LL LIVRE DELGENL: PELLETAN
n'assurerais pas que les premières étapes du genre humain aient été exactement telles qu'il les raconte.
J'avoue que je ne puis croire à l'humanité débutant par l'état sauvage, trouvant, comme le disait Lucrèce, et comme le répète M. Pelletan, la première idée de Dieu dans sa première terreur ; je ne puis croire au premier coup de tonnerre déliant la langue de l'homme, comme le pense M. Pelletan d'après Vico, et ma raison est celle-ci: c'est que du monosyllabe Pa au sanscrit, il y a une course bien longue. Ensuite, puisque vous admettez que l'homme a été créé, vous êtes forcé d'admettre qu'il a été créé dans l'âge viril, puisque l'enfant de la femme ne peut se suffire, et que si Dieu eût lancé sur la terre une pauvre créature humaine d'un jour, vagissante et nue, cette pauvre créature eût expiré avant d'avoir ouvert les yeux. Mais si Dieu a créé l'homme dans l'âge viril, pourquoi voulez-vous qu'il l'ait créé muet ? Vous savez bien qu'un être doué d'intelligence et de force qui ne parle pas, est un monstre. Ma troisième raison, et qui n'est pas moins forte, c'est que les sauvages que nous connaissons restent éternellement sauvages, si on les laisse livrés à eux-mêmes. Expliquez cela.
Mais on a beau ne pas être d'accord avec M. Pelletan sur cette première page de l'humanité, on n'en est pas moins touché de la grâce et de la tristesse de ce paysage où l'homme apparaît pour la première fois. M. Pelletan comprend admirablement la nature et sait toujours lui donner une âme. Il y a du Bernardin de Saint-Pierre dans son coup de pinceau, mais il est plus animé sinon aussi large. Puis, chez M. Pelletan, le souf-
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fie intérieur est si abondant que la moindre description tourne au lyrisme. L'auteur de la Profession de foi du dix-neuvième siècle berce parfois doucement son lecteur, mais il finit toujours par l'emporter sur quelque montagne; et s'il est vrai qu'il enveloppe parfois sa pensée de nuages, il faut dire que ce sont des nuages de feu.
M. Pelletan fait une halte à tous les berceaux de la civilisation, ou mieux un pèlerinage. 11 s'arrête dans l'Inde colossale pour interroger le panthéisme indou, et il voit un peuple étouffant au fond de la caste, mourir faute d'atniosphère ; il voit la dévotion de ce peuple n'être qu'une forme de suicide, car l'Indou le plus dévot n'aspire qu'au bonheur de se précipiter pour être broyé, sous les roues sanglantes du char de Jaggernat. De l'Inde, M. Pelletan vole dans la mystérieuse Egypte, et soulève à demi le voile d'Isis. Il visite les prêtres égyptiens, qui cachent au plus profond de leurs sanctuaires les secrets de la science, comme si ces secrets étaient des poisons mortels qu'il ne faut jamais laisser respirer à l'humanité, et qui, après avoir découvert le calendrier, la géométrie et l'architecture, s'enveloppent du silence et de l'immobilité de la mort. M. Pelletan laisse l'Egypte dans son assoupissement pour l'active Phénicie, qui devina la première l'âme de l'or et inventa la monnaie. Il salue Tyr, la reine des nations, et court respirer et savourer en Grèce la beauté, la grâce, le plaisir et le génie.
La Grèce est un trépied sacré; elle est la mère do toutes les grandes inspirations de l'art. Elle est ellemême cet Olympe où elle avait placé ses dieux. Pour-