‹ Coups de plume sincèresChapitre 4 sur 53 · ET SON DERNIER HISTORIEN · texte numérisé non relu

ET SON DERNIER HISTORIEN

Un homme d'esprit, qui avait de l'esprit, Henri Beyle (Stendhal) a dit quelque part : « Le pays du monde où l'on connaît le moins les Grecs, c'est la France; et cela, grâce à l'ouvrage de l'abbé Barthélémy. » Beyle a raison. Barthélémy avait beau savoir tout ce qui se faisait en Grèce, il ne connaissait point les Grecs. Quoiqu'il eût mis trente longues années à apprendre les mille et mille usages de ces peuplades diverses qui occupèrent de si petits coins de terre, et devaient remplir une si vaste place dans l'histoire, il ne comprit pas plus le génie de la Grèce en homme d'Etat qu'il n'en comprit l'âme en poète. Ses peintures sont froides et de convention : c'est une espèce de diorama, et il faut immédiatement à la sortie, si on veut se placer sous les rayons du soleil de l'Attique, lire une page d'Homère, une scène d'Aristophane ou une ode d'Anacréon. — Très certainement, si André Chénier n'eût reçu l'inspiration de la muse antique qu'à travers l'abbé Barthélémy, il n'eût jamais chanté

sur sa lyre d'ivoire ni V Aveugle ni le Mendiant ; mais^ pour notre bonheur, André Chénier, quoique contemporain de Robespierre et promis au panier de Samson était un pur chevrier d'Hybla, et les abeilles sacrées avaient bourdonné autour de son berceau.

Quelques années avant le Voyage du jeune Anacharsis. avaient paru les Entretiens de Phocion. C'était un livre qui visait extraordinairement à la profondeur politique et qui était bien autrement superficiel et beaucoup moins vrai que- le Voyage d'Anacharsis. L'auteur des Entretiens de Phocion n'offrait à l'admiration de son siècle qu'une Grèce de théâtre, qu'une politique de tragédie, et il se posait lui-même naïvement en Spartiate : il se sacrait législateur de ses propres mains. Selon l'abbé Mably, selon ce Lycurgue au petit collet, il n'y avait ni bonheur ni vertu possibles pour les peuples en dehors des mœurs et des lois de Sparte, et il voulait mettre la civilisation moderne au régime du communisme lacédémonien et du brouet noir.

Mably était dur, absolu et à vues courtes. De notre temps, M. Ballanche a été compréhensif et sympathique, sans être plus dans la vérité à l'endroit de l'antiquité grecque. Qui de nous ne l'a connu, cet excellent Ballanche, ce Pythagore en vieil habit noir, dont les disciples, au début de leur noviciat, ne revêtaient point la tunique blanche, pour cette bonne raison qu'il n'eut jamais de disciples ? Il ne tenait pas non plus son école dans le temple de Junon : son temple de Junon était TAbbaye-aux-Bois. II passait sa vie, en face de la Corinne de Gérard, à regarder et à écouter madame

LA GRÈCE AMIQLE. 65

Récamier, ce qui ne l'empêchait point d'être en commerce très-suivi avec Orphée et Deucalion. Ce fut la charmante illusion de cette poétique intelligence. M. Bailanche n'avait de goût que pour les temps qui avaient précédé l'histoire, et pour les héros dont le nom seul surnageait dans la mémoire humaine. Dès qu'il existait un document sur une chose ou sur un homme, cela ne le regardait plus. Pour lui, Homère était un moderne, et le siège de Troie n'était guère plus antitique que le siège d'Anvers.

La Grèce de M. Bailanche est le rêve d'un doux génie qui, par une chaude journée d'été, s'est endormi sous une colonnade du Parthénon.

Pour le commun des lecteurs, en France, la Grèce restera probablement toujours la Grèce classique, c'est à dire ce pays idéal peuplé de héros, de sages, de grands poètes, de grands orateurs, et dans lequel il n'existe qu'un paysan, celui qui bannit Aristide; pays qui nous paraît contenir des millions d^hommes, au bruit qu'il fait, et dont la population, selon le dénombrement opéré au temps de Démétrius de Phalère, n'était que de quatre cent quarante mille habitants, c'est à dire la population d'un département français ; pays merveilleux qui a le privilège de tout embelhr, où tout est jeune, harmonieux et brillant,, où les lauriers des héros restent toujours verts, où la beauté des courtisanes ne se flétrit jamais. Dès qu'on prononce le nom d'une de ses batailles, c'est à dire le plus souvent d'une rencontre entre quelques centaines d'honin es. à Tinstant même se présentent à l'esprit les plus fières images de la gloire militaire. De même, quand on pro-

nonce le nom d'une de ses courtisanes, d'Aspasie, par exemple, aussitôt s'ofire à l'imagination l'idée de la vie voluptueuse et éclatante d'une déesse terrestre. Pourtant, à y regarder de près, cetter existence d'Aspasie eut plus d'un nuage sombre. Lorsqu'elle eut forcé Périclès à répudier sa première femme et à l'épouser, et qu'elle le livra dès lors aux sanglants sarcasmes des poètes comiques ; lorsqu^elle-même fut traînée devant le tribunal qui voulait la condamner comme se livrant à un infâme trafic de filles de condition libre, et que pour la sauver, en touchant le cœur des juges, Périclès, le grand Périclès, descendit jusqu'aux supplications et aux larmes, la déesse était évidemment entamée, et ce n'était plus qu'une femme vieillissante et avilie. Qu'importe ! Aspasie n'est pas moins pour nous le symbole du triomphe éclatant de la beauté spirituelle et voluptueuse, et nous ne la voyons que sous ce rayon-là.

Eh bien ! il en est à peu près ainsi pour tout ce qui touche à l'histoire de la Grèce antique, et le remarquable livre que vient de publier M. Lerminier n'y changera rien.

M. Lerminier a embrassé dans deux volumes l'histoire de toutes les institutions de la Grèce. Il s'est arraché aux agitations contemporaines, et c'est au milieu de nos déchirements actuels qu'il s'est recueilli pour pénétrer l'esprit de Lycurgue, de Solon, d'Aristote. Sans aucune arrière-pensée d'allusion (l'allusion est une des plus mauvaises herbes du champ de Thistoire), il a étudié les constitutions de la Grèce entre les deux dernières constitutions données à la France. Mais si

rapide qu'ait été le travail de M. Lerminier^ il a duré plus longtemps que la Constitution de 1848, et c'est déjà beaucoup qu'on ait le temps d'écrire un volume en France entre le baptême et l'enterrement d'une charte. — Sous ce point nous ne ressemblons pas aux Locriens,qui tenaient si fort à leurs lois et s'y conformaient avec une rigueur si minutieuse, qu'ils punirent, dit-on, sévèrement un homme qui, au retour d'un long voyage, supposant qu'il avait pu survenir quelque changement dans l'État, demanda ce qu'il y avait de nouveau ? Nous n'avons pas besoin d'arriver bien loin, nous, pour être en droit de faire une* pareille question, et il faut toujours demander ce qu'il y a de nouveau en France, n'arrivât-on que d'un voyage à Passy !

Sparte, Athènes, Corinthe, Syracuse sont les points principaux sur lesquels M. Lerminier a porté ses investigations philosophiques. Rien n'est aride, rien n'est froid dans ces diverses études, et si l'on peut adresser un reproche à l'auteur, c'est précisément de trop se laisser aller à la verve de la narration, de trop animer son sujet et de perdre quelquefois par là l'occasion d'en faire sortir la pensée intime. La rude Sparte avec ses mœurs guindées, son amour farouche de la patrie, sa férocité d'apparat, ne forme pas un tableau moins vivant qu'Athènes avec son éclat et ses faiblesses, la facilité de ses mœurs et la flexibilité de son esprit. Quant à Corinthe, ce point d'intersection entre les Ioniens et les Doriens, cette clé de la Grèce, cette ville de Vénus, il n'est pas un trait saillant de son histoire qui ne soit relevé avec bonheur. On peut dire véritablement que

le nouvel historien de la Grèce est allé à Corinthe, quoique cela ne soit pas permis à tout le monde.

Au point de vue politique, Syracuse offre, sous la plume de M. Lerminier. des particularités plus intéressantes encore ; et^ certes, les leçons ne manquent pas pour qui sait comprendre^ dans l'histoire de cette cité fameuse qui se précipite tour à tour du despotisme dans Tanarchie et de l'anarchie dans le despotisme, sans s'arrêter un seul jour à la liberté ; de cette île où tout se fait par éruptions et qui ressemble tant à ses volcans ! Dans ce chapitre sur Syracuse, M. Lerminier a fait revivre une figure d'une originalité puissante et qu'on est trop habitué à mettre sur le second plan, c'est la figure d'Agathocle. C'est une statue que l'historien a trouvée en labourant son sillon ; sa charrue s'est heurtée contre le marbre, et le buste antique est sorti de dessous terre dans un parfait état de conservation.

Par exemple, le héros de prédilection de M. Lerminier, c'est Alexandre ; aussi s'est-il appliqué, avec un soin rare, à écrire la vie de l'illustre macédonien, chose difficile au milieu des contradictions et des mensonges innombrables de l'histoire, et qui restera comme une des meilleures pages de fauteur. M. Lerminier a surtout fait ressortir le rôle civilisateur d'Alexandre, et il a su admirablement montrer le génie grec se répandant dans tout l'Orient, sous la figure de ce demi-dieu, qui reste le type immortel du conquérant. Pascal disait vrai : César était trop vieux pour aller à la conquête du monde ; il était déjà chauve. Parlez-nous d'Alexandre ou du premier consul ! Ces deux-là, à la

bonne lieure ; ne réunissaient-ils pas sur leur tête les trois plus belles choses de la vie humaine : la jeunesse, la gloire et le génie ?

Le précepteur d'Alexandre est aussi une des grandes préoccupations de M. Lerminier. II ne se lasse point de revenir à Aristote, et il finit par donner une analyse du livre de la Politique, ce chef-d'œuvre des chefsd'œuvre. Aristote, en effet, a tout vu et tout expliqué dans l'ordre politique. Toutes les formes du pouvoir sont étudiées dans son livre avec l'admirable bon sens du génie, et il n'est pas une des espèces ou des sousespèces de royautés, d'aristocraties et de républiques que le stagirite ne juge et ne voit de haut. Son génie, vaste, calme et profond, est, en même temps, ingénieux, et abonde en aperçus dont Machiavel ne dépasse pas la finesse : le précepteur d'Alexandre en savait aussi long dans le détail que l'auteur du Prince ; et si on en excepte la théorie sur l'esclavage, l'ouvrage du rival de Platon est de tous les temps : il est immortellement jeune.

La théorie des révolutions est surtout profonde et vraie, et l'éloge a du prix de la part de ce siècle : il doit passablement se connaître en révolutions, on ne lui disputera pas ce mérite. Dans sa théorie, Aristote démontre que tous les systèmes politiques tombent par l'exagération de leur principe, et nous qui avons vu tomber l'empire pour avoir trop donné à la guerre, la Restauration pour avoir trop donné à l'aristocratie, le gouvernement de juillet pour avoir trop donné aux classes moyennes, comment pourrions-nous ne pas applaudir à la sagacité merveilleuse qui expliquait nos

fautes plus de deux mille ans avant que nous ne fussions au monde? Il s'en faut donc que la nature humaine soit inépuisable, puisque c'est en contemplant les orages politiques des petits États de la Grèce, qu'Aristote a légué des leçons à toutes les sociétés de l'avenir.

11 est une phrase d'Aristote que nous voulons relever, chemin faisant : « Le^ hommes dit-il, ne doivent pas tant chercher ce qui est antique que ce qui est bon. Il ne faut pas penser que les lois écrites doivent être immuablement conservées. Il faut des réformes., mais il faut les opérer avec prudence. » On voit par là qu'Aristote, si Pytha- ,gore avait raison avec sa métempsychose, pourrait être aujourd'hui un des rédacteurs de la Presse. Mais Dieu sait comme on le coifferait vite du bonnet rouge ! Traduit devant le canapé de M. Guizot, le pauvre Aristote, pour avoir parlé de l'éternelle nécessité des réformes dans un monde toujours en mouvement, et qui par conséquent doit toujours être en progrès, serait convaincu de sans-culotisme et relégué parmi les écrivains dangereux.

A propos d'Aristote et de Platon, M. Lerminier fait une observation judicieuse. Il remarque que ces deux sublimes génies furent peu compris par leurs contemporains, et écrivirent surtout pour les générations futures. Alexandre lui-même était fort loin de comprendre tout Aristote, et M. Lerminier en conclut avec raison qu'il ne faut pas juger des mœurs et des idées de la Grèce d'alors par les idées des philosophes qui dépassaient leur époque de mille stades. M. Lerminier remarque en outre qu'à la fm du dernier siècle, les

choses se passèrent bien différemment, car Montesquieu et Rousseau, au lieu de rester dans des sphères inaccessibles, exercèrent une autorité politique énorme; et il ajoute que Napoléon à Sainte-Hélène, s' étonnant de la facilité de l'opinion au dix-huitième siècle, disait : « Voltaire et Rousseau gouvernaient l'opinion à leur gré ; ils seraient bien moins heureux aujourd'hui. »

Napoléon avait raison ; il eut si souvent raison à Sainte-Hélène î Mais il eût dû achever sa pensée ; il eût dû donner la loi de ces étranges revirements qui ont lieu en France ; il eût dû expliquer pourquoi les écrivains, dans ce pays, sont tantôt les idoles et les tyrans de l'opinion, et tantôt ne peuvent rien^ ou presque rien sur les esprits ; pourquoi en de certains temps la popularité est si facile qu'elle va chercher les écrivains les plus médiocres et leur met l'auréole au front,, et pourquoi, en d'autres temps^ les écrivains les plus judicieux et les plus intrépides passent pour des songes creux et des brouillons; pourquoi, en un mot, la pensée est un jour une reine entourée d'hommages^ et le lendemain une courtisane mise au rebut.

Pourquoi ? Nous allons vous le dire. Cela dépend juste de notre passion au de notre dégoût de la liberté, selon l'occurrence. Nous ne l'aimons pas, la liberté ; nous l'adorons ou nous n'en voulons plus, et l'on sait avec quelle facilité nous passons d'un de ces extrêmes à l'autre. Comme les Syracusains, dont il est question plus haut, rien ne nous coûte, et nous sommes capables d'héroïsme et même de folie pour conquérir la liberté ; puis, nous la laissons tomber dans le premier

torrent qui passe, et nous la regardons se noyer sans lui tendre la main !

En écrivant son Histoire des Législateurs de la Grèce, M. Lerminier s'est proposé un but philosophique : il a voulu établir la différence qui existe entre la liberté antique et la liberté moderne. La liberté antique était le triomphe de la forme sur le fond des choses ; elle consistait dans des institutions précises, dans des mœurs déterminées : toucher à ces mœurs, à ces institutions, c'était blesser la liberté. Donc elle ne voulait pas d'idées nouvelles. La liberté moderne donne la préférence au fond des choses sur la forme, et voilà pourquoi elle est l'amie des idées et vit de progrès.

Tout cela est parfaitement juste ; mais où M. Lerminier se trompe, c'est quand il rejette sur les révolutions seules les malheurs de la liberté ; est-ce que les gouvernements ne doivent pas avoir leur part du reproche ? D'où viennent les révolutions, en définitive ? De bonne foi, est-ce qu'elles ne naissent pas de l'aveuglement des pouvoirs ? Les révolutions sont les filles illégitimes des gouvernements ^ ils ont beau les renier, ils n'en sont pas moins les auteurs. — Que de fois l'opinion publique a dit au pouvoir, comme Thémistocle à Eurybiade : Frappe, mais écoute ! Hélas, presque toujours le pouvoir frappe et n'écoute pas !

M. Lerminier ne se montre pas plus juste envers la démocratie qu'envers les révolutions, lorsqu'à la fin de ses études sur les républiques grecques, il dit que, tout bien considéré, il n'a point à décerner le privilège de la vertu aux gouvernements démocratiques. Eh ! mais est-ce que, par hasard, il ne devrait pas en

dire autant, s'il venait d'écrire l'histoire d'Étals monarchiques ou aristocratiques ? Dès lors à quoi bon l'observation, sinon à lancer un trait à la démocratie ? Ce qui est vrai malheureusement, c'est que l'histoire n'a pas de prix de vertu à décerner aux nations : l'humanité n'est pas une rosière.

En résumé, qu'est-ce qui manque au livre de M. Lerminier? Il ne manque à ce livre qu'une chose, la foi politique. L'auteur ne croit plus à la liberté et ne croit pas au despotisme ; il n'y croira jamais. Qui peut croire au despotisme, autrement que comme accident après le dix-huitième siècle, et la révolution franç-iise? M. Lerminier se réfugie donc dans l'absence de doctrines, et s'y arrange de son mieux. Sans doute, chez Fhomme du monde, cet évanouissement des principes prend parfois la forme d'un scepticisme agréable et spirituel ; sans doute encore, chez l'écrivain, l'art peut, jusqu'à un certain point, suppléer à la conviction, et c'est à quoi M. Lerininier a parfaitement réussi : mais comment ne pas songer aux désastres, aux catastrophes qu'entraîne inévitablement cette même absence de foi politique chez l'homme d'Etat ? Comment ne pas songer que c'est là la véritable origine dés tiraillements, des agitations et des malheurs de ce pays? Qu'ont fait toujours, en effet, ces politiques illustres qui, après avoir gouverné la France, et l'avoir jetée dans l'abîme, mènent encore les partis ? Au despotisme dont ils se seraient fort bien acrommodés, s'ils ne l'avaient jugé, avec raison, impossible et trop vieux, et à la liberté qu'ils avaient le tort de trouver trop jeune, ils se substituaient naïvement et superbement eux-mêmes^ ils

avaient la prétention, ils l'ont encore, de remplacer les principes par l'habileté! Erreur énorme qui appelle toujours un prompt châtiment. — L'homme d'Etat moderne qui se place entre le despotisme et la liberté, est comme le voyageur qui reste sur la chaussée, entre les deux rails : ne doit-il pas être renversé et broyé par le prochain convoi ?

LE DIX-HLÏTIEME SÏECLE

FOWTElVELIiE, CHAllFORT ET RIVAROIi.

Nous sommes à un excellent point de perspective pour bien juger le dix-huitième siècle, — ni trop près, ni trop loin. La queue de ce siècle, qui a longtemps traîné parmi nous et qui n'avait plus que le venin, est morte maintenant ; et les puissants détracteurs de l'école philosophique, les de Maistre et les de Bonald^ sont morts aussi. En partant le dernier, et comme pour clore la marche qu'il avait si brillamment ouverte, M. de Chateaubriand, que la vieillesse avait rendu si dur pour les hommes et si tolérant pour les idées, a emporté avec lui tout ce qui restait des luttes personnelles du dix-huitième siècle avec le nôtre. La filière est donc rompue, et le gros des générations actuelles, complètement dégagé des préjugés anciens, haine ou engouement, se trouve dans les meilleures dispositions pour peser dans la balance équitable l'œuvre littéraire, philosophique et sociale, accomplie sous le règne si-

multané de Louis XV et de Voltaire pr^ deux monarques qui, par leurs excès, ont rendu leur double dynastie également impossible.

Le dix-huitième siècle a rempli une mission nécessaire, mais il a souvent péché dans l'exécution, voilà le vrai. Pour combattre les intolérables abus du despotisme royal, ainsi que les vices toujours croissants de la noblesse et du haut clergé, l'esprit et le bon sens de l'école philosophique, esprit et bon sens si admirablement aiguisés, suffisaient et au delà. Pourquoi avoir recours aux violences, aux injustices, à la mauvaise foi? pourquoi mêler le cynisme à la raison, et habiller le bon sens en énergumène? pourquoi inaugurer un fanatisme nouveau, en battant en brèche le fanatisme ancien? pourquoi, en un mot, au lieu de se dévouer simplement et noblement, comme Montesquieu par exemple, à la plus juste des causes, les écrivains du dixhuitième siècle aimèrent-ils mieux pour la plupart faire secte, se poser en hiérophtmtes comme Diderot, et se laisser emporter par une sorte d'ivresse ? Ce fut là la source de grands malheurs; c'est ainsi que fut lancé le char qui, au lieu de s'arrêter à 89, roula, par la force de projection, jusqu'à 93 !

Evidemment, la France pouvait être régénérée sans le secours du bourreau. On n'a qu'à considérer les éléments de ruine que contenaient les anciennes institutions, et tout Tesprit, tout le talent, tout le génie qui étaient au service de l'avenir, et l'on verra combien une révolution pacifique était possible. Si la philosophie n'avait pas commis la faute immense d'intercaler la violence dans la justice, et de soulever les passions

quand il ne fallait qu'éclairer les esprits, l'œuvre de la civilisation ne fût point sortie de ses mains pour passer aux niains de Sanison et de ses valets. Le livre eût été le seul instrument du progrès, et n'eût pas été remplacé par la guillotine. La puissance irrésistible des lumières eût changé la face du nionde sans l'inonder de sang, et l'humanité ne se fût pas déshonorée pour faire quelques pas de plus vers son but infini. Comment qu'on envisage le dix-huitième siècle, ce sera là la tache qu'il aura éternellement à son front, et dont toute sa gloire ne le lavera pas!

On trouvera peut-être ce préambule sévère et hors de propos, et l'on dira que pour arriver à ces fêtes charmantes de l'esprit, où nous convient Fontennelle, Chamfort et Rivaro!, il fallait prendre un air plus gai. Mais qu'on y fasse attention, en touchant le dix-huitième siècle dans sa conclusion sanglante, je ne m'éloigne pas de mon sujet autant qu'il semble, car Rivarol, pour fuir les persécutions révolutionnaires, mourut dans l'exil, et Chamfort essaya de se brûler la cervelle et de se couper la sorge pour échapper à Fouquier-Tinville. Quant à Fontenelle, qui avait eu du bonheur toute sa vie, il était mort depuis longtemps!

Fontenelle me paraît le grand oncle; Rivarol et Chamfort, les deux neveux. Il y a des traits de famille entre ces trois hommes, quoiqu'ils ne se ressemblent pas. D'abord, ils se touchent par un point : l'absence absolue de bonté. Où est leur cœur? Il loge en garni et ne donne pas son adresse. Leur esprit, au contraire, se m.ontre le plus qu'il peut, se multiplie et laisse partout son empreinte.

Fontenelle, Chamfort et Rivarol ont passé leur vie à frapper monnaie, comnrie des princes.

En littérature , on est heureux de mourir jeune, et l'on est heureux aussi de mourir très-vieux. Si l'on ne meurt pas à trente ans , après ses premières œuvres, dans toute sa fleur, il faut mourir le plus tard possible, et après avoir donné sa mesure entière. Si Fontenelle était mort à cinquante ans, il n'eût laissé qu'une médiocre figure ; il n'eût été qu'un bel esprit contesté ; mais dans le second demi-siècle de sa vie, et dans le calme de son existence de patriarche, en s'appliquant aux côtés les plus sérieux de la philosophie et de la science, le bel esprit contesté est devenu un grand esprit que les savants ne contestent pas. Mort à cinquante ans avec ses tentatives dans tous les genres de littérature. Fontenelle n'eût été qu'un Voltaire manqué; mort à cent ans , Fontenelle a été l'un des fondateurs de la philosophie moderne, l'habile continuateur de Descartes et l'admirable historien de Newton.

J'avoue qu'il y a un côté qui me déplaît chez Fontenelle, c'est son calme imperturbable, son insensibilité à toute épreuve. Au milieu des éternelles misères humaines et des malheurs particuliers d'une époque, l'insensibilité d'un homme qui fait profession d'art ou de philosophie, me paraît une monstruosité. Si vous craignez la mer et les tempêtes, ne vous faites pas matelot, et vivez à terre, à votre guise : c'est votre affaire ; mais si vous acceptez la vie orngeuse du marin, vous n'avez pas le droit de vous coucher à plat ventre pendant la tempête : c'est le moment de monter aux cor-

EN PETIT FOIIMAT. 7 9

dages et d'exposer votre vie pour foire voire devoir ! II en est de niêtne de récrivain ou du philosophe. Que de circonstances où il faut qu'il monte hardiment aux cordages ! Que d'occasions où, pour bien comprendre et remplir sa tâche, il faut qu'il palpite des souffrances conmiunes !

Sans doute, il y a encore un milieu en cela, et Voltaire toujours en colère, toujours bouillonnant, toujours prêta livrer au bûcher un de ses critiques, Voltaire avait beaucoup trop de nerfs, si Fontenelle n'en avait pas assez. Celui qui s'irrite à toute minute, qui exhale sans relâche des bouffées de colère, et celui dont le cœur bat avec l'éternelle régularité d'un chronomètre, manquent également tous les deux à la dignité humaine ; car s'il y a des injures qu'il faut savoir dédaigner, il y a des injures qu'il faut savoir ressentir ! Il y a surtout des douleurs qui ont un éternel droit d'asile dans l'âme, droit sacré que l'on ne peut méconnaître qu'en se pinçant au-dessous de l'humanité !

Comme Fontenelle, tant que Chamfort fit des vers, tant qu'il fit des tragédies, tant qu'il fit des odes, hélas ! il n'avait pas trouvé sa voie ; son talent n'avait ni essor, ni originalité ; c'était du Marmontel, ou à peu près. Cela dura tant qu'il eut bonne mine, et que les maîtresses en haut lieu ne manquèrent pas ; mais quand la santé partit, et que l'amour la suivit de près, la misanthropie arriva bien vite, et de cette misanthropie sortit un Chamfort nouveau, un Chamfort mordant, acre, profond, celui que la postérité connaîtra. La méchanceté humaine a peu de secrets pour ce moraliste cynique, et il ne touche jamais à une vertu quel-

conque sans la marquer d'un stygmate de sa façon.

Croirait-on qu'il y a eu un moment dans la vie de Chamfort où, un homme qui s'y connaissait, Grimm, a pu l'affubler de Tépithète de bon enfant ? C'était après le Marchand de Smyrne, cette froide et ingénieuse petite comédie. Qu'arriva-t-il donc pour qu'au bout de quelques années, le bon enfant devînt un chat tigre?

Ce sont les succès de Chamfort dans le monde des grands seigneurs et des gens riches qui, après l'avoir enivré un instant , finirent par l'aigrir jusqu'à l'amertume. Les gens de lettres respiraient un autre air dans le dix-huitième siècle que dans le siècle précédent , et ce qui n'avait pas blessé LaBruyère, même à l'épiderme, blessait Chamfort jusqu'au fond du cœur. Quand on accepte naïvement la supériorité d'un grand seigneur, rien ne choque, si le grand seigneur est bon ; mais quand on n'accepte pas cette supériorité^ tout pique au vif, le grand seigneur fut-il excellent. La Bruyère avait cru sincèrement aux grands, Chamfort n'y croyait plus, et s'obstinant à vivre dans leur intimité, il en recevait des milliers de blessures invisibles dont chacune faisait plaie, et qui à la fin dévorèrent son cœur tout entier. Quels fruits et quelles fleurs pouvait porter son esprit, en prenant racine dans cette ulcère?

Chaque pensée de Chamfort est un grain de poison dans un joli chaton de bague.

Rivarol est plus brillant et moins amer. Dès qu'il paraît il éblouit, et le prestige de sa parole est sans égal dans l histoire littéraire. C'est ce don si rare et si beau qui le perdit comme écrivain. Quand on n'a qu'à ouvrir la bouche, en quelque sorte, pour être aussitôt

entouré et admiré, on s'oublie facilement dans de si agréables triomphes, et on ne songe pas aux triomphes plus durables, parce qu'ils sont plus difticiles et plus éloignés. S'enivrant de cette éloquence naturelle et féconde, Rivarol n'écrivit que par soubresauts, et il n'a laissé que des commencements. Tels qu'ils sont, ces fragments, laissent deviner un écrivain et un penseur d'espèce rare. Gliamtbi't a fait tout ce qu'il a pu : Rivarol n'a laissé qu'entrevoir ce qu'il pouvait faire. Il ne s'est servi de son épée que pour la brandir avec une prestesse intiuie, et en faire jaillir des éclairs: il ne restera de Rivarol que des mots éblouissants.

Quand on voit ce que Rivarol a été par places, et comme en se jouant, on peut juger de ce qu'il eût pu être en ramassant ses forces. Il y a des pages de Rivarol qui sont du Montesquieu, et du bon ; il y en a d'autres où le Joseph de Maistre apparaît et gronde déjà, armé de son paradoxe et de son tonnerre; il y en a enfin où l'image à la Chateaubriand commence à s'épanouir dans toute sa richesse. Mais tout cela est du métal précieux en fusion: la statue n'est pas sortie ; tout au plus en avons-nous la tête.

Si Ghamfort s'était prononcé pour la révolution, Rivarol prit le parti de la cour: c'était tout naturel, Rivarol avait joué au grand seigneur, quoique né dans une auberge, et la révolution venue, il devait faire cause commune avec ses égaux. Ghamfort, au contraire, qui avait vécu des bienfaits de l'aristocratie, et qui en avait été si profondément humilié, voulut se relever en la brisant. Rivarol prit le parti de sa vanité.

et Cliamfort le parti de son orgueil; ainsi font les hommes.

Quoi qu'il en soit, en épousant le parti aristocratique, Rivarol en épousa les haines, et l'homme qu'il détestait le plus, c'était Mirabeau, après La Fayette cependant : ce fut une véritable haine d'homme de lettres compliquée d'une fausse haine d'aristocrate. Mirabeau lui apparaissait sous les traits d'un monstre politique, et il courait sus avec rage. Eh bien, chose singulière et que produisent les hasards des révolutions! ces deux hommes, en apparence aux deux pôles opposés de la politique, étaient d'accord au fond, et ne différaient que de cocarde. L'étonnante correspondance de Mirabeau nous a montré naguère le grand homme sous son vrai jour, et nous savons ce qu'il voulait de la révolution et ce qu'il n'en voulait pas. Or, Rivarol n'en voulait ni plus ni moins, et il n'était pas moins convaincu que le terrible ami de Lamarck, que la monarchie despotique était finie en France. « Tous les rois du monde, disait-il, ont reçu une grande leçon dans la personne du roi de France. Les gouvernements apprendront désormais à ne pas se laisser devancer par les peuples qu'ils dirigent. » Mirabeau ne disait pas autre chose, ni LaFayette non plus, ni madame de Staël, une autre bête noire de Rivarol. — Les révolutions sont des guerres civiles dans la nuit où l'on tire souvent sur les siens; ce sont d'affreuses mêlées où la flamme livide des torches rend méconnaissables les traits des combattants et le lieu du combat. On ne se reconnaît qu'à l'aube, et quand tout le monde est blessé ou mourant. Comment ne pas sourire, aujourd'hui que nous

jugeons de sang fmid, en voyant Rivarol lancer ce trait à la tille de M. Necker ; « Madame de Staël est la bacchante de la révolution. » Quels étranges effets d'optique produit l'esprit de parti ! Rivarol prenait Corinne pour Théroigne de Méricourt.

Rivarol se vengeait souvent par un mot^ et c'est ce qui faisait que ce mot n'était pas toujours juste. Le temps se vengea de lui plus cruellement : pour le punir d'avoir abusé de sa belle jeunesse, il le frappa au milieu de sa maturité, et lui retrancha les années réparatrices. Rivarol n'est qu'une forte ébauche d'homme de génie.

Mais où il reste le premier, où il est incomparable, c'est dans la conversation: sa conversation était de l'esprit chanté sur le mode français par un virtuose qui n'a pas eu son pareil.

Disons maintenant que c'est une heureuse idée d'avoir réuni, après triage, dans ce format anglais si élégant et si commode, les œuvres de Fontenelle, de Chamfort et de Rivarol. On annonce Grimm dans le même format, c'est bien ; mais je n'entends pas parler de Duclos, qui devrait venir innnédiatement pour compléter le groupe? S'il n'est qu'en retard, je n'ai rien à dire ; s'il n'était pas invité pour la cérémonie, ce serait une impolitesse, et Duclos ne les supportait pas. Il serait capable de se présenter sans lettre d'invitation !

Autre remarque : On est choqué souvent de rencontrer le même bon mot cité plusieurs fois ; dabord dans les notices, puis dans ce que l'éditeur appelle l'esprit de l'auteur, et enfin dans le morceau où il est à sa vé-

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