‹ Coups de plume sincèresChapitre 26 sur 53 · LE LIVRE D EUGENE PELLETAN · texte numérisé non relu

LE LIVRE D EUGENE PELLETAN

certaine facilité de plume, une érudition légère, mais bien montée en noms propres, avec une petite collection de paradoxes, et vous serez proclamé, sans trop de difficulté, un des maîtres de l'art moderne ! Chose singulière 1 le public ne peut pas admettre qu'un journaliste n'ait pas d'esprit, et il ne peut pas admettre qu'un journaliste soit profond. Sur le premier point, il est crédule comme Géronte, et sur le second, il est d'une incrédulité de Saint-Thomas. Pour rien au monde il n'ajouterait foi, sérieusement, à la gravité philosophique d'un écrivain qu'il peut lire tous les jours, avant son déjeuner, et qui se présente à lui simplement, sans grand appareil.

Voulez-vous donc conquérir en France une réputation de profondeur, gardez- vous bien de vous montrer toutes les fois que la conscience vous excite ou que l'inspiration vous pousse. Il s'agit bien d'inspiration et de conscience ! Ayez recours, avant tout, à une savante mise en scène; parlez comme du fond d'un sanctuaire, n'apparaissez qu'à travers un nuage, jouez à l'oracle, résidez toujours dans ces hauteurs nébuleuses où l'on vous admire de confiance, et ne descendez jamais dans des régions accessibles au vulgaire : il vaut mieux laisser croire au génie qu'on n'a pas que de montrer un talent réel; il y a plus de gloire et de profit.

Est-ce qu'on ne prenait pas au sérieux le génie philosophique de M. Cousin, il y a quelques années ! Pourquoi a-t-on changé d'avis? A-t-on vu plus clair dans son œuvre, et s'en est-on mieux rendu compte? Non certes, et le déchet de M. Cousin vient d'un autre

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cause. Il vient de ses brillants travaux de littérature. M. Cousin a eu la faiblesse décomposer quelques beaux livres à l'usage de tout le monde, et sa gloire philosophique ne s'en relèvera pas. M.Royer-Collard fut plus habile: il aima mieux préoccuper l'opinion par son silence que l'occuper par un bel écrit. Aussi il est resté entier, et rien n'a gâté sa figure. 0 philosophe illustre et nuageux, gardez-vous bien dans vos heures de loisir, d'écrire sur l'histoire, la littérature ou la morale, quelque ouvrage plein de lumière, ou vous êtes un homme perdu!

Le moyen, après cela, pour le public, de penser qu'un ouvrage qui a déjà paru en feuilleton soit l'œuvre d'une intelligence philosophique profondément sérieuse. Si c'était traduit de l'allemand avec une introduction et des notes par un professeur de philosphie, à la bonne heure! Or, quoiqu'il ne soit pas traduit de l'allemand et qu'il ait paru en feuilleton, je n'hésite pas à dire que le livre de M. Eugène Pelletan est une des plus belles manifestations de la pensée moderne. Quoique parfumé de poésie, il est très-sérieux; et quoique très-sérieux, il est attrayant. C'est une dissertation et un poëme; c'est de la philosophie en strophes, et qui n'en est pas moins grave pour avoir des ailes. C'est, en un mot, le livre qu'on devait attendre d'un tel esprit dans sa maturité.

Ce qui frappe le plus dans M. Eugène Pelletan, quand on le prend au milieu des existences brisées et contradictoires de notre époque, c'est la parfaite unité de sa vie et de ses travaux. Il entra jeune dans le monde, une plume à la main, et il est rare que lors-

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qu'on fait ainsi son entrée, il n'arrive pas quelque malheur. Une plume aux mains d'un jeune homme est une arme toujours chargée et qui part au repos : comment ne pas se blesser ou ne pas blesser les voisins et les passants? De plus, comment ne pas se tromper de route? Le jeune homme armé d'une plume est comme le chasseur de la forêt enchantée, qui, à la poursuite d'oiseaux merveilleux , oublie les jours et les mois, et s'égare dans de sombres et mystérieuses allées.

Eh ! bien, M. Eugène Pelletan ne se blessa pas, ne blessa aucune idée généreuse, et ne s'égara pas dans Id forêt. Ce qui le sauva de tout accident, alors, et ce qui le maintint plus tard dans l'indépendance et le désintéressement, quand vint la République, et qu'il eût pu mieux qu'un autre aspirer aux charges et aux honneurs, ce fut son culte inébranlable, fervent, ombrageux, pour le progrès de l'humanité.

Cette foi sainte au progrès est l'âme tout entière du livre de M. Pelletan : c'est le soleil qui vivifie ses mille tableaux, et c'est la brise fraîche qui traverse toutes ses pages. J'ai voulu, après avoir lu la Profession de foi du dix neuvième siècle, relire la Profession de foi du Vicaire savoyard, et, je l'avoue, la méditation de Rousseau a pâli à côté de la vision ardente d'Eugène Pelletan. Ce n'est pas l'éloquence de Jean-Jacques qui est en défaut, c'est sa pensée. Son drame est entre Dieu et un seul homme, et il a beau faire, il abaisse Dieu à la taille de l'homme, tandis que M. Pelletan, établissant son drame entre Dieu et l'humanité tout entière, grandit peut-être trop l'humanité, mais il ne rappetisse pas Dieu.

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Le vicaire savoyard n'est qu'un moraliste vivant surtout en lui et pour lui; le prophète de M. Pelletan vit dans les autres et pour les autres ; il vit dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, et en mettant la main sur sa poitrine, il peut s'écrier : Je sens là l'infini ! Il n'y a pas jusqu'à la mise en scène du début qui n'ait un sens plus profond chez M. Eugène Pelletan. Rousseau place ses interlocuteurs sur une haute colline, au-dessous de laquelle passe le Pô et d'où l'on voit l'immense chaîne des Alpes. Le lieu est admirablement choisi, mais l'heure l'est moins, car c'est la pointe du jour, et si la méditation de Rousseau commence avec l'aurore, elle s'achèvera avec la journée, de telle sorte que la conclusion se perdra dans les brumes du soir. Le prophète de M. Pelletan, au contraire, commence son hymne historique et philosophique par une belle soirée d'été, pour le tinir à l'aube naissante. Au crépuscule du jour, il traverse les crépuscules de l'histoire, et par une nuit illuminée d'étoiles, cette longue nuit du passé illuminée d'étoiles aussi. Son chant expire dans l'aube nouvelle, et par une douce illusion, il peut croire que ce soleil qui se lève et dore déjà la montagne est le soleil du jour nouveau qu'il vient de prédire, l'éblouissant soleil de la fraternité universelle !

M. Pelletan dit quelque part dans son livre que ce n'est que poussés par l'appât de l'or que les peuples s'expatrient et mêlent par là les races et les civilisations, obéissant à des inspirations grossières pour accomplir une chose divine. Qu'est-ce qui poussa les Espagnols en Amérique? En ce sens, l'humanité est l'Argonaute éternel à la poursuite de la merveilleuse toison. En ce sens encore.

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sens figuré, bien entendu, car il n'aime guère î'or, monnayé ou non, M. Pelletan est l'Argonaute le plus déterminé que je connaisse. Il ne s'est pas arrêté un seul instant depuis qu'il est en marche. II a poussé infatigablement sa course dans toutes les régions de la pensée, demandant leurs secrets à la science, à l'histoire, à la légende, à la poésie, à l'architecture ; consultant les marbres aussi bien que les livres, ce qui est clair et ce qui est voilé, ce qui est par terre et ce qui est debout, et prenant partout l'esprit des choses.

Il faut voir avec quelle force de pensée et quel bonheur de style, M. Pelletan résume en un tableau cha- I que évolution de l'humanité. Son poëme est une incarnation de l'auteur dans le génie de chaque civilisation ; c'est une série d'hymens mystiques avec chacune de ces périodes de l'histoire qu'on appelle des époques. Toutes ces métamorphoses du poëte s'opèrent comme par enchantement, et, comme il le dit lui-même du chantre inspiré des nuits, il reprend toujours la strophe suivante avec une nouvelle fureur sacrée.

Sans doute, les temps anté-historiques sont enveloppés d'un mystère que nul être humain ne pénétrera. Comment se sont passés les premiers jours de la société humaine, et de quel point de départ l'homme estil arrivé aux civilisations d'Athènes et de Rome ? On ne peut se livrer qu'à des conjectures; et le doux génie de Ballanche, en voulant reconstituer l'antiquité fabuleuse, a évidemment plutôt inventé qu'il n'a deviné. Son Orphée a des reflets de christianisme qui le rendent très-poétique, mais impossible. Je crains que M. Pelletan n'ait'fait comme V auteur d'Orphée^ et je

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