LE LIVRE D EUGENE FELLETAN
raiiteiii' de la Profession de foi, ne s'est-elle pas baignée dans le sang aussi? Il y a donc un autre motif à la colère de M. Pelletan, et ce motif, je crois le deviner. Il me semble que M. Pelletan prend pour le catholicisme cette petite secte bruyante et haineuse qw\ jette toujours la pierre, et qui trouve le Christ fort compromettant avec sa mansuétude et sa douceur. Mais cette secte n'est pas l'Église; ce n'est pas même la sacristie; et quand ce serait la sacristie ! La sacristie n'est pas l'Église : ce n'est que l'endroit où les prêtres changent d'habits !
Il fallait entendre, hier, le père Lacordaire dans la chaire de Saint Roch ! Il fallait entendre cette parole de feu sortir de ce froc de moine ! Quel respect pour la dignité de l'homme ! quel mépris pour la force brutale! quel amour de la liberté! Jamais, et surtout avec un plus courageux à-propos, ne retentit une plus ardente glorification i\e?> princes de la pensée humaine ; or, à ce moment même où les paroles frémissantes de Lacordaire pénétraient dans les poitrines comme des glaives, tout le livre d'Eugène Pelletan palpitait en moi; les élans révolutionnaires du moine se confondaient dans ma pensée avec les élans spiritualistes du libre penseur ; et, trouvant une harmonie si profonde là où en apparence il y a un si profond désaccord, je me disais : Au point où nous sommes arrivés, que faut-il pour qu'on s'entt'ude et pour qu'on se rapproche des points les plus opposés de Thopizou? Il ne faut que ces deux choses : beaucoup d'intelligence et beaucoup de charité.
Vive la truelle î c'est la reine du moment. Jamais on n'a tant démoli et tant rebâti. Jamais on n'a tant remué de moellons. Les maçons se reposaient à Salente, en comparaison de ce qu'ils font à Paris. Que n'a-t-on pas dit du sceptre-truelle de Louis-Philippe ? Eh bien ! on a flatté ou calomnié , comme on voudra, le pauvre vieux monarque constitutionnel. Le fait est que sous Louis- Philippe, il n'y avait guère que la moitié des rues de Paris barrées pour cause d'embellissement, de démolition ou de construction. A la vérité, il faut porter au compte du roi de i830, de ce roi bourgeois, ou de ce bourgeois couronné . les forts détachés et notre petite muraille de la Chine, travaux qui ne gênèrent en rien la circulation dans l'intérieur de la ville, mais qui restent toutefois comme un giganiesque et indestructible argument contre la logique des gouvernements en France ; car enfin, les fortifications, bouclier contre le dehors ou contre le dedans, sont l'œuvre d'un gouvernement qui voulait la paix à tout prix, et qui so sauva à toutes jambes au premier danger sérieux. 0
< J Sur les plans de l'architecle Henri Barthélémy.
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logique ! si tu te cachais dans quelque coin de la terre, je n'irais pas demander ton adresse aux gouvernements de mon pays !
Puisqu'on n'a jamais tant bâti, puisqu'on n'a jamais taillé tant de pierres , gâché tant de plâtre, puisque le règne du Limousin semble enfin venu, je voudrais bien qu'il vînt aussi quelque grand architecte. Mais que ce grand artiste vienne ou non, c'est le moment ou jamais pour les architectes qui ont de l'imagination et de la science de chercher à perfectionner l'habitation de l'homme. On ne dira pas qu'il n'y a rien à faire sous ce rapport. Il y a à faire, et beaucoup, quoique d'immenses progrès aient été réalisés dans nos maisons au point de vue du commode et de l'agréable. Qu'on songe que, sous Louis XIV, on ne connaissait pas encore, dans les appartements, l'usage des sonnettes, et que les plus grandes dames de France étaient obligées d'appeler elles-mêmes leurs gens, ou de n^'être jamais seules, ce qui était désobligeant, on en conviendra.
Les sonnettes furent une véritable découverte; de nos jours les timbres ont été un progrès, et déjà les timbres sont détrônés par les cordons acoustiques, — non pas détrônés , je dis trop. Le cordon acoustique n'est encore qu'à l'état de prétendant; seulement tout lui annonce la victoire. Comment ne réussirait-il pas? Il offre de si précieux avantages ! il porte la parole où vous voulez, et sans que vous ayez besoin de hausser la voix. Vos gens sont loin de vous, madame; ils n'entendent pas moins vos ordres, et je pense que c'est tout ce que vous voulez qu'ils entendent.
Qu'on songe aussi à quoi servaient, en plein Louis XIV,
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I(^ bas des escaliers, et même les antichambres des plus liches hôtels ! Franchement, anjourd'hui, c'est mieux.
N'importe, M. Barthélémy affirme que nos maisons sont presque encore en état de barbarie, et je suis tenté de partager cette opinion ; car M. Barthélémy, en pareil sujet, n'est pas une petite autorité. lll a déjà écrit sur le sol une assez belle page. C'est l'auteur de cette salle pittoresque et originale qui est cachée là-bas, bien loin, derrière le Château-d'Eau.
Dans cette salle, où l'architecte et ses amis ont englouti un million et qui ne peut être achevée, tant dans ce pays de l'immortelle routine on encourage peu les grands essais! — Dans cette salle, dis-je, M. Barthélémy voulut élever à l'harmonie un temple qui fût luimême un grand instrument harmonieux et qui fit vibrer simultanément les trois grandes cordes de l'âme, du cœur et des sens. Il raconte lui-même que c'est en voyant cette forêt de machines et de toiles de nos théâtres , montée à si grands frais pour produire si peu d'effet, qu'il eût l'idée d'aller étudier un autre machiniste qui , avec un simple mouvement de rotation diurne, déroule en courbe tous les panoramas du globe autour de son foyer solaire, en traçant une ellipse.
C'est la contemplation de l'univers qui inspira à l'architecte chercheur sa salle hémi-ellipsoïde, avec sa scène circulaire, ses décorations courbes, opaques, transparentes, mues par une rotation à la fois rayonnante, horizontale et perpendiculaire. Mais quoi ! après le million, il fallait peut-être encore une «centaine de mille francs pour que la pensée de Tauteur fût complète. Et alors encore, pour ouvrir la salle et en faire jouir le
public, il eût fallu demander un privilège qui n'eût point été accordé : on sait comment les privilèges de théâtre s'accordent, ou s'accordaient du moins sous les anciens régimes.
Quoi qu'il en soit, la salle inachevée de M. Barthélémy est comme un poëme en épreuves, et suffit pour montrer l'imagination de l'auteur, et, en même temps, son esprit pratique ; car M. Barthélémy est un homme d'imagination qui , pour devenir un homme pratique, a pris le meilleur moyen : il a mis la main à l'œuvre, et a manipulé la matière sous toutes ses formes. Il a travaillé dans les carrières et aux hauts-fourneaux. II a pioché la terre, brouetté des pierres, fondu le minerai, laminé le fer, moulé et monté des machines, moulé des pierres combinées ; il a scié, charpenté, raboté, collé, verni, découpé le bois ; il a filé, tissé, imprimé les papiers et les étoffes ; il a manié la pioche, le ringard, le marteau, la scie, le rabot, la lime, Tèquerre, le compas, le pinceau et le crayon. Par ma foi ! de tous les outils, je crois que celui qu'il a manié le moins, c'est la plume.
Aujourd'hui, avec ses projets de cités nouvelles, M. Barthélémy n'a pas !a prétention de transformer nos vieilles villes d'un coup de baguette ; il montre seulement un idéal dont il voudrait qu'on se rapprochât de plus en plus. Il troave nos villes mal distribuées, ce qui est tout simple, puisqu'elles se sont développées au hasard. Il trouve notre mode de construction lourd, coûteux et insalubre, et il le remplace par un mode tout opposé : il invente des constructions légères, solides, saines et économiques.
Le côté le moins original du système de M. Barthélémy , c'est la distribution de sa cité : cela est plus ou moins du phalanstère, quoique M. Barthélémy ne veuille rien changer à nos mœurs et ne touche en rien à la famille. Ses cités sont d'ensemble circulaire et à rues rayonnantes au centre. Elles doivent être construites sur une échelle graduée, selon le nombre des habitants, et elles sont divisées en quatre enceintes, divisées ellesmêmes en catégories.
Eh bien ! tout cela n'est pas neuf, et tout cela est trop tiré au cordeau ; la véritable originalité de M. Barthélémy éclate dans les combinaisons ingénieuses qu'il applique à la construction des monuments et des maisons de ses cités. Ne parlons d'abord que des maisons. Aujourd'hui nos njurs sont faiis de pierres , de plâtre ou de bois massifs : ils coûtent cher et sont lourds à écraser le sol. Les murs de la maison de M. Barthélémy sont creux , ainsi que les colonnes , les pilastres et les corniches. Dans leur vide sont les tubes en fer conduisant les chutes et les ascensions d'eau, les ventilations, l'éclairage, la chaleur.
De cheminée, il n'y en a point. Pauvre cheminée! je la regrette, quoique son sort fût prévu. D'abord elle avait commencé par être assez vaste pour abriter toute la famille; puis elle s'était réduite peu à peu, et l'on voyait bien qu'elle tendait à disparaître; enfin la voilà supprimée. Pauvre cheminée! comment ne pas regretter les doux tête-à-tête des longues soirées d'hiver, devant la bûche qui pétille et la bouilloire qui babille? Comment ne pas regretter les conversations entre trois ou quatre amis, au coin du feu? Comment ne pas
regretter les charmantes rêveries et les charmantes lectures, les pieds sur les chenets? Oui, mais M. Barthélémy prétend que les rhumatismes descendent par la cheminée. Si cela est vrai, je ne la défends plus; elle a mérité toutes les rigueurs de l'avenir malgré ses services, et ce qui va lui arriver est bien fait.
Aujourd'hui nos toits sont plus ou moins lourds et chargent effroyablement les murs. Les toits nouveaux seront en forme de terrasses graduées, et deviendront ainsi des jardins aériens. Cette transformation malheureusement ne s'opérera pas sans déranger quelques habitudes, et je ne pense pas que les chats votent des remercîments à M. .Barthélémy ; mais on ne peut contenter tout le monde.
Autre condamnation capitale : les escaliers seront supprimés et seront remplacés par des paliers mobiles à compartiments, où chacun se placera assis, pour monter et descendre, par le mécanisme le plus simple. Ces escaliers mobiles ne tiendront pas plus de place que les anciens, coûteront moins cher et ne fatigueront pas du tout. Qui donc alors oserait élever la voix en faveur de ces échelles barbares qu^on ne peut gravir sans perdre haleine, pour peu qu'on aille haut? 0 les affreux escaliers ! qui sait tout le mal qu'ils ont fait ! Je ne parle pas des gens qui se rompent le dos, en descendant trop vite. Ceci est au chapitre des accidents. Mais supposez un vieillard et une vieille femme, habitant un sixième ou un septième étage, parce qu'ils ne peuvent pas demeurer plus bas ; croyez-vous, sincèrement, que si malgré l'asthme et les jambes, ils sont forcés de descendre et de monter trois ou quatre fois
par jour, leur vie n'en sera pas abrégée? Voilà une bonne raison contre les escaliers. En voici une autre qui a bien son poids : Ne sait-on pas que, dans les escaliers, on rencontre toujours la personne qu'on veut fuir?
Aujourd'hui les portes ne ferment pas, et elles rétrécissent nos chambres déjà si étroites par le développement en quart de cercle de leur mouvement. Dans les cités nouvelles, les portes seront mues par un mouvement de rotation qui, combiné avec les cloisons latérales creuses, supprime entièrement leur ancien développement extérieur et clôt hermétiquement leur pourtour. Les courants d'air sont vaincus, et ce n'est pas une petite victoire !
Il en sera des croisées comme des portes : en outre les croisées seront un joli décor et un véritable ornement, et par une disposition ingénieuse, de nouveaux verres coloriés serviront à volonté de jalousie pendant les heures de soleil. Qu'est-ce à dire? Est-ce que M. Barthélémy supprimerait les jalousies par hasard? Ce serait une mesure bien audacieuse et qui soulèverait bien des colères féminines. C'est une chose si utile qu'une jalousie ! Cela sert à voir sans être vue, ou à être vue d'une seule personne sans que les autres vous voient. Ah ! qui dira le rôle immense qu'ont joué et que jouent encore les jalousies dans le drame de la vie du cœur ! Que de jeunes filles enlevées, que déjeunes femmes perdues ! que de malheuis ! que de sang ! que de larmes ! parce qu'il y avait une jalousie donnant sur la rue. Une fenune qui se met franchement à la fenêtre pour respirer ou se distraire^ fait une action toute sim^
pie, comme si elle traversait une rue en plein jour; une femme qui se met derrière sa jalousie fait une action compliquée et ténébreuse, comme si elle se glissait, à la nuit tombante, dans des chemins détournés.
L'éclairage électrique sera l'unique éclairage employé à l'extérieur et à l'intérieur dans les cités de M. Barthélémy. Tous les pavillons seront surmontés de phares électriques combinés entre eux pour éclairer toutes les rues sans ombre aucune. Gare les voleurs ! gare les gens suspects ! gare les galants en manteau couleur de muraille ! L'électricité moralisera la nuit, qui a toujours joui d'une mauvaise réputation. Il était temps.
A rintérieur, des fils communiquant à la batterie centrale, allumeront des lampes dans chaque appartement, et cela sans aucun des inconvénients du gaz, de ce malheureux gaz que M. Barthélémy maltraite fort, et qu'il considère déjà comme une puissance déchue. Tout va si vite en ce siècle de découvertes et de progrès ! Les vainqueurs de la veille sont les vaincus du lendemain. Il n'y a que la science qui triomphe toujours.
Telle est la maison dont M. Barthélémy trace le plan pour ses cités de l'avenir, et à laquelle j'ajouterai, pour qu'il n'y manque rien, un fil de télégraphe électrique, dans le cabinet de travail du maître, qui, sans quitter son fauteuil, pourra, en une heure, envoyer de ses nouvelles au bout du monde, et recevoir la réponse. Mon ami Aristide Dumont vous prouvera, quand vous voudrez, que lorsque le télégraphe électrique aura reçu tous ses développements naturels, chaque par-
LES CITÉS DE l'aVENIR. 2(îi>
ticulier, moyennant quelques centaines de francs, pourra avoir chez lui un fil électrique pour communiquer instantanément avec le globe entier !
Vieillissez-vous d'un siècle, et voyez, dans une petite ville de province, un bon père de famille dont les trois fils sont absents. L'un esta Paris, l'autre à Londres,, le troisième à Saint-Pétersbourg. Le père vient de recevoir trois dépêches électriques, parties, il y a une heuie environ, des trois capitales. Il entre dans son cabinet, répond à ses trois enfants ; et comme ils attendent la réponse paternelle, etqu'il n'y aura pas de temps perdu, il ne s'écoulera pas une demi-heure avant que les trois dépêches ne soient arrivées à leurs adresses. Cela ne tient-il pas du miracle? Surtout quand on songe qu'il y a à peine un quart de siècle que le service des mallespostes ne se faisait en France que de deux jours l'un. C'est M. de Villèle qui établit le service quotidien des malles postes. Ne croirait- on pas que cette innovation date au moins de Louis XI ? Elle ne date pourtant que de Louis XVIII.
Nous allons avec une telle vitesse, que la perspective historique en est troublée, et qu'on ne se retrouve plus dans la chronologie. Telle invention, parce qu'elle est aujourd'hui mille fois dépassée, nous paraît vieille coujme la monarchie, et n'est venue au monde qu'il y a trente ou quarante ans , et encore, non sans efforts. En présence des merveilles révolutionnaires de la vapeur et de l'électricité, on est tenté d'attribuer à saint Éloi ce qui revient à M. de Villèle.
Si j'ai surtout insisté sur l'architecture privée de M. Barthélémy, je ne voudrais pas qu'on crût qu'il ne
s'occupe pas d'architecture monumentale. Les cités nouvelles ne manqueront certes pas de monuments publics. Au centre sera le palais municipal. Au pourtour de la grande place sont douze palais divisés en quatre catégories. La première catégorie contient l'église, le séminaire et le collège ; la seconde, l'école militaire, celle du génie et de la marine 5 la troisième, le théâtre et le conservatoire ; la quatrième, la bourse, le tribunal, les écoles de droit et de médecine. Au pourtour de chacune des quatre catégories sont les crèches, les asiles et toutes les petites écoles.
Voilà pour la première enceinte et les monuments. La deuxième enceinte renferme les cités ou squares où demeurent les gens riches et les fonctionnaires élevés, et cette séparation arbitraire des gens riches, — je l'avoue, me paraît, malgré l'esprit d'égalité dont l'auteur s'inspire d'ordinaire, tourner évidemment à la caste. La troisième enceinte renferme les habitations ouvrières et les industries, classées en douze catégories.
Je reviens aux projets d'architecture mommientale des cités futures. M. Barthélémy a étudié ce genre d'architecture chez les quatre peuples qui l'ont porté au plus haut point : chez les Égyptiens, les Indiens, les Grecs et les Romains; mais il me semble que ce qu'il veut atteindre, dans ses projets de monuments publics, c'est moins la grandeur que la simple élégance, et surtout l'utilité. Ainsi le clocher de ses villages sert de thermomètre, de baromètre et de calendrier ; il fait, au moyen d'éphéinérides, un petit cours d'histoire de France. 11 enseigne encore bien d autres choses, et, eu
un mot, le clocher est promu aux fonctions d'instituteur primaire : ces sortes d'instituteurs ne peuvent pas être dangereux et ne doivent pas donner d'inquiétudes aux gouvernements. J'avoue que j'aime mieux le clocher m'annonçant le quantième, la température et l'heure, que le clocher enseignant l'histoire et maître d'école. C'était bon chez les Égyptiens. Les Pyramides étaient leurs livres ; mais depuis la découverte de l'imprimerie, je crois qu'il y a des moyens plus efficaces de faire descendre l'instruction dans les classes populaires.
C'est donc l'utilité plutôt que la grandeur que M. Barthélémy poursuit dans ses projets d'architecture monumentale. Cela choque d'abord, et pourtant l'architecte a peut-être raison^ et il obéit aux nécessités des temps.* Probablement les siècles futurs ne pourront pas plus que le nôtre se passer des fantaisies monumentales à la façon égyptienne. Il n'y a que les peuples à esclaves qui puissent se permettre l'architecture monumentale à outrance.
Que si l'on me demande maintenant chez quel libraire on trouve le livre de M. Barthélémy, je répondrai que le livre de M. Barthélémy n'a pas encore trouvé d'éditeur, et que c'est sous la forme de manuscrit qu'il s'est présenté chez moi pour me demander une hospitalité d'un matin , que je lui ai accordée de grand cœur. Est-ce que c'est l'éditeur qui fait le mérite d'un ouvrage? Est-ce que l'ouvrage vaut mieux quand il est en lettres moulées? Eh bien ! alors, pourquoi n'aurais-je pas parlé d'un Uvre où j'ai trouvé beaucoup d'idées ingénieuses et un grand amour de l'art ? Est-ce ma faute, à moi, s'il ne s'est pas rencontré un éditeur
assez intelligent pour s'emparer de cette œuvre et la mettre au jour?
Est-il donc écrit que le rôle de l'inventeur sera toujours le même? Voilà un homme qui, sur la foi d'une idée, prend sa fortune d'une main , et, de l'autre, jette les fondements d'une salle de théâtre qui doit réaliser des améliorations inconnues et inespérées. Par malheur, avant que la salle soit entièrement finie, l'argent manque, et il arrive que l'œuvre est assez avancét; pour que l'auteur ait la conviction qu'il ne s'est pas trompé, mais pas assez pour que le public partage cette foi. Douloureuse coïncidence! pourtant l'inventeur ne se décourage pas; il se remet à l'ouvrage avec une persévérance infatigable; il cherche, par tous les moyens, à assainir et à perfectionner l'habitation de l'homme, et il croit sa journée perdue quand il n'a pas découvert un ornement nouveau ou une amélioration nouvelle. Enfin, son livre est fait. Mais il arrive au livre ce qui est arrivé à la salle. La salle n'eut pas de privilège, le livre n'a pas d'éditeur. Alors l'inventeur va, vient, se démène; il s'adresse à tous, et on le renvoie de Caïphe à Ponce Pilate. Qu'oblient-il? rien. Et pendant qu'il crée des magnificences pour la demeure de ses semblables, il vit oublié dans une petite chambre ! Ainsi va le monde.
Balzac a écrit sous ce titre : les souffrances de l'Inventeur, un beau livre qui sera longtemps plein d'à-^ propos.