‹ Coups de plume sincèresChapitre 33 sur 53 · LA LKCTURE EN WAGON · texte numérisé non relu

LA LKCTURE EN WAGON

vingt chefs-d'œuvre, d'avoir fait encore celui-là qui aurait suffi à une renommée ! Car un homme qui n'eût écrit que ces deux cents pages était sûr de vivre et d'être appelé par la postérité l'auteur de Graziella. M. de Lamartine a donc pris sans profit la gloire d'un autre. Qui se fut aperçu qu'à sa gloire il y avait un rayon de moins? c'est bien mal. Mais, après tout, puisque le livre est là, il faut bien dire qu'il est gracieux et touchant comme Paul et Virginie, et que c'est la plus délicieuse harmonie en prose de la littérature contemporaine.

Au fond du wagon, nonchalamment couché dans son coin, un commis voyageur lisait les Contes d'Edgar Poë. L'ancien commis voyageur n'existe plus ; le Gaudissart de Balzac est mort depuis longtemps. Les voyageurs du commerce, comme ils s'intitulent aujourd'hui sont élégants, réservés, polis. 0 bruyante gaieté de Gaudissart, tes derniers éclats se sont évanouis à l'aspect du premier Wiigon î L'impériale de la diligence était le trône du commis voyageur qui s'est écroulé comme tant d'autres.

Le successeur de l'illustre Gaudissart, qui était mon compagnon de route, lisait avec beaucoup d'attention les contes d'Edgar Poë, une des productions les plus originales que nous ait envoyées rAméritjue. Le Scarabée d'or est du fantastique éveillé ; c'est un récit fiévreux où l'auteur, qui mourut à l'hôpital, remue l'argent et les bijoux à pleines mains. Poë aura écrit cette attachante hallucination d'un pauvre diable sur quelque table de taverne, dans une demi-ivresse.

A côté du commis voyageur était une coquette sans

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jeunesse, prétentieuse et minaudière, qui dennandait à chaque instant d'une voix flûtée des renseignements à son voisin : A qui appartenait ce château ? quel était le nom de ce village? n'est-ce pas, monsieur, que ce paysage est charmant? Le jeune voisin répondait à tout avec une politesse parfaite, et interrompait sa lecture sans la moindre trace de mauvaise humeur. Cette dame tenait à la main Ursule Mirouet, de Balzac, un des romans du maître qui ont eu le moins de succès, et pourtant un des plus fouillés. Rarement Balzac a mieux peint, en les exagérant toutefois, les mœurs de petite ville. La dynastie des Minorets, les Muiorets de toutes branches, ont trouvé là leur Saint-Siujon.

La dame lisait peu, et je suppose qu'elle avait pris un roman de Balzac pour se donner des airs de femme de trente ans. Elle avait choisi Ursule Mirouet, faute d'autre ; s'il y avait eu le Lis dons la voilée, c'eût été son affaire, et elle eût affiché le titre de son roman sur ses genoux, comme on laisse tomber sa carte.

Eu face de moi, un fermier aux grosses joues lisait la Sorcellerie de Charles Louaudre, un véritable érudit. L'ouvrage est plein d'à- propos, puisque les anciennes diableries reviennent à la mode dans le nouveau monde comme dans l'ancien sous toutes sortes de pseudonymes.

Quant à moi, on eût dit que j'avais pris mes précautions pour exorciser les sorciers de M. Louandre : je m'étais muni d'un mince volume qui a pour titre: Saint François d'Assises, par M. Frédéric Morin. C'est Touvrage d'un professeur de philosophie qui est un philosophe.

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