‹ Coups de plume sincèresChapitre 28 sur 53 · LE LIVRE D EUGENE PELLETAN · texte numérisé non relu

LE LIVRE D EUGENE PELLETAN

quoi la Grèce fut-elle exclusive^ et voulut-elle jouir à elle seule de son génie? Ce fut la cause de son dépérissement et de sa mort, comme le génie contraire fut la cause de la grandeur de Rome. Rome, héritière de la Grèce, sa fille aînée, au lieu de se resserrer sur ellemême, s'épandit dans tous les sens sur l'univers, et féconda le monde dans cet embrassement.

M. Pelletan se hàle pour arriver à la naissance du christianisme. Comme un véritable roi mage, il a vu l'étoile et il vient s'agenouiller dans l'étable où est né le Rédeujpteur du monde. Ce grand événement, le plus grand de tous les événements depuis l'origine, s'empare de M. Pelletan et le subjugue. L'Évangile pénètre son intelligence et son cœur par tous les côtés et les noie, pour ainsi parler, dans un flot toujours renaissant d'enthousiasn)e. Cela ne prépare guère, il faut l'avouer, à la colère de M. Pelleta*! contre l'idée catholique au dix-neuvième siècle, colère sur laquelle je reviendrai, et qui n'estque le résultat d'un malentendu.

Ce que M. Pelletan trouve de plus beau et de plus touchant dans le christianisme, c'est la rédeinption de la femme ; car la femme est la plus vive préoccupation de l'auteur de la Profession de foi. Il la suit pas à pas à travers toute l'histoire, il recueille au fond du cœur tous ses soupirs et toutes ses larmes. Il n'est pas une humiliation, il n'est pas une douleur de la femme sur laquelle le poète n'ait versé les trésors de sa tristesse. Aussi, lorsque le christianisme vient relever la compagne de l'houmie, et la créer, pour ainsi dire, M. Pelletan pousse un cri de reconnaissance qui a dû percer la voûte du ciel.

C'est en entrant dans notre moyen âge que M. Pelletan parvient surtout à dégager l'idée de progrès. Il peint admirablement les luttes révolutionnaires de la commune contre le donjon féodal, et, selon sa coutume^ il fait parler les choses, pour frapper les yeux en même temps que l'esprit. Comme il représente bien la ville aux rues étroites, fermées de chaînes et de barricades, la maison flanquée aux angles de tours carrées, et toujours prête à repousser l'assaut ! Pourquoi donc tant de précautions et de craintes? Pourquoi ï Regardez là-bas sur la colline, ce château sombre et muet^ hérissé de tourelles ! voyez le pont-levis se baisser, et le baron sortir à la tête de ses hommes d'armes ! Mais, en même temps, entendez, dans la ville, retentir la cloche révolutionnaire de la tour carrée qui appelle le peuple aux armes contre le coup de main du baron ! Ce bruit lugubre du tocsin, on l'entend souvent dans l'histoire de France.

Les luttes des communes contre la féodalité sont les préludes de la révolution française. Arrivé à la révolution française, M. Pelletan semble s'arrêter pour dire: Je respire enfin, le monde est sauvé ! Il a raison, et jamais enthousiasme ne fut plus légitime. 89 est l'ère delà rénovation universelle; c'est le jour nouveau de l'humanité. Sans doute M. Pellt tan voit l'avenir trop beau ; cette âme généreuse et passionnée pour le bien pousse l'espérance jusqu'à la chimère. L'œil du poêle de la Profession de foi aperçoit déjà s'élever à l'horizon les dômes de cristal et les murailles de porphyre de la nouvelle Jérusalem céleste. 0 poète î n'apercevL'Z-vuiis pas aubsi dans l'avenir bien des

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larmes, bien du sang, bien des ruines encore?

11 est surtout une poétique espérance de M. Pelletan que je ne puis partager. Il croit au rajeunissement de l'art dans la société de l'avenir et comme à son effusion nouvelle. Il me semble au contraire que plus l'humanité grandira, moins l'individu aura de chances d'être grand et original. La liberté et l'égalité, si favorables au développement de l'intelligence générale, ne sont favorables à aucune aristocratie, pas même à celle de l'art. Le génie naît de la lutte et du contraste ; voyez la Grèce. Il dort sous le niveau universel : voyez les Etats-Unis. Le seul beau livre que nous ait envoyé l'Amérique, le livre si plein de larmes de madame Stowe, est dû au seul contraste qui exi.^te encore dans ces pays de l'ordre nouveau. Mais quoi ! les innombrables bienfaits de la liberté et les douceurs de la moralité humaine ne compenseront-ils pas la perte de quelques hommes de génie ? Le divin chef-d'œuvre d'une civilisation universelle ne nous consolera-t-il pas de l'absence de quelques chefs-d'œuvre ?

Il y a peu d'intelligences qui soient remplies d'autant de miséricorde que M. Pelletan. Pourquoi donc alors, — j'ai promis d'y revenir, — la colère et presque la haine de l'auteur de la Profession de foi contre le catholicisme? Je connais la noble horreur de M. Pelletan pour le sang et les persécutions, et je sais que s'il est prêt à pardonner l'injustice en ce qui le regarde, il souffre dans ses aïeux, et ne pardonne pas aussi facilement en leur nom. Mais le protestantisme n'a-t-il pas été persécuteur à son tour, et n'a-t-il aucune tache de sang sur sa robe? et la révolution, qui est le culte ardent de

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