‹ Coups de plume sincèresChapitre 39 sur 53 · SES DERNIERES NOUVELLES · texte numérisé non relu

SES DERNIERES NOUVELLES

M. Prosper Mérimée, — physionomie spirituelle et froide, mélange de Fontenelle et de Duclos.

M. Mérimée a une place à part dans la littérature contemporaine. Sans doute il n'est pas sur un de ces trônes qu'occupent les princes régnants, en vue de tout un peuple; mais il est dans un bon fauteuil, en vue d'un public d'élite, et sous un demi-jour favorable qu'il sait se ménager avec un art infini : il n'y a pas de beauté sur le retour qui se livre à une plus savante combinaison de stores et de rideaux.

Notre époque ne manque pas d'ambitieux bruyants qui se précipitent sur la renommée comme sur une proie. Ces gens-là ne parlent pas, ils crient; ils ne marchent pas, ils font des bonds, et, en un mot, ils ont recours aux moyens les plus violents pour attirer les regards. Ils s'affubleraient de manteaux écarlates, s'ils l'osaient! M. Mérimée, au contraire, pour mieux pro-

voquer l'attention, a eu Tair de la dédaigner; pour mieux faire naître le bruit, il a fait semblant de le fuir, et c'est ainsi qu'il est arrivé à tout, en ne se souciant de rien en apparence. L'Académie, qui se plaît si souvent à dire : repassez, lui ouvrit sa porte au premier coup de marteau. Mais fidèle à son système, M. Mérimée entra à l'Institut comme chez lui, sans émotion, et il succéda à Charles Nodier comme il eût succédé à M, Dupaty, sans faire plus de frais. Je me souviens de sa réception, et du mécompte qu'éprouvèrent les belles dames venues là comme à une fête. Elles s'attendaient à une biographie de l'auteur de Trilby, animée et vivante comme un conte de l'auteur de Colomba. Quel désappointement ! M. Mérimée se borna à leur apprendre queM. Charles Nodier était né à Besançon, qu'il avait écrit plusieuis ouvrages, et qu'il était mort à Paris !

C'était pousser le procédé un peu trop loin, il faut en convenir, et M. Mérimée avait dépassé le but : sa sobriété n'avait été que de la sécheresse et rien de plus.

Certes, l'écrivain sobre a un grand avantage sur l'écrivain exubérant, à intelligence égale, d'ailleurs ; car, tandis que le second s'étale complaisamment, se gaspille et laisse voir aussitôt le fond de sa bourse, — le premier, en se resserrant, paraît plus riche qu'il n'est en réalité, il laisse croire à des fonds de réserve ; on lui suppose toujours un coffre-fort bien rempli auquel il ne touche pas. C'est l'éternelle histoire du prodigue et de l'économe : on ne prêterait rien à l'un, si riche qu'il soit, et on fait volontiers crédit à l'autre, si petite que soit sa fortune. Or, il y a déjà longtemps que l'imagination des lecteurs a ouvert un grand crédit

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à M. Mérimée, et que le banquier universel est tout prêt à payer en admiration les lettres de change qu'il plaît à l'auteur de Colomba de tirer sur lui.

M. Mérimée a-t-il profité suffisamment de cette veine heureuse? Franchement Je ne le crois pas. Chose singulière ! il a mis une grande habileté à faire valoir, à mettre en relief le talent que nous lui connaissons, et avec moins d'habileté, il aurait eu plus de talent! Il faut la liberté pour les esprits solides et fi^ns, et non pas les liens toujours étroits, souvent absurdes d'un système ! Sans doute, M. Mérimée, dans plus d'abandon, n'eût pas combiné son roman avec plus de justesse, ni saisi ses personnages avec plus de finesse et d'énergie ; mais il eût animé son œuvre d'un souffle plus puissant, et l'eût douée d'une variété plus grande.

Pourquoi ne l'a-t-il pas voulu? Pourquoi a-t-il endossé dès le premier jour un costume invariable, à peu près comme ces dandys qui veulent éterniser la toilette de leur plus belle saison, et qui, après avoir été un instant les rois de la mode, deviennent ridicules dans leur vieil accoutrement et font sourire? Pourquoi trouvons-nous invariablement, au fond des ouvrages de M. Mérimée, l'ironie froide et l'insensibilité incurable? Pourquoi s'est-il fait un évangile à son usage et qui n'a que deux mots : se moquer de tout et ne croire à rien? Car il ne croit à rien. Il ne croit ni au passé, comme les retardataires, ni au présent, comme les ambitieux, ni à l'avenir, comme les esprits clairvoyants et désintéressés. Et de quoi ne se moque-t-il pas en sourdine? Encore, s'il y avait un peu de génie là-dessous ! L'ironie de Voltaire était éblouissante, l'insen-

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sibilité de Goethe était olympienne, et le désespoir de Byron était tout de flamme ; mais M. Mérimée n'a rien de tout cela. Son ironie est glacée; souvent elle n'est comprise que de lui seul ; d'autres fois, elle se réfugie dans quelque épigraphe grecque, où il n'est pas facile à tout le monde, surtout aux lectrices, d'aller la chercher.

Où M. Mérimée se rattrape, c'est dans l'art du récit : là il est maître, surtout quand il a affaire aux mœurs accentuées de l'Espagne et de la Corse. Livrez-lui un bandit, il fera un chef-d'œuvre. Il a toujours eu une vive prédilection pour ce genre d'artistes, et il les a toujours peints avec amour. Je ne crois guère M. Mérimée susceptible d'admiration que pour un superbe bandit.

Carmen^ la première nouvelle du recueil nouveau, est l'histoire des amours orageux et tragiques d'un bandit espagnol et d'une bohémienne. Cela ne nous ressemble pas et n'en est pas moins humain. Carmen est admirable de vérité et d'originalité : c'est un démon irrésistible. Avec quel art Tauteur en a fait une créature très-vivante , très-vraisemblable , et en même temps la personnitication des vices de sa race. En général, quand nos romanciers font des mythes, ils créent un personnage tout d'une pièce et qui est mal à Taise dans la vie, comme un moderne dans un vêtement de ter du moyen âge. Mais l'héroïne de M. Mérimée est une vraie femme. Corrompue comme la civilisation et sauvage comme la nature, Carmen est une patricienne de grand chemin, une reine de Bohême, une Cléopâtre de ruisseau, et l'on comprend comment, avec une telle

donnée, il était facile de tomber dans la fantaisie. Or, l'auteur ne s'est pas écarté une seule fois de la vraisemblance, et il a enfermé cette jeune fille bizarre dans des événements si positifs, il l'a encadrée dans une action si précise qu'on la voit et qu'on Tentend : elle est aussi naturelle dans les bouges de Séville où elle dépouille les passants en leur disant la bonne aventure, que dans le bois solitaire où son amant la tue à coups de couteau, sans la faire fléchir dans son indomptable volonté.

José Navarro n'est pas un bandit héroïque; c'est tout simplement un homme passionné. Du jour où il a rencontré Carmen, on sent qu'il ne s^appartient plus, et que, d'entraînement en entraînement, il arrivera au garrote. C'est une figure énergique et simple, fortement dessinée, pas le moins du monde un bandit d'opéracomique. M. Mérimée ne le jette pas dans les aventures, et il dit juste ce qu'il faut pour qu'il intéresse, je ne dis pas pour qu'il amuse.

Comparez Luiggi Wampa à José Navarro, si vous aimez à rapprocher les écrivains et à étudier les différences de manière ! Aussitôt, vous verrez surgir^ comme dans un daguerréotype, les physionomies si dissemblables de M. Alexandre Dumas et de M. Prosper Mérimée, les deux héros des genres opposés ; l'un le romancier éblouissant, l'intarissable conteur arabe ; l'autre, le romancier contenu, impassible en apparence et qui ne livre rien au hasard ! A côté de M. Alexandre Dumas, M. Prosper Mérimée, à première vue, n'est presque pas un romancier, c'est un moraliste ; mais quand on y regarde de plus prèSj on voit que Timagi-

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nation , quoiqu'elle n'éclate pas en fusées et en soleils, comme dans les romans de M. Dumas, n* existe pas moins dans les nouvelles de M. Mérimée.

On crée dans les petits cadres aussi bien que dans les grands, et Carmen est une des créations les mieux réussies de l'auteur de Colomba. Sans doute, on peut encore reprocher à M. Mérimée de ne pas assez varier ses effets ; car, de même qu'il y a trop de coups de fusil dans son roman corse, il y a trop de cigares dans son roman espagnol. Ensuite, je ne sais pas pourquoi la nouvelle ne se termine point dans le volume comme sous sa première forme. On y a ajouté un chapitre sur les mœurs et la langue des bohémiens. C'est un horsd'œuvre qui doit être mis en note, et non pas être donné comme un dénoûment. Il faut laisser le lecteur sur la mort de Carmen, et ne pas l'entraîner du cadavre de la pauvre bohémienne dans des questions de philologie. Je n'ignore pas que ce sont là des jeux habituels à M. Mérimée, et une des fâcheuses conséquences de cette ironie dont j'ai parlé. M. Mérimée aime trop à montrer dans ses nouvelles qu'il est membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, non par vanité, assurément. Il s'amuse trop à mêler à l'émotion du récit quelque dissertation philologique. L'auteur s'amuse à ce jeu, mais le lecteur se refroidit.

Arsène Guillot est une Carmen moins originale et plus touchante : c'est une bohémienne de Paris. C'est la pauvre fille ignorante et bonne qui tombe dans le vice, sans être vicieuse d'abord ; la pauvre fille superstitieuse et désordonnée qui fait un cierge à Saint-Roch, afin que le bon Dieu lui envoie un amant! Mais ce n'est

pas Arsène Guillot qui est le sujet de la nouvelle ; elle n'en est que le prétexte. Le sujet est une femme du monde pieuse, que la charité entraîne vers la pauvre tille, et qui est entraînée bien plus loin.

L'étude était difficile, et neuve. Il fallait une grande délicatesse de pinceau pour tout faire comprendre, sans tomber dans la peinture galante. Un mot de trop, et l'on pouvait glisser dans le Grécourt, au lieu de se maintenir dans le la Rochefoucauld et le la Bruyère.

L'Abbé Aubain est une esquisse du même genre, mais en quelques coups de crayon seulement. Ce sont quatre lettres d'une jeune femme à une de ses amies. Cette jeune femme est quelque peu parente de madame de Piennes, A' Arsène Guillot, quoique moins pieuse et moins douce. En général,, les femmes du monde de M. Mérimée sont coulées dans le même moule. L^héroïne du Vase étrusque, celle de la Double Méprise, et pâme de Piennes, ont un air de famille compromettant. Les héroïnes de M. Mérimée , pour être originales, ont besoin de vivre ailleurs que dans un salon de Paris; il leur faut le Maquis ou la Sierra.

Madame de P... est une grande dame parisienne que des nécessités passagères de fort une relèguent avec son mari dans un vieux château. Il n'y a pas âme qui vive autour de ce manoir. Si ; il y a un curé de village, — curé aux yeux noirs, au front pâle et mélancolique. N'allez pas rêver tout un roman là-dessus! d'histoire, il n'y en a pas; et voilà toute l'histoire.

Et maintenant, je conseille à M. Mérimée de ne pas aller plus loin, en ce genre : il a atteint l'extrême limite. L'art chaste s'accommode très- bien de la nudité;

mais l'art de M. Mérimée n'est pas chaste, et dans l'emploi qu'il fait de la gaze et de la feuille de vigne, on devine qu'il veut plutôt découvrir que cacher : c'est un raftinement de plus.

Les succès de M. Mérimée ont été surtout une affaire de contraste. Dans une littérature moins surexcitée, moins fiévreuse, M. Mérimée et sa sobriété eussent beaucoup moins réussi. L'heure lui a été favorable, mais il n'en a profité qu'à demi. Pourquoi derrière l'écrivain sent-on toujours, je le répète, l'homme ironique qui vous montre son œuvre sans y croire, et qui est toujours sur le point de railler son lecteur? Il n'y a guère, dans les romans de M. Mérimée, que Colomba où l'on ne voie pas se projeter ironiquement, de page en page, la silhouette de l'auteur. Les succès de M. Mérimée seraient bien plus grands, s'il avait voulu être plus simple, s'il n'avait pas joué la froideur, visé à l'impassibilité et à l'éternelle moquerie, en un mot, s'il n'eût pas voulu être athée en matière d'inspiration. On dit même qu'il est plus athée que cela; mais il est sénateur.

gi:rard de ivkryal.

M. Gérard de Nerval est un homme de lettres, — chose de plus en plus rare au milieu du nombre toujours croissant des gens de lettres ! M. Gérard de Nerval fait des livres, — chose de plus en plus extraordinaire en face des milliers de livres qui fondent en avalanches sur le pays de France, du l^"" janvier à la Saint- Sylvestre !

Aimer les lettres pour elles-mêmes, et ne s'être jamais hissé sur ses livres pour attrapper au passage des honneurs gratuits ou des honneurs lucratifs ; se tenir par goût à l'écart et se contenter des joies innocentes de l'imagination et de la plume ! M. Gérard de Nerval n'y pense pas? A quoi pense-t-il donc ? Je ne m'étonne point qu'il passe pour un personnage bizarre, et qu'on ait fait courir toute sorte de bruits sur son compte. Pour peu qu'en littérature les choses aillent leur train encore quelque temps, et que M. Gérard de Nerval continue, de son côté, à marcher dans son sentier, je lui prédis sans grand effort qu'il ne tardera pas à devenir un être quasi fabuleux, à l'existence duquel on

ne voudra pas croire sans le voir des yeux et sans le toucher de la main. — L'amour des lettres s'en va !

Cette belle passion si puissante et si féconde au dixseptième et au dix-huitième siècles, 'et qui, il y a vingt-cinq ans à peine, se réveilla parmi nous avec tant d'ardeur, agonise tristement aujourd'hui. Les gens de lettres s'associent pour discuter et sauvegarder leurs intérêts, ce qui est fort bien assurément; mais cela ne suffit pas pour redonner la vie à la littérature défaillante, et susciter un mouvement généreux dans le monde de l'imagination et de l'art.

Est-ce que les preuves del'atonie littéraire n'éclatent pas de tous côtés? Voulez-vous un symptôme infaillible? Regardez les nouveaux venus. Comment s'annoncent-ils? Que font-ils? Sont-ils contents ou mécontents de leurs devanciers ? Viennent-ils pour les continuer en les admirant, ou pour les remplacer en les combattant? Ni ceci ni cela. Les nouveaux venus n'ont pas un si grand idéal et n'affichent pas tant d'ambition. Ils ne sont ni révolutionnaires ni conservateurs, et le pire, c'est que s'ils n'ont pas assez d'orgueil, ils n'ont pas non plus assez de modestie. Au demeurant, sans physionomie propre, si on leur demande leur nom, chacun d'eux peut répondre, comme dans la fable antique, qu'il s'appelle Personne.

Autrefois, quand on faisait son entrée dans le monde littéraire, on ne se présentait pas sans bagage; le plus souvent même, pour si jeune qu'on fût, on avait un havre-sac bien garni. Puis on allait aussitôt consulter l'oracle, c'est-à-dire quelque grand écrivain dans sa gloire, qui ne manquait pas de vous donner des

conseils sévères, trop sévères même quelquefois, mais c'était un petit malheur dont les vocations vraies n'avaient pas à se plaindre. C'est Voltaire qui changea tout cela, et qui, le premier, répondit aux flatteries des néophytes par des flatteries de grand homme; c'est lui qui, le premier, distribua à tort et à travers des brevets de talent mesurés sur le degré d'admiration qu'on avait pour lui. Quel succès a eu cette charmante façon de payer ses flatteurs !

Au reste, l'usage des conseils n'existait pas seulement pour l'inexpérience et aux débuts, il se continuait dans l'âge mûr et jusqu'au sein de la gloire. Racine et Molière consultaient Boileau, dont l'amitié élargissait l'intelligence et attendrissait le cœur, et qui devenait, pour l'auteur du Misanthrope et pour l'auteur d'Athalie, un conseiller large et sympathique. L'écrivain avait donc autrefois un conseil privé, sans compter le conseil public de la critique ; et c'est ainsi que se perpétuait l'amour des lettres et que se maintenait toujours dans la littérature un niveau élevé.

Il y a un quart de siècle, ce fut mieux encore. Une génération se leva tout entière, pleine d'enthousisame, ayant à sa tête les deux plus belles choses de ce monde^ — la jeunesse et le génie. Cette génération, n'ayant, pour ainsi dire, qu'une âme, fut poétique et noble jusque, dans ses excès. On se soutenait alors, et on s'animait fraternellement. L'art était devenu comme une religion qui aurait trouvé ses martyrs au premier signal. Où êtes-vous, maintenant, magnifique enthousiasme d'hier, généreuses extravagances, immenses désirs, vaste ambition, où êtes-vous?

Aujourd'hui, on fait son entrée dans le monde littéraire avec ou sans provisions, et, en tout cas, la bourse n'est jamais remplie. On ne va consulter personne ; c'est plus tôt fait : les billets de grand homme qui prometl aient si facilement l'avenir et la gloire, ces nouveaux billets à La Châtre, sont eux-mêmes tombés en désuétude. On fait son premier vaudeville, son premier roman ou son premier volume de vers, sans tressaillement, sans la moindre crainte, avec beaucoup d'assurance. Après quoi, on est bombardé, pour parler comme Saint-Simon, membre de la Société des auteurs dramatiques, ou de la Société des gens de lettres; on paie exactement sa cotisation; M. Godefroi vous donne un reçu, et voilà.

M. Gérard de Nerval n'appartient pas à cette génération, il appartient à la précédente, et il en est une des plus gracieuses et des plus originales physionomies. Où est-il né ? Je n'en sais rien. Quel âge a-t-il ? Je l'ignore. Charles Nodier a dû être son parrain^ et Henri Heine doit être son ami, je le suppose aux affinités, car, je le répète, je ne sais rien de positif. Quelqu'un, — un fier talent, j'en réponds, qui l'aime depuis plus de vingt ans, qui a vécu avec lui, voyagé avec lui, écrit avec lui, et à qui je demandais quelques détails biographiques sur M. Gérard de Nerval, — m'a répondu : « Mais je ne le connais pas du tout, moi, Gérard ! » Telle est la biographie de Gérard de Nerval faite par son ami intime.

Ce qu'on peut affirmer, c'est que Gérard de Nerval a passé toute sa vie à lire, à écrire, à rêver. A la tête d'un de ses volumes, on a placé la fée du Rhin, la

séduisante et fatale Ondine. Elle trône, elle chante, elle attire. Les doigts sur sa mandore, elle penche son beau front et regarde en bas un jeune étudiant assis sous les pampres, devant une table, le verre en main. Eh bien ! ce blond étudiant allemand, avec sa casquette, sa redingote à brandebourgs, ses bottes à retroussis et sa bouteille de Johannisberg ; ce blond étudiant qui commence déjà à voir l'Ondine au fond de son verre, c'est Gérard de Nerval lui-même. Seulement, il y a une omission : Gérard de Nerval ne boit pas sans lire, et il eût fallu un livre à côté de sa bouteille ; il eût fallu Faust à côté du Johannisberg.

Gérard de Nerval est à la fois un érudit et un rêveur. Il est chose ailée; il semble enveloppé d'un nuage; il n'a pas l'air de prendre au sérieux le monde réel : il paraît et disparaît, il part et revient : on dit qu'il fait souvent un long voyage pour aller voir d'un certain endroit se lever le soleil. Ce rêveur fantasque connaît pourtant parfaitement la vie ; il sait les hommes, et à un fond de rêverie allemande, il joint une forte dose de bon sens français.

Pendant plus de vingt ans, Gérard de Nerval a semé son talent et son esprit dans les journaux et les revues. Divers éditeurs ont eu la bonne pensée de recueillir ces feuilles volantes, et il en est résulté d'excellents ouvrages, à la tête desquels il faut placer le Voyage en Orient, œuvre capitale de l'écrivain.

La littérature moderne a beaucoup voyagé en Orient, et elle a rapporté de fort belles pages : Vltiné' raire de Paris à Jérusalem est une des œuvres où le génie de Chateaubriand se montre avec le plus de

GERARD DE >tRVAL. 3 1 I

grâce : je conseille à beaucoup de gens de le relire. C'est un livre qui n'a pas vieilli ; il a, comme au premier jour, la poésie et le souffle antiques; c'est un transparent à travers lequel on aperçoit parfaitement la Bible et Homère; c'est du Chateaubriand simple, c'est-à-dire du meilleur. Qu'on relise Vltinéraire, et que les jeunes débutants le lisent, car il pourrait bien se faire qu'ils ne l'eussent pas lu.

MM. Michaud et Poujoulat sont allés aussi à Jérusa- , lem, et leur Correspondance peut être consultée avec fruit. Ce sont des croisés refroidis, mais ce sont des écrivains distingués. A son tour, M. le comte de Marcellus, l'ancien secrétaire de France à Londres, l'heureux voyageur à qui nous devons la Vénus de Milo, nous a donné d'intéressantes impressions de voyage sur l'Orient.

Qui ne connaît le Voyage en Orient de M. de Lamartine ? Qui ne s'est plongé avec bonheur dans ces descriptions magnifiques où le poëte se montre aussi riche qne la nature et lutte avec elle de prodigalité? Jamais la nature orientale n'avait rencontré un pareil peintre, et jamais non plus la civilisation et les mœurs de l'Orient n'avaient été vues de plus haut. Avec une souplesse de talent admirable, M. de Lamartine, dans son Voyage, est tantôt sublime, tantôt familier. Ses jugements sont toujours pleins d'élévation, et ses récits toujours charmants. Personne n'a oublié la visite à lady Esther Stanhope. Lady Esther faisait métier de prophétiser. Avait-elle lu dans quelque étoile qu'elle devrait son immortalité à M. de Lamartine ? c'est douteux. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle prédit au

voyageur qu'il jouerait prochainement un grand rôle dans les destinées de son pays. Sorcière ou non, lady Esther, sur ce point, y voyait plus clair dans son château de Liban que toute notre chambre des députés.

Au milieu de tous ces tableaux de l'Orient, tableaux de grands maîtres et tableaux d'amateurs, la toile de Gérard de Nerval a son originalité. On dira que ce n'est que de la peinture de genre ; c'est de l'excellente et fine peinture.

Voyageur humoriste sans prétention à l'humeur, gai sans grimace, spirituel sans effort, Gérard de Nerval, pour un lecteur qui ne s'y connaîtrait pas, pourrait bien n'avoir fait qu'un livre intéressant, mais ordinaire, tandis qu'en réalité il a écrit un livre où tout est de premier choix. Il y a déjà un grand art à cacher ainsi l'art et le travail. •

Naturellement, avec ses habitudes d'étudiant, M. Gérard de Nerval prend le chemin de l'école. Tant mieux. Il s'arrête longtemps à Vienne ; nous n'y perdons rien. Les Amours de Vienne sont un très-joli chapitre. J'aime mieux pourtant, et de beaucoup, les Femmes du Caire, parce qu'ici nous entrons dans un monde moins connu, et que l'auteur nous en dévoile tous les détails avec beaucoup de charme.

En général, M. Gérard de Nerval apprend beaucoup de choses, même à ceux qui savent; et cela sans avoir la prétention de rien enseigner à personne. Il raconte, il amuse, il instruit. Croyez-vous qu'il y ait une meilleure manière d'être professeur?

Le Voyage en Orient de Gérard de Nerval restera comme une des bonnes productions de la littérature

moderne ; c'est le livre d'un Sterne sans larme à l'œil. Faut-il regretter cette larme? Oui ^

Lorely, ou les Souvenirs d'Allemagne, a son mérite aussi, quoique le voyage en Orient, en lui prenant un peu violemment peut-être ses Amours de Vienne^ ait dépouillé ce livre d'un de ses chapitres les plus naturels et les plus attrayants. En revanche^, Lorely contient Léo Burckart, ce drame qui fut joué en plein théâtre de la Porte- Saint-Martin, et où le rêveur n'était plus un rêveur, mais un véritable écrivain dramatique. Ce drame n'est pas donné aujourd'hui tel qu'il fut joué, avec les coups de ciseaux de la censure d'abord, et des faiseurs ensuite; nous l'avons là tel qu'il fut écrit, dans sa véritable allure et dans toute son ampleur.

Un drame, et un drame politique, par Gérard de Nerval î Pourquoi pas ? Est-ce que je n'ai pas dit que Gérard de Nerval était un étudiant allemand ? Et ne sait-on pas qu'en rêvant et en fumant, la jeunesse allemande tressaille au nom de la liberté? Si son imagination est quelquefois dans le nuage, son cœur est toujours dans la patrie. Bonne et brave jeunesse allemande !

On accusa, au lendemain du drame, l'auteur de Léo Burckart d'avoir terminé sa pièce en sceptique. A cela,, l'auteur répond que le même reproche peut être

( 1 ) C'est vrai, m'a dit Gérard de Nerval, je ne pleure pas ; mais savez-vons pourquoi? c'est que, pour rien au monde, je ne voudrais être pris pour un de ces écrivains dont la sensibilité est comparable à celle des amoureux qui jettent des gouttes d'eau sur leurs lettres en guise de larmes.

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adressé aux drames historiques de Shakspeare, de même qu'h Wallenstein ou à Goëtz de Berlichingen.

Je dirai à M. Gérard de Nerval le mot de Bossuet à Louis XÏV : « Il y a de grands exemples pour et de grandes raisons contre. » Pour mon compte, je crois que le drame historique, pas plus que l'histoire, n'a le droit d'être sceptique, et si je me prononce si crûment contre le scepticisme, alors même qu'il se présente sous une figure poétique, on comprendra ma colère contre le scepticisme en prose, et par conséquent contre les illuminés; mais c'est un livre que l'auteur refera.

Je finis comme j'ai commencé : Gérard de Nerval est un homme de lettres dans la grande et pure acception du mot. Il a le culte désintéressé et passionné de l'art, et c'est sur quoi j'appuie de toutes mes forces, aujourd'hui que le culte de l'art s'en va.

Le niveau baisse ; relevons le niveau !

LE CIYILISATEIR DE LAMARTIAE.

Si, dans les climats heureux, la douce rosée du ciel suffit presque pour féconder la terre, il n'est pas de climat où le champ de la civilisation puisse être fécondé aussi facilement. Dans tous les siècles et sous toutes les latitudes, partout et toujours, la moisson du progrès ne pousse et ne grandit que sous la triple rosée de la sueur, des larmes et du sang.

Montrez-moi une découverte, et je vous montrerai les souffrances, peut-être le martyre de l'inventeur ! Montrez-moi un bienfaiteur de l'humanité^ et je vous montrerai un calvaire ! Dès qu'on voit apparaître un grand homme, les mains pleines de bienfaits, la première question qu'il faut se poser est celle-ci : Comment va-t-on s'y prendre pour se venger de cet homme-là?

La grande route de la civilisation est un véritable chemin de la Croix, avec ses stations au complet. Il y a les outrages des méchants, et il y a aussi la compassion de quelque belle Ame; il y a les défaillances du juste :

il y a la victoire de l'iniquité et enfin presque toujours une moi't ignominieuse- Telle est la loi; mais qu'importe après tout, puisque le drame douloureux du génie se termine, plus tôt ou plus tard, par une transfiguration lumineuse, et que le martyre de l'initiateur devient la plus belle page de sa gloire ? Consolez-vous, ô grands hommes, de la lourdeur de votre croix, puisque ce n'est qu'à ce prix que vous êtes véritablement grands, et que si vous ne frappiez à la fois l'humanité à l'imagination et au cœur, si au moment où vous la passionnez par votre génie vous ne l'attendrissiez pas par votre infortune, vous n'auriez que la moitié de l'admiration de l'histoire; car l'admiration n'est complète que mêlée de larmes, et l'histoire est froide pour les grands hommes qui ne la font pas pleurer !

Déroulez-vous, légendes sacrées de la gloire et du malheur !

Il y avait dans la ville de Cymé, colonie grecque de l'Asie Mineure, une jeune orpheline du nom de Critéis, belle comme le jour, et aussi pauvre que belle. Elle inspira de l'amour à un inconnu, que je soupçonne fort d'être un dieu, car l'enfant qu'elle mit au monde fut Homère. Homère n'est pas un poëte, c'est la poésie. Les siècles, en passant sur ses vers, n'en font que mieux resplendir l'immortelle jeunesse. Tous les grands côtés de l'âme humaine sont admirablement éclairés par le soleil de Y Iliade et de V Odyssée, et l'on dirait que toutes les Muses chantent alternativement par la voix de l'aveugle divin.

Or, Homère s'en allait de ville en ville, mendiant son pain et chantant ses vers. Déjà vieux, il voulut re-

voir les bords du Mélès, où il avait joué, enfant, et la ville de Cymé, pour s'y reposer et y mourir. Arrivé aux portes de la ville, il se fit reconnaître et pria qu'on l'introduisît dans l'assemblée des vieillards, qu'il enchanta par ses poëmes et auxquels il promit de consacrer désorn)ais sa lyre à immortaliser leur patrie, s'ils voulaient lui assurer le pain du jour et l'abri du soir. Les vieillards l'engagèrent à se présenter devant le sénat pour y faire ratifier ce traité, où le génie se donnait pour uneobole.

Homère se rendit au sénat et renouvela sa demande; il chanta, et Ton allait avoir l'imprudence d'accorder un toit et la subsistance à ce demi-dieu, lorsqu'un grave sénateur, le premier homme d'État sans doute de la république, se leva et fit observer que si la ville s'engageait ainsi à recueillir et à nourrir tous les poètes aveugles errants dans l'Ionie, c'en était fait du trésor public! L'homme d'État eut un plein triomphe, et Homère fut chassé de la ville !

11 se traîna jusqu'à Phocée, où il fut recueilli par un maître de chant du nom de Thestoride. Celui-ci connaissait depuis longtemps le génie du vieil aveugle par les récits des marchands de Smyrne. Il alla audevant de lui, l'entoura d'hommages, lui offrit sa maison, ne lui demandant en retour qu'une copie de ses poëmes. C'était un piège infâme caché sous les apparences de l'admiration. Thestoride enrichit sa mémoire des plus beaux vers du vieillard, et alla les chanter à Chio en se les appropriant. Homère ne se doutait pas du larcin, mais des matelots arrivant de Chio, et entendant Homère chanter sur le port de Phocée les vers

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qui les avaient charmés dans la bouche de Thestoride, déclarèrent hautement que le vieillard était un voleur de gloire, un détrousseur de renommée : c'était le dernier coup.

Chassé de sa ville natale, sans abri où reposer sa tête, et dépouillé du seul bien qui lui restait, de son génie, il ne faut pas cependant qu'Homère se plaigne trop de son temps, qui le traita véritablement avec douceur, car, entin, il ne fut pas mis en lambeaux comme Orphée.

Du calvaire de la poésie, passons au calvaire de la sagesse. Est-ce que le nom de Socrate n'est pas synonyme de Sagesse ? est-ce que dans toute la Grèce on ne disait pas que ce tils d'un sculpteur et d'une sagefemme avait transformé divinement le métier de son père et celui de sa mère; que, sculpteur des âmes, il les façonnait au beau, et que,. sage-femme des intelligences, il les faisait naître à la lumière?

Courageux sur le champ de bataille, Socrate arracha deux de ses disciples, Alcibiade et Xénophon, à une mort certaine, et se couvrit de gloire. Dans la vie politique, il fut un grand citoyen n'écoutant que la voix de sa conscience et de la justice. Un jour, le peuple d'Athènes avait injustement condamné au dernier supplice les amiraux de la république qui, après une défaite navale, n'avaient pu donner la sépulture aux morts. Les sénateurs, intimidés par les cris de la multitude, avaient sacrifié, pour se sauver eux-mêmes, les amiraux innocents. Heureusement, Socrate présidait le sénat ; il se leva, combattit le jugement du peuple, et offrit sa vie plutôt que de prêter la main à la vio-

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lence et au crime de ses concitoyens. Ce fut sa journée du drapeau rouge î

Socrate avait une raison trop haute et une âme trop ferme pour que la calomnie l'oubliât et pour que le peuple ne crût pas à la calomnie. Aristophane commença l'attaque par la raillerie; Anytus et Mélitus transformèrent bientôt les railleries du poète en accusation formelle. Mélitus était un ancien disciple de Socrate, qui osa accuser son maître d'impiété, et qui, comme tous les fourbes de tous les temps et de toutes les religions, eut l'habileté d'identifier sa haine personnelle avec la cause des dieux. Mélitus — combien il y a eu de Mélitus î — déclara hypocritement qu'il valait mieux être ingrat envers son ancien maître qu'impie envers la divinité, et il traîna, au nom de la religion, Socrate devant les magistrats.

Les juges, au nombre de cinq cent cinquante-six, se partagèrent en deux opinions : Socrate ne fut condamné qu'à la majorité de trois voix par le parti des démagogues réuni au parti des fanatiques. 0 vertu des coalitions !

Bois la ciguë, Socrate, et ne te plains pas ; dans cinq cents ans, il y aura un gibet qui sera le pendant de ta ciguë, et sur lequel mourra un Dieu !

La Grèce condamnait au dernier supplice le plus sage de ses enfants ; Rome ne voulut rien envier à la Grèce et fit tomber la tête du plus éloquent et du plus humain de ses orateurs. La tête de Cicéron fut clouée, entre ses deux mains coupées, sur la tribune aux harangues, qui devint par là le calvaire de l'éloquence.

Ainsi faisait l'antiquité: mais peut-être les temps

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modernes, éclairés par la lumière du christianisme, seront-ils plus doux, plus cléments, et auront-ils plus de respect pour le génie et les grandes âmes ? Voyons.

En un temps où la France était au fond de l'abîme, où la nationalité disparaissait, où le trône avait sombré, où les hommes découragés ne voyaient plus aucun moyen de salut et acceptaient la destinée avec désespoir, une jeune fille de douze ans, confinée dans un village, avait conçu le projet de délivrer sa patrie. Pendant six ans elle porte cette pensée sans la confier à personne, pas même à sa mère, pas même à son confesseur. Ce projet sublime, enfermé dans sa tête, y enfante des visions, et quand l'heure est venue, elle se dit inspirée de Dieu et part. Elle réveille le Dauphin, elle enflamme le peuple et les soldats, elle fait sacrer son roi à Reims ; tout est sauvé ! « La pauvre fille, dit Michelet, de sa chair pure et sainte, de ce corps délicat et tendre, a émoussé le fer, brisé l'épée ennemie, couvert de son sein le sein de la France ! »

Et maintenant, pauvre fille, que tu as sauvé le roi et le peuple, abandonnée de l'un et de l'autre, monte sur le bûcher et envoie ton âme à Dieu à travers les flammes qui ne sont pas plus pures que toi !

Voilà le calvaire du patriotisme. Voici le calvaire des inventeurs.

En 14'71, par un soleil brûlant, deux étrangers souillés de poussière, le front baigné de sueur, s'assirent à la porte d'un petit monastère d'Andalousie appelé Sainte-Marie de Rabida. Ces deux étrangers étaient Christophe Colomb et Diego, son fils. Le hasard servait bien pour la première fois le grand homme mé-

connu, car, dans ce petit monastère, il trouva le premier homme qui crut à son génie, il trouva son premier protecteur.

Le supérieur du couvent était Juan Pérès de Marchenna (le nom mérite d'être conservé), ancien confesseur de la reine Isabelle qui régnait alors avec Ferdinand sur l'Espagne. Homme pieux, il avait préféré le recueillement du cloître au bruit et aux intrigues de la cour, mais il avait conservé un grand crédit sur l'esprit de la reine. Juan Pérès de Marchenna recommanda Christophe Colomb à la reine : ce fut le premier vent heureux qui souffla dans la voile du sublime navigateur.

Hélas ! la protection d'une reine ne suffit pas pour l'accomplissement de la grande pensée de Christophe Colomb. L'envie ne tarda pas à se montrer et à s'acharner sur Colomb, même avant le succès. Pendant dix-huit ans, le pauvre homme lutta contre des obstacles sans cesse renaissants, la froideur et l'incrédulité des ministres, et surtout les colères des moines, qui s'obstinaient à repousser ses idées comme une impiété de la science. Il pleura, se découragea souvent, et, sans le prieur Juan Pérès, qui ne l'abandonna jamais, Colomb, l'œil fixé sur le monde inconnu qu'il voyait dans sa pensée, serait mort de désespoir.

Entin il triomphe : on croit à son génie, il a une flotte, le voilà sur l'Océan î Eh bien ! c'est ici que commencent sa gloire et ses malheurs. Le monde qu'il va découvrir ne portera pas même son nom, et un beau jour il en reviendra chargé de fers !

Après la découverte du nouveau monde, qui com-

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plétait l'univers, il n'est pas de découverte plus grande que celle de l'imprimerie, qui est aussi un monde. Gutenberg fiit le Christophe Colomb de la pensée.

Gutenberg naquit à Mayence^ petite république où la guerre civile semblait avoir pris droit de cité. A dixneuf ans, il avait déjà été proscrit deux fois. Le jeune proscrit voyageait seul, à pied, sa valise sur le dos, et une grande pensée dans la tête -, il ne songeait qu'au meilleur moyen de multiplier la Bible, c'est-à-dire la parole de Dieu.

L'idée de l'imprimerie germait déjà dans son cerveau, lorsqu'un jour à Harlem, en Hollande, le sacristain de la cathédrale, Laurent Koster, lui fit admirer une grammaire latine reproduite par des caractères taillés sur une planche de bois. C'était le jeune et pauvre sacristain, qui, amoureux et allant rêver dans les bois au printemps, au lieu de graver son chiffre et celui de sa maîtresse sur l'écorce des arbres, s'était amusé à sculpter les lettres amoureuses sur de petits morceaux de saule qu'il rapportait à celle qu'il aimait. Ce fut la première ébauche de l'imprimerie, à l'aide de laquelle il avait reproduit la grammaire latine, cette grammaire qui fut une révélation pour Gutenberg.

A partir de ce jour, l'enthousiasme s'empara de rinventeur, et, comme Christophe Colomb, il ne vécut que dans la fièvre sacrée de la découverte, et dans toutes les tribulations des inventeurs.

Accusé de sorcellerie, dépouillé par ses associés, Gutenberg vécut pauvre et mourut pauvre. Ce véritable fondateur de la civilisation moderne ne laissa pour tout héritage que les livres qu'il avait imprimés !

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Vieilles légendes^ dira-t-on, et bien loin de nous! Aujourd'hui, nous sommes bien plus intelligents et bien plus humains. Les grands inventeurs, comme les grands hommes de bien, s'appuient sur la reconnaissance contemporaine. Erreur profonde! Il est vrai qu'on n'accuse pas les mventeurs de sorcellerie ou de magie ; mais, à cela près, on ne les traite pas mieux qu'autrefois. Il est vrai encore que si nous avons quelque part un grand homme de bien, on ne lui fait pas boire la ciguë comme à Socrate, pas plus qu'on ne lui tranche la tête comme à Cicéron. L'ingratitude moderne a d'autres façons de procéder. Exemple :

Lorsque éclata la Révolution de Février, et qu'il y eut une éclipse soudaine de toutes les forces du pouvoir; quand toutes les colères populaires étaient déchaînées, un homme se rencontra qui se mit en travers des violences et des colères, et dit à la vengeance : Tu ne passeras pas ! Grâce à la fermeté indomptable de ce grand citoyen, nul ne fut menacé, ni dans sa vie, ni dans sa liberté, et de tous côtés alors on le proclama le sauveur 1

Mais à peine le danger fut-il passé, qu'on changea vite de langage. On ne se souvint plus de ce qu'on disait la vieille, et on déchira avec acharnement celui qu'on avait proclamé le sauveur. Les plus modérés de ces calomniateurs l'accusent aujourd'hui d'avoir violé toutes les lois divines et humaines! Allez, insulteurs, redoublez ! On vous pardonne, car vous êtes, sans que vous vous en doutiez, le complément nécessaire de la gloire. Je souhaite cependant, pour mon compte, si le souvenir de l'injure doit absolument rester, que le nom des

insulteurs disparaisse : c'est un vœu charitable. Quel châtiment, quand on y songe! être Méhtus devant Socrate, Fonseca devant Christophe Colomb, et l'évêque prévaricateur Cauchon devant Jeanne d'Arc?

En racontant la vie de tous les grands ouvriers de la civilisation, M. de Lamartine n'a eu qu'unbut, c'est de donner au peuple l'enseignement le plus substantiel et le plus moral. M. de Lamartine a admirablement réussi, et ses biographies des hommes de bien illustres et malheureux sont vraies comrrje l'histoire et intéressantes conmie des paraboles. Dans le Civilisateur^ M. de Lamartine est un tendre et sublime pasteur des esprits ; c'est un éloquent ministre de la sainte histoire.

l'édition populaire DES ŒUVRES DE VICTOR HUGO.

(ad usum delphini .)

Sous Louis XIV, le premier dauphin eut pour précepteur Bossuet, et le second dauphin eut pour précepteur Fénelon. Bossuet et Fénelon, véritables précepteurs de princes!

Sous la dernière monarchie, le précepteur de l'héritier de la couronne s'appelait Régnier, et les autres précepteurs de la lignée royale avaient nom Larnac, Latour, Trognon, Cuvillier-Fleury, hommes de mérite, sans doute^ mais qui n'avaient pas la prétention de marcher de pair avec l'auteur du Discours sur V Histoire universelle et l'auteur du Télémaque.

Vers le même temps, la royauté exilée n'était pas plus riche en précepteurs illustres : Chateaubriand n'avait pas accepté les fonctions de gouverneur à Goritz ; et Goritz, sans cette gloire, se trouvait au niveau des Tuileries. Sous ce rapport, les infortunes de la branche aînée n'avaient pas plus de chances que les prospérités de la branche cadette, et l'on est forcé de convenir qu'au moins en ce qui concernait l'éducation

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des princes, la monarchie avait baissé de plusieurs crans : elle était descendue de toute la distance qu'il y a entre Bossuet et M. Régnier, entre Fénelon et M. Guvillier-Fleury. — Après cela, il y a peut-être des gens qui trou vent .que Bossuet et M. Régnier c'est la même chose, et que Fénelon et M. Cuvillier-Fleury c'est tout un !

Regardez, d'autre part, ce qui se passe. Lamartine consacre son génie à l'éducation du peuple, en disant que, pour être admiré, il faut monter, mais que. pour être utile, il faut descendre. Et il descend avec bonheur ; il aspire à avoir sa place dans la mansarde et dans la chaumière ; après avoir été l'idole poétique des riches, il s'est fait l'instituteur des petits et des pauvres, et il écrit avec son âme, son cœur et ses entrailles un livre qui sera V Imitation du dix-neuvième siècle, puisqu'il glorifie tous les Christs de la civilisation, tous ces bienfaiteurs de l'humanité qui, comme le Fils de l'Homme, ont été crucifiés pour une bonne nouvelle.

Aujourd'luii, Victor Hugo, avec l'édition populaire de ses œuvres, revêt également les fonctions de précepteur du peuple. Voilà donc, d'un côté, MM. Régnier, Trognon, Larnac, etc., etc.; et, de l'autre côté, l'auteur des Méditations et celui des Feuilles d'Automne. A la qualité des précepteurs, on peut deviner facilement où est monseigneur le Dauphin !

Qui pourrait s'y tromper? L'avènement de la démocratie est écrit partout, sur notre sol, en lettres gigantesques et en lettres de feu. Tout conspire, depuis un demi-siècle, en faveur de cet avénenient. La science elle-même est l'active et irrésistible complice de la

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