débats. Comment le spirituel académicien n'a-t-il pas compris, en homme qui va au fond des choses, qu'il était tout naturel que le seul journal de la liberté française fut le seul journal lu par la liberté américaine? — Je ferme la parenthèse et je rentre dans la question par un mot de M. Ampère, qui dit qu'aujourd'hui, dans le développement actuel de l'instruction primaire, ne savoir ni lire ni écrire, c'est avoir un sens de moins.
Ainsi, l'instruction primaire complète l'homme, au dix-neuvième siècle, sans compter qu'elle commence le citoyen. C'est une question immense, c'est la question vitale ; et il faut féliciter M. Eugène Rendu de s'être consacré tout entier à l'étude de ce grand problème, et d'avoir apporté dans ses infatigables recherches un esprit plein de jeunesse et de maturité, qui déteste les préjugés et les ornières, c'est-à-dire le sommeil et presque la mort, et qui aime l'initiative et le mouvement, c'est-à-dire la vie.
Après avoir étudié la machine de l'instruction primaire en France dans ses rouages et dans son moteur, M. Eugène Rendu est allé se livrer aux mêmes observations au delà du Rhin et au delà du détroit. Mais je n'ai à m'occuper en ce moment que de son livre sur
l'inslruclion primaire à Londres, livre curieux comme des impressions de voyage, et pourtant livre spécial de pédagogie, où tous les systèmes sont discutés en pleine connaissance de cause. Écrit d'une autre façon, ce livre ne serait qu'un rapport instructif et sans tel qu'il est, il instruit et il intéresse; il promène sans charme ; ennui le lecteur au milieu des chiffres et des détails les plus techniques : la jeunesse et l'amour du progrès animent tout.
Ce que fait d'abord M. Eugène Rendu en arrivant à Londres, c'est d'analyser les éléments sur lesquels l'instruction primaire doit agir, et, comme il dit, la matière première qu^il s'agit de transformer. Dans cette pensée, M. Eugène Rendu se livre à une enquête sur les classes pauvres de Londres, et il nous fait toucher du doigt d'horribles plaies.
Il existe de nombreux tableaux de la misère et de la dégradation effroyables dans lesquelles vivent ou plutôt se traînent en mourant les classes indigentes de la Grande-Bretagne. M. Eugène Rendu n'a pas voulu s'en rapporter à autrui; il a voulu voir, et il a vu. Grand Dieu ! dans quels abîmes de misère et de corruption il pénètre et nous introduit ! Jamais guenilles ne suèrent ainsi le vice et le crime* Ces êtres à figure humaine, entassés dans des souterrains et frappés en même temps d'une misère indescriptible et d'une dégradation irrémédiables,, sont comme des malheureux qui seraient atteints à la fois du choléra et de la fièvre jaune ; ils font peur.
Malgré tous les efforts tentés jusqu'à présent, l'instruction n'a pu mordre sur ces classes effroyablement
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perverties par celte conseillère de l'enfer qu'on appelle la Faim. Un témoin oculaire raconte {Philosophy of ragged schools) que le premier jour de l'ouverture d'une sunday • scJtool ^ les élèves, garnements de douze à vingt ans, cherchèrent querelle aux maîtres. On se battit, le sang coula. Quelques jours après, ils éteignirent les lumières et volèrent tout ce qui se trouvait dans l'école. On voit qu'il n'est pas facile de mener de pareils élèves, et que l'aristocratie britannnique a fort à faire si elle veut se faire pardonner dans l'histoire sa gigantesque opulence, en élevant à l'aisance et à la moalité les classes déshéritées qui l'entourent. Il est vrai que l'aristocratie britannique s'y est prise bien tard, et que les difficultés qu'elle éprouve aujourd'hui dans le travail de purification des classes pauvres ne sont que le légitime remords et le châtiment mérité de son ancienne indifférence !
L'Angleterre, le croirait-on ? est le pays de l'Europe où Tinslruction primaire est le moins répandue. Sur 62,000 individus incarcérés en 1847 dans la métropole, 22,000 ne savaient ni lire ni écrire, 35.000 pouvaient lire et écrire difficilement, 4,000 lisaient et écrivaient bien. Lord John Russell , MM. Macaulay , Fox et Hume prouvent, au moyen de statistiques, que l'instruction rencontre de continuels obstacles dans son mouvement d'expansion. Une adresse de l'union des écoles du Lancashire, de mai 1850, commence ainsi; (( Près de la moitié des habitants de cette grande nation ne sait ni lire ni écrire ; et de l'autre moitié, une grande partie ne possède que la plus misérable instruction. »
Voilà comment l'Angleteri-e parle d'elle-même, et il faut bien la croire sur parole.
Ainsi, en France, l'instruction primaire a une bien plus grande force d'expansion que dans le Royaume- Uni. C'est tout simple : le sentiment de l'égalité, notre passion dominante, notre seule passion, en dépit de tous les gouvernements, pousse nos populations dans les écoles. Sur ce point, nous sommes supérieurs à nos voisins : mais nous leur sommes inférieurs dès qu'il s'agit des systèmes d'éducation, parce que la liberté est la véritable mère de tous les progrès, et qu'en matière de liberté, ils sont nos maîtres, et de beaucoup nos maîtres.
Il faut, voir, dans le livre de M. Eugène Rendu, fonctionner ces vastes sociétés particulières d'instruction populaire ; il faut voir ces vastes créations de l'initiative individuelle rivaliser avec l'Etat, et faire sortir un progrès incessant de cette rivalité féconde. Cet immense développement des force libres et des forces de l'Etat, ne se contrariant jamais, et ne cherchant qu'à se vaincre à force de zèle , est véritablement un beau spectacle !
En général, c'est cette pensée de Locke qui sert de base à tout système d'instruction en Angleterre: « Plus tôt vous traiterez l'enfant en homme, plus tôt il commencera de l'être. » Une autre pensée dominante est celle-ci : a L'état n'est que l'accident ; c'est la nation qui est le principe. » Tout cela est parfaitement juste.
Secondement, on s'efforce de former d'abord le caractère et la volonté : les connaissances viennent après. La plupart des instituteurs anglais pourraient prendre
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pour épigraphe de leui' euseigoejnent ce conseil de Fowel Buxton, l'ami et le collaborateur de Wilberforce, à son fils : « Que ton premier effort soit de prouver que tu n'es ni de bois ni de paille, mais qu'il y a en toi quelque chose de la nature du fer. » Il me semble qu'en France les instituteurs et les pères de famille ne parlent pas souvent ainsi, et c'est pourquoi nous ne sommes pas de la nature du fer !
En entrant dans les détails du système de l'instruction publique de la Grande-Bretagne, on trouve partout la liberté. En France, il y a pour les membres de l'enseignement une juridiction spéciale; en Angleterre la liberté de l'instituteur n'est limitée que par la loi générale, et on s'en trouvebien, car la législation spéciale n'est utile qu'au monopole, au système régnant. Avez-vous des craintes pour la moralité du professeur ? Est-ce que la moralité n'est pas assurée par les lois générales et par la surveillance du père de famille ? Redoutez-vous les systèmes excentriques et craignez-vous qu'on puisse tromper le père de famille ignorant ? Vous pouvez vous rassurer ; les pères de famille ignorants, qu'ils le veuillent on ne le veuillent point, mènent leurs enfants où les pères de famille instruits mènent les leurs. Laissez donc faire la liberté ! C'est la plus grande maîtresse d'école du monde.
Si l'Angleterre avait le sentiment de l'égalité, elle aurait guéri cette double plaie immortelle qu'elle a à son flanc : la misère et l'ignorance des classes déshéritées, — double cancer que toutes ses grandeurs ne parviennent pas à couvrir I Si la France avait véritablement la passion de la liberté, ce qu'elle gagnerait
en moralité et en bien-être tiendrait du miracle. Tant que l'égalité nous poussera en avant et que le despotisme nous tirera par derrière, nous serons dans de continuels soubresauts et toujours à la veille de commotions nouvelles. La France ne sera dans la vraie loi de son développement que lorsque la liberté et l'égalité seront attelées sur la même ligne à son char.
Que l'Angleterre prenne donc une leçon d'égalité, en voyant le développement naturel et sans effort de l'instruction primaire en France : Nous, prenons beaucoup de leçons de liberté en Angleterre : cet essai d'enseignement mutuel ne nuirait pas à la gloire de l'Europe.