‹ Coups de plume sincèresChapitre 36 sur 53 · LES GUÊPES ÉCHAPPÉES · texte numérisé non relu

LES GUÊPES ÉCHAPPÉES

tontes, à la flatterie, qui ne réussit pas moins, à ce qu'il paraît, auprès des insectes qu'auprès des hommes.

— Mammone, me suis-je écrié, Astarté, Moloch, Azazel, Paioke, Grimalkin^ guêpes sacrées, que je suis heureux de vous voir dans mon humble asile, et combien votre gracieuse visite, ô déesses ! est un honneur pour ma solitude !

A ces mots, les insectes se sont rengorgés et ont répondu par un bourdonnement en chœur des plus aimables. Puis, ils se sont dispersés dans les rayons de soleil avec un petit battement d'ailes tout joyeux. Alors, il m'est venu une idée en les voyant de si bonne humeur, et en me souvenant de mon feuilleton.

— 0 guêpes charmantes! me suis-je écrié, accourez toutes et venez à mon secours !

A peine avais-je jeté ce cri que l'escadron s'est précipité de mon côié, et s'est rangé en bataille devant moi, tout aiguillon dehors.

— Rentrez vos aiguillons, mes toutes belles; il s'agit d'une causerie, et non d'un combat. Il s'agit d'un critique embarrassé qui veut vous demander des renseignements et des conseils.

— Parlez, dit Mammone, ô critique! les guêpes n'aiment pas à jj;arder pour elles ce qu'elles savent; elles disent même quelquefois ce qu'elles ne savent pas.

— Eh bien ! voici la chose, ai-je repris. Sans doute, ô guêpes savantes, vous connaissez M. Viennet l'académicien, M. Clairville le vaudevilliste, et peut-être aussi, quoiqu'il soit depuis bien longtemps votre maître, connaissez-vous un peu M. Karr, l'homme d'esprit?

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— Parbleu, ditMoloch montrant son aiguillon acéré, ces nnessieurs sont de vieilles connaissances à nous. Faut-il courir sus? Avec quel plaisir surtout je piquerai mon maître jusqu'au sang!

— Je reconnais, à ce trait, Moloch, la reconnaissance ordinaire des serviteurs à l'égard des maîtres; mais rentrez votre aiguillon, je vous l'ai déjà dit, et causons tranquillement.

— Soit, murmurent les guêpes légèrement désappointées.

— Allons, Mammone, commencez, et parlez-moi un peu de M. Viennet.

Mammone s'approche, se perche sur les Mélanges de poésie, et du haut de ce piédestal, l'air aussi dédaigneux et aussi peu charitable que M. le comte de Montalembert lui-même :

— Dernièrement, dit-elle, M. Berryer, qui est de l'Académie comme M. Viennet, maisqui, pour plusieurs raisons, ne se hâte pas de se faire recevoir, répondait à un ami qui le questionnait sur ce retard : Je suis trèsembarrassé pour mon discours de réception ; moi^ je ne sais ni lire ni écrire.

— C'était s'en tirer spirituellement, interrompt Astarté, et par un mot à la française.

— Or, M. Viennet, continue Mammone, en pareille rencontre, n'eût pas dit le mot de M. Berryer. Et savezvous pourquoi? parce qu'il écrit partout et toujours depuis cinquante ans, et qu'il lit partout et toujours ce qu'il écrit depuis un demi-siècle.

— Il doit être bien fatigué, chère Mammone, dis-jc à l'orateur, et j'espère qu'il se repose maintenant !

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— M. Viennet se reposer ! Ah ! vous ne le connaissez guère. M. Sainte-Beuve, qui est aussi de l'Académie, disait naguère dans une Pensée : a Je ne désire plus que ceci : faire quelque chose le matin, et être quelque part le soir. » Cette pensée de son confrère, M. Viennet l'a traduite ainsi : faire trois cents vers chaque matin, et les lire chaque soir dans douze salons; n'est-ce pas, Astarté ?

Astarté, prise à partie, se penche à son tour sur le volume des Mélanges, et avec le dandinement de M. Thiers à la tribune :

— Figurez-vous, dit-elle, qu'un soir de cet hiver, on jouait sur ce petit théâtre de grand seigneur que tout le monde connaît à Paris, je ne sais plus quelle charade dont le premier ou le second était gai. Il y avait sur la scène un homme du monde, métamorphosé en docteur Gall, qui tâtait des têtes par-ci^ des têtes par-là, avec plus ou moins de gaieté ou de verve. On riait, parce qu'il fallait rire, lorsque le docteur Gall avisant à la galerie, — la scène était arrangée conmie dans les Cabinets particuliers d'Arnal, — un spectateur au front proéminant, lui jette l'apostrophe suivante : « Voilà un monsieur qui a la bosse des vers ! — Ma foi, on va voir si vous dites vrai, » s'écrie le monsieur en se précipitant sur le théâtre. Une fois là, il déroule un manuscrit, et il débite, débite, débite des vers jusqu'à une heure fort avancée de la nuit : ce monsieur était M .Viennet.

— Vous y étiez, Astarté?

— Oui, j'y étais, et vous voyez que je m'en souviens. Heureusement, les femmes avaient beaucoup de

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fleurs dans les cheveux, et je m'en donnai à cœur joie pour me dédommager. Ce n'est pas moi qui fus trop à plaindre.

— Permettez-moi, ô guêpes difficiles, de placer un mot. J'ai ouï dire que M. Viennet, avec ses fables, amusait quelquefois son auditoire.

— C'est vrai, s'exclament toutes les guêpes, à l'exception de Grimalkin, qui fait un euh ! euh ! significatif, et qui ajoute d'un air sévère :

— Vous êtes indulgentes, mes compagnes; pour mon compte, je ne vois jamais M. Viennet un manuscrit à la main, fût-ce une fable, sans être saisie d'une terreur profonde; et vous partageriez mon effroi si vous saviez ce qui m'est arrivé jadis.

— Expliquez-vous, ô Grimalkin !

— Je m'explique. Il y a déjà longues années, par un concours de circonstances dont le détail est inutile, je fus forcée, — vous ne devineriez jamais à quelle terrible extrémité, — à lire d'un bout à l'autre les vingt-cinq chants de la Philippide,

— Hélas! hélas! bourdonnent les guêpes attristées.

— Charles Nodier, reprend Grimalkin, disait à M. Parseval-Grandmaison, un autre académicien, qui avait fait sur Philippe-Auguste un poëme de deux mille vers : « Mais il faudra deux mille hommes pour le lire! » Or, pour lire la Philippide^ mes amies, il faudrait plus de deux mille hommes, puisque c'est deux ou trois fois plus long que le poëme de M. Parseval ; il faudrait deux ou trois régiments! Jugez si j'ai jamais pu pardonner à M. Viennet, et si j'ai raison d'avoir peur quand j'entends seulement prononcer son nom.

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A ce moment, Grimalkin aperçoit le volume des Mélanges^ pousse un cri d'effroi et court se cacher dans la corbeille, au plus profond de la mousse.

— Continuez, dis-je àMammone après cet incident, car vous n'avez pas tout dit.

— Non, certes, reprend Mammone, je n'ai pas tout dit ; je n'ai pas dit que cet infatigable rimeur était bonhomme au fo!id.

— Il est bonhomme, dit la silencieuse Azazel; mais n'a-t-il pas un peu trop de vanité ? On m'affirmait, il y a quelque temps, qu'à entendre parler de son génie, il resterait quinze jours et quinze nuits sans boire ni manger.

— Allez, ma sœur, dit Padocke, qui, comme Azazel, avait gardé le silence jusqu'alors, M. Viennet n'est pas le seul qui ait la maladie de la vanité à ce degré-là, et il est peut-être le seul qui la laisse voir si naïvement. Il en est amusant, au moins, lui, et cela doit vous désarmer.

La causerie allait se prolonger sur le même sujet, lorsque, songeant à l'absence de Grimalkin, j'ai rompu les chiens, et demandé des nouvelles de M. Clairville.

— Grimalkin, dis-je, vous pouvez revenir; j'ai enfermé les Mélanges sous triple verrou, et vous n'entendrez parler ni du poëme des Nègres en quatre chants, ni du poëme de Parga^ ni des dithyrambes de 4825 ou 4827 ! N'ayez plus peur, ô Grimalkin, et revenez.

La guêpe est sortie de sa cachette et a repris sa place : elle n'avait pas l'air complètement rassuré.

— Voyons, dis-je, causons un peu maintenant de M. Clairville.

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