LES GUÊPES ÉCHAPPÉES
A ce nom, les guêpes firent une sorte de mouvement, comme si le contraire d'un parfum se fût répandu dans mon cabinet.
— Guêpes trop délicates, me suis-je écrié, n'aimeriez-vous que la littérature à l'eau de rose?
— J'avoue, dit Mammone revenue de sa première impression, que M. Clairville m'a fait rire fort souvent.
— N'est-ce rien, Mammone? comptez les gens qui ont de la verve comique !
— C'est très-bien, sans doute, de faire rire, dit Azazel, mais il faudrait tâcher de faire rire en parlant français.
— Cela ne gâterait rien,ajoutai-je; mais, en somme, que pensez-vous de M. Clairville ?
— Il est au théâtre ce que Paul de Kock est dans le roman, répondit Moloch d'un ton sentencieux.
— Soit, ai-je ajouté; et maintenant que pensez-vous de ses chansons ?
Les guêpes gardent le silence, et je devine qu'elles n'ont pas encore lu les chansons de M. Clairville, fraîches écloses de la veille.
— Eh bien! leur dis-je, puisque vous n'avez pas d'avis sur ces chansons, je vais vous donner le mien. Il y a de la gaieté, et, chose plus étonnante, presque toujours de l'orthographe. M. Clairville n'est pas toujours original, il s'en faut, et il est quelquefois assez hardi pour prendre des sujets de Béranger et les traiter à sa façon. Ah! si vous avez lu, guêpes de bon goût, ces quelques chansons refaites et contrefaites, quels coups d'aiguillon vous donneriez à cet incroyable audacieux ! Sachez aussi, ô guêpes chastes, que les
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chansons de M. Clairvilie sont souvent plus grivoises qu'il ne convient. Vous voilà averties, et d'ailleurs, en homme prudent, je ne laisserai pas le livre à votre disposition, et je me garderai bien de le laisser traîner sous vos pattes.
Mon auditoire était fort attentif, et je parlais moitié riant, moitié sérieux et avec une voix aigrelette, absolument comme M. Saint-Marc-Girardin dans sa chaire de la Sorbonne. J'étais content de moi, et j'aurais longtemps continué sur le même ton, si la méchante petite Azazel , qui n'a pas l'air d'y toucher, n'eût quitté sa place à la dérobée, et ne m'eût vivement piqué à l'oreille.
— Ce n'est pas bien, Azazel, c'est une trahison î me suis-je écrié en interrompant mon discours. Mais songeant aussitôt que si je me prends de querelle avec Azazel, toutes ses compagnes se mettront d» la partie contre moi, je change de ton et de sujet :
— Chères amies, j'oubliais que votre bonté m'a promis quelques renseignements sur votre bon maître.
Mammone, Azazel, Astarté, Padoke,Grimalkin parlent toutes à la fois, et, dans ces clameurs confuses, il m'est d'abord impossible de rien distinguer.
— De grâce, mes bonnes amies, un peu de calme, et mettons de l'ordre dans nos discours. Tâchez de ne parler que deux à la fois, si cela se peut. Votre maître aime la netteté, quoiqu'il y ait parfois dans ses livres des reflets de rêverie allemande, et quand on parle de cette intelligence nette et vigoureuse, il faut en parler clairement. Mammone, vous avez la parole, mais je vous préviens que le point de départ de la discussion est que votre maître a beaucoup d'esprit.
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MAMMONE : C'est de l'esprit un peu haché menu.
— II saisit très-bien, dis-je, les contradictions sociales, n'est-ce pas, Azazel ?
— Oui, mais il détaille un peu trop, réplique Azazel.
— Il ne se laisse pas prendre aux déclamations, ajoutai-je. Il déshabille admirablement ses contemporains.
— Il n'a pas l'ironie puissante de Rivarol, dit Griraalkin.
— Il voit et il dit vrai, dis-je en m'animant.
— Il se répète, bourdonne Padoke.
— Il est poétique à ses moments, dis-je en regardant Astarté entre les deux yeux.
— Ses moments sont courts, réplique-t-elle.
J'étais outré de tant d'ingratitude, et je sentais bouillonner ma colère contre ces insectes au cœur d'homme; j'aurais éclaté si je n'avais cru plus à propos de leur adresser un petit discours. Fort humblement alors j'ai demandé la parole; on s'est tu comme par enchantement, et moi, qui ne me doutais pas de la tempête que renfermait ce silence hypocrite, rassuré par la nouvelle attitude de mon auditoire, je trempe mes lèvres dans un verre d'eau sucrée, et je commence avec un geste arrondi.
— Je vous remercie, chères et honorables guêpes, des renseignements lumineux que vous venez de me prodiguer ; mais permettez-moi de vous dire que vos bourdonnements ne sont pas toujours complets. Ainsi, vous ne m'avez parlé que de M. Viennet, poëte , et vous ne m'avez pas dit un mot de M. Viennet, l'homme politique. A la vérité, vous pourriez me répondre qu'il