DES ŒUVRES UE VICTOR HUGO
pourquoi une pareille tâche est-elle tombée en de pareilles mains? Parce que, jusqu'à présent, les maîtres de l'art^ en France, avaient dédaigné cet immense public sympathique et n'avaient visé qu'aux suftViiges des autres classes ; il y eut même un temps où l'on ne songeait qu'aux suffrages de la cour : tout le reste était pauvres gens, sotte espèce.
Voilà la raison ; il n'y en a pas d'autre. Est-ce qu'on croirait, par hasard, que le peuple, en France, est moins délicat et moins sensible que le peuple au-delà du Rhin, ou dans les montagnes d'Ecosse, ou sur le môle de Naples, ou sur les lagunes de Venise? Si on avait une telle pensée, on se tromperait complètement. Un peuple si héroïque à ses heures, si artiste toujours, est plus propre que tout autre à comprendre toutes les beautés de la pensée.
Avez-vous quelquefois assisté à ces représentations qu'on appelle des représentations gratuites? J'y ai assisté pour mon compte, et j'avoue n'avoir jamais vu les grandeurs de Corneille aussi admirablement comprises, aussi chaleureusement applaudies que par ce public qui s'étalait en blouses dans les grandes loges. Montaigne disait : Mais quoi ! ils n'avaient pas de chausses ! On peut dire de ces admirateurs naïfs de Corneille : Mais quoi ! ils n'avaient pas de gants ! Estce une condition indispensable pour comprendre et goûter le beau ?
Que le peuple ait des précepteurs illustres, et il sera bientôt digne d'eux. Sous ce rapport, M. de Lamartine a commencé une grande chose, et M. Victor Hugo
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vient y contribuer pour une large part avec l'édition populaire de ses œuvres.
Né avec le siècle, — ce siècle avait deux ans^ — M. Victor Hugo entra si jeune dans la gloire que ses premières œuvres ont déjà subi, on peut le dire, l'épreuve de la postérité, et sont consacrées par le temps. Ce novateur puissant, si longtemps en guerre, est aujourd'iiui paisiblement assis au milieu de ses conquêtes, comme Charleniagne dans la seconde moitié de sa vie.
Lorsque parut M. Victor Hugo, ses premiers vers à la main, il n'y eut qu'un cri d'admiration; et M. de Chateaubriand se hâta de le baptiser du glorieux sobriquet d'enfant sublime. Tout le monde sentait qu'un grand poète venait de naître à la France, et comme ce nouveau venu ne menaçait encore aucune position faite, n'ébranlait aucune renommée, la vieille littérature, ne se doutant de rien, applaudissait sur ses fauteuils vermoulus aux beaux vers de l'enfant sublime. Mais quand l'enfant fut devenu un homme, ce qui ne se fit pas attendre, et qu'il entra en conquérant dans cette poésie vieillie, et n'en pouvant plus, pour la convertir ou la balayer, le cri d'admiration se changea aussitôt en un long cri de colère.
C'est alors que commença la guerre du romantisme; c'est alors que l'enfant sublime devint un barbare, et que toute l'ancienne littérature prit les armes pour repousser cette invasion, sauver les dieux et la patrie, sans s'apercevoir que c'était cette invasion prétendue qui devait sauver le véritable culte des dieux et rétablir la tradition sainte !
La poésie de l'Empire, établie dans toutes les forte-