L EDITION POPULAIRE
Un jour on comprendra, même en changeant de règne, Qu'aucune loi ne peut, sans que l'équité saigne, Faire expier à tous ce qu'a commis un seul, Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul. On fera ce que nul aujourd'hui ne peut faire. Quand un aigle royal tombera de sa sphère, On ne s'abattra pas sur l'aiglon foudroyé, Et, tout en gardant bien le droit qu'il a payé De mettre le pouvoir sur un front comme un signe Et de donner le trône et le Louvre au plus digne, Un grand peuple pourra, sans être épouvanté, Voir un enfant de plus jouer dans la cité.
Voilà de la poésie et de la politique !
Quand Barbes fut condamné à mort par la cour des pairs, quelle voix s'éleva pour demander que cette tête ne tombât point? Ce fut toujours Victor Hugo qui fil UiOnter au trône ces quatre vers immortels :
Par votre ange, envolée ainsi qu'une colombe. Par ce royal enfant, doux et frêle roseau, Grâce, encore une fois ! grâce, au nom de la tombe ! Grâce, au nom du berceau !
Je pourrais poursuivre longtemps ainsi, mais en voilà assez pour faire comprendre combien l'édition populaire des œuvres de Victor Hugo peut être utile au peuple. C'est une bonne fortune pour le nouveau Dauphin.
Allons, monseigneur, économisez cinquante centimes par mois pour vous abonner au Civilisateur de Lamartine, et quatre sous par semaine pour acheter une livraison de Victor Hugo. Vous n'en serez pas plus pauvre, et vous en serez meilleur. Toutefois, pardonnez-moi ma franchise. Si on avait toujours parlé aux princes aussi franchement que je parle à Votre Altesse, l'histoire du monde ne s'en serait pas trouvée plus mal.
LES COAFESSlOiVS DEM. DliPlN^»).
Jeunes générations, écoutez et instruisez-vous! 0 mes concitoyens, vous avez grand besoin qu'on vous donne des leçons de patriotisme, de désintéressement, de modestie, de constance dans les opinions et de courage civil! Achetez-donc, — vousle lirezensuite, si vouspouvez, — le récit complet de mes faits et gestes politiques depuis le jour où je suis entré à la Chambre par un bon mot, jusqu'au jour où j'en suis sorti sans rien dire. Oui, sans rien dire, quoiqu'un affreux jacobin ait osé prétendre que c'était le jour où j'aurais dû le plus parler, et qu'il ait ajouté insolemment : Ainsi finissent les diseurs de bons mots. Ah! si j'avais encore eu la sonnette en main, comme j'aurais vite rappelé à l'ordre un pareil factieux , qui habitait évidemment la crête de la
(1) Présidence de l'Assemblée législative dans les séances où l'action modératrice et disciplinaire du président a dû intervenir. — Petites annales de 18^24 à 1853. —Discours de M. Dupin à ses électeurs, à la chambre des députés, en prenant le fauteuil, etc, etc. 1 vol.
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Montagne, puisqu'il ne comprenait pas que j'étais procureur général en même temps que président , et que c'était bien assez de perdre en un jour la moitié de mes fonctions ! cet homme avait un cœur de roche ou de bronze.
Que d'enseignements^ mes chers compatriotes, vous trouverez dans cette longue histoire où tout le monde est traité si durement, excepté moi ! Que voulez-vous? j'ai toujours été modeste : c'est une si précieuse vertu que la modestie. Sans doute, je suis convaincu que j'ai toujours raison, que je ne me trompe jamais, que j'ai toutes les qualités de l'intelligence et du caractère, et que je suis le parfait modèle de Thomme politique; mais cela est si vrai que je ne manque pas à la modestie en le pensant, et que je manquerais à la franchise en ne le disant pas.
Sachez d'abord que j'ai été élu député treize fois, et que, ne voulant pas avoir l'air de mendier des suffrages, je ne m'abaissais point à faire de circulaires électorales; je ne parlais qu'après Vélection à mes électeurs , dont les voix m'étaient parfaitement assurées, du reste. Comparez cette conduite si fière à celle de ces candidats quémandeurs, faiseurs de programmes et de professions de foi ! à la vérité, en 1848, j'ai dérogé à mes habitudes, mais on avouera que les choses étaient bien changées. Je n'étais plus sûr de la victoire ; mes cent cinquante électeurs vassaux et vavasseux étaient noyés dans le sutirage universel, et il fallait bien faire alors connue les autres : je fis même un peu plus que les autresrje me fispatroner par un républicain de la veille. Je pris le bras de cet excellent patriote, et parcourant
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ainsi les campagnes, je disais ai;x paysans, en lenr montrant mon nouvel ami : Voilà ma caution ! Ce brave citoyen me rendit un grand service dont je mesuis montré reconnaissant par trois années de mauvaise humeur, de colère et d'injures quotidiennes. — Vous comprenez bien. J'avais été lier et dédaigneux, tant que la fierté et le dédain ne compromettaient pas mes triomphes; je me fis humble et petit, quand l'humilité put assurer mon succès. — N'oubliez pas cette leçon, jeunes gens !
Avoir été souvent élu , c'est bien ; mais avoir été souvent l'élu des élus, c'est mieux, a La présidence de la chambre élective est , à mes yeux , la première dignité de 1 État ; on ne peut que déchoir quand on y est parvenu. Je dis de la présidence de la chambre des députés ce que le cardinal de Bouillon disait de la dignité du cardinalat : c'est la première après la suprême. » Pourtant si beau et si élevé que fut ce petit trône, je m'y trouvais à l'aise, tant il me semblait que je l'avais naturellement conquis par la fermeté inébranlable de mes opinions. Car je n'ai jamais changé, quoi qu'on en ait dit. Si j'ai été ardent légitimiste, et si je déclarais alors à tout venant qu'à l'heure où le trône de la branche aînée serait menacé, nous saurions tous mourir pour le défendre , est-ce que je n'ai pas tenu parole? Quand le trône fut menacé , et pendant les trois jours de combat, je vous assure que je faillis plusieurs fois mourir de peur.
Suivez ensuite mon raisonnement. Quand le combat fut fini, le trône ne fut plus menacé puisqu'il était détruit. Je me trouvai donc dégagé de tout serment, libre de toute promesse, et je profitai de cette indépen-
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dance pour me faire pardonner mes hésitations de la veille : c'est alors que je prononçai le fameux quoique Bourbon. A partir de ce moment, je ne dis plus les légitimistes, je dis les carlistes : c'était courageux^ puisqu'ils étaient vaincus. Encore aujourd'hui même , je ne puis pas faire cause commune avec les doctrinaires convertis, et je ne veux pas de la fusion. Pour mieux courtiser les cadets , je reste insolent avec les aînés , sauf à revenir, s'ils reviennent : on a bien toujours le temps de se retourner. A coup sûr, on ne sera jamais pris plus au dépourvu qu'en i848 j eh bien ! en 1848. pourtant, je me tirai assez facilement d'affaire.
C'est pourquoi je ne juge pas encore à propos de changer de langage à l'égard des carlistes, et quand je parle du comte de Ghambord, j'ajoute : dit Henri V. Je vais même plus loin, je n'observe pas les lois de la simple politesse envers une femme. Que dis-je? Ce n'est pas assez de n'être pas poli , je suis grossier, et j'écris à la page 4;00 : « Duels politiques en Ckonnew\ c'est à dire à l'occasion de la duchesse de Berry. Le bruit de sa grossesse courait alors. » N'est-ce pas que c'est bien insolent? surtout quand on sait que je ne rends jamais compte de mes injures, et que je me suis toujours victorieusement retranché derrière la jurisprudence, c'est-à-dire ma jurisprudence sur le duel.
Ne pas obéir à la loi ; mais je serais un misérable et un factieux! Le 29 juillet 1830, on me pria de rédiger un décret qui devait organiser le nouveau commandement de la garde nationale. Que faire? La garde nationale était légalement dissoute. Au lieu d'écrire : Commandement de la garde nationale ^ ce qui eût été
illégal, j'écrivis: Commandement desmilices bourgeoises, ce qui était parfaitement la même chose ^ sans blesser la légalité.
Une autre fois, il s'agissait de m'appliquer la loi sur le cumul ; j'avais deux traitements , l'un comme magistrat, l'autre comme président de la chambre. Il m'était bien pénible, je l'avoue, de renoncer au premier; mais il m'était plus pénible encore de renoncer au second, parce qu'il était plus gros. Je tis donner le nom d'indemnité à mon traitement de président, et tout fut sauvé, les écus et la loi. C'est ainsi, jeunes gens , qu'il faut aimer et pratiquer la légalité ! erudimini.
Je reviens aux carlistes. Si je continue à parler mal d'eux, c'est moins par haine pour la princesse en l'honneur de laquelle, non, — à l'occasion de laquelle on se battait, ou pour le comte de Chambord dit Henri V, que pour faire pièce aux doctrinaires inventeurs de la fusion, auxquels je ne pardonnerai jamais de m'avoir chassé de mon bon fauteuil et d'y avoir fait asseoir Sauzet à ma place. Sauzet ! à ce nom seul , toute ma bile se met en mouvement, et je cherche aussitôt des vaincus ou une minorité quelconque pour les accabler de coups de boutoir ! Gare , c'est la colère de Dupin aîné qui passe !
Sauzet! mais c'est lui, lui seul , qui a perdu par sa faiblesse cette monarchie de Juillet que j'aurais sauvée par mon énergie; ce que j'ai fait au 2 décembre vous laisse suffisamment deviner ce que j'aurais fait au 24 février. Doctrinaires, doctrinaires, la postérité vous fera payer cher la faute sans nom que vous commîtes en
m'évinçant du fauteuil , et en me préférant Sauzet ! Malédiction sur vous !
Président^ j'aurais infailliblement sauvé la monarchie de Louis-Philippe, puisque simple député , j'ai failli la sauver. Silence , ne perdez pas un mot du mémorable récit suivant :
Je me rendais à la chambre, la tête basse et les mains derrière le dos, ignorant complètement les manœuvres à l'aide desquelles on avait amené l'abdication du roi Louis-Philippe, ce qui prouve bien que depuis vingtquatre lieures mon dévoûment ne s'était pas endormi, et qu'à travers mille dangers je m'étais tenu au courant des destinées de la royauté de mon choix et de la famille royale de mon affection. Je ne savais donc rien de ce qui se passait, lorsque je rencontrai mon collègue M. de Grammont, qui me fit part de larumeur publique et m'annonça tout à la fois l'abdication de Louis-Philippe et la régence de madame la duchesse d'Orléans. Curieux de savoir ce qu'il y avait de vrai dans cette double nouvelle, je m'acheminai, accompagné de M. de Grammont, vers les Tuileries. Il n'était pas trop tard ; le roi venait 'de partir. Madame la duchesse d'Orléans était restée seule avec ses enfants au pavillon Marsan.
Pendant que nous étions là , on vint dire à la duchesse que le roi l'attendait au pont tournant. Nous nous mîmes aussitôt en marche pour aUerle rejoindre. Je donnai le bras à madame la duchesse d'Orléans, et M. de Grammont donna la main au comte de Paris; un valet de pied portait dans ses bras le duc de Chartres un peu souffrant. Mais quand nous arrivâmes au pont tournant, le roi était déjà parti : décidément j'avais de
la chance. Que faire alors? Aller à la chambre était le plus court, puisqu'il n'y avait que le pont de la Concorde à traverser. C'est ainsi que madame la duchesse d'Orléans et ses enfants, sans dessein formé d'avance, arrivèrent à la chambre des députés. J'avais donc tout combiné et tout prévu, et si le projet ne réussit pas, ce fut la faute de Sauzet.
Nous entrâmes dans la chambre; je n'étais pas rassuré, et j'aurais volontiers envoyé Lacrosse à tous les diables, lorsqu'il s'écria , au milieu du bruit :
(i Je demande que la parole soit donnée à M. Dupin, qui vient d'amener M. le comte de Paris. »
« Je ne l'ai pas demandé ! je ne l'ai pas demandé ! » ra'écriai-je aussitôt ; mais les cris : Parlez! parlez! devinrent si nombreux, qu'il fallut bien me faire violence; alors, d'effusion de cœur, je prononçai ces paroles devenues historiques :
« Messieurs, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu'il déposait le pouvoir, et qu'il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans... Je demande, en attendant que l'acte d'abdication qui nous sera remis probablement par M. Barrot soit parvenu, que la chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné ici et salué dans cette enceinte le comte de Paris comme roi des Français, et madame la duchesse d'Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national. »
Après ce suprême effort , je me tus et j'attendis les
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événements; je crus, je l'avoue, avoir remporté la victoire, et avoir enlacé les plus récalcitrants dans les filets de cette phrase : sous la garantie du vœu national; non pas, à Dieu ne plaise ! que j'entendisse par vœu national l'appel au pays au moyen du su ffraî]^e universel. J'entendais de nouvelles élections de censitaires purement et simplement. Mais le mot était joli, n'est-ce pas? Vœu national, c'était élastique^ cela disait tout ce qu'on voulait, et néanmoins personne ne s'y laissa prendre ! J'en fus pour mes frais, — Vous verrez qu'il sera de plus en plus difficile d'attrapper le peuple avec des mots ; il est déjà d'une clairvoyance fort désagréable !
Bientôt la Chambre fut envahie ; je n'ouvris plus la bouche, et j'étais plus mort que vif. Je ne vis plus rien de ce qui se passait, je n'entendis plus rien de ce qui se disait, mais, au bout de quatre ans, en feuilletant le Moniteur, cette phrase du président me saute aux yeux, comme si elle était tracée en lettres flamboyantes :
« M. LE PRÉSIDENT : La Chambre va suspendre sa séance jusqu'à ce que Madame la duchesse d'OiIéans et le nouveau roi se soient retirés.., »
A ces mots, mon indignation ne connaît pas de bornes, et, dans mon cabinet, au coin de mon feu, pendant que la rue est paisible, je m'écrie hors de moi-même : (( Se retirer!... Et où aller, grand Dieu ! Aucun des milustres n'était présent. Ceux des députés qui avaient le plus poussé à l'abdication du roi étaient ceux qui se montraient le moins ! Aucune disposition n'avait été prise pour protéger la situation, ni du côté du pont de la Concorde, où le général Bedeau se trouvait avec ti'ois ou quatre mille hommes sous ses ordres, ni du
côté de la nie de Bourgogne, où se trouvait un bataillon de la 10^ légion ; les Tuilerit'S étaient au pouvoir des factieux !... L'émeute était dans les rues ! quitter l'Assemblée ! Se retirer ! Et où aller, monsieur le président ?...
Plus j'y réfléchis, — au bout de quatre ans, — et plus il me semble que si, dans cet instant, on eût levé la séance, et que l'Assemblée en masse, moins un petit nombre de dissidents , se fût dirigé vers le Luxembourg avec la duchesse et le comte de Paris, pour se réunir à la Chambre des pairs, escortés par la 10^ légion, et suivis parles troupes du général Bedeau, plus il me semble que la monarchie de juillet était sauvée.
Et j'ai toujours connu qu'à chaque événement, Le destin des États dépendait d'un moment
et d'un homme. L'homme n'eût pas manqué si j'eusse été au fauteuil à la place de Sauzet. Comment que je fasse, je reviens toujours au crime de m'avoir évincé du fauteuil. 0 doctrinaires! doctrinaires !
Mais enfin voilà la révolution de Février accomplie ! 0 mes concitoyens ! je vais me mettre d'accord avec moi-même. J'ai dit et je pense que cette révolution est une révolution illégale, œuvre d'un tas de misérables et de factieux -, en conséquence, je déclare la révolution du 2i Février une grande révolution (page d4-2), qui, comme sa sœur de Juillet, mérite le titre de glorieuse (page 14-1). Ce n'est pas tout, et voici sur quel mode j'ai chanté la révolution nouvelle dans le sanctuaire de la justice : a Ce sera le gouvernement du pays par le pays ; ce sera le gouvernement de la chose publique {reipublicœ) ^ c'est-à-dire du droit de tous, de
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l'intérêt général prévalant partout sur les injustes préventions de l'égoïsme individuel ; le gouvernement de la probité, de l'intelligence, de la vertu ; confiant les emplois publics au vrai mérite, punissant la corruption, réprouvant la vénalité, poursuivant les malversations, faisant respecter les personnes, la liberté des transactions et la propriété si audacieusement et si mjustement menacée! enfin, le gouvernement delà liberté pour tous ! »
0 mes concitoyens ! je me surprenais tout d'un coup, comme vous voyez, plus républicain que les vieux républicains, et comme la bonne foi et la franchise sont toujours récompensées, le suffrage universel me traita comme m'avaient traité naguère les électeurs à deux cents francs, et je fus envoyé à la Constituante, où je m'efforçai véritablement d'être laborieux et utile. L'heure n'était pas encore venue où je devais lancer par bordées mes colères et mes rancunes.
Assemblée législative, salut ! Ici, nous sommes à notre aise, et nous n'aurons pas la bonhomie de nous gêner; sous le pavillon de la République nous ferons, comme nous l'entendrons, les affaires de la monarchie, et ceux qui y trouveront à redire auront affaire au président, car enfin il y a un président, c'est-à-dire je suis président. Soutenu par une majorité passionnée, je serai bourru, fantasque, impitoyable ; j'aurai de l'esprit comptant, et quand je n'aurai pas une bonne rai- Son en bon style, j'aurai une mauvaise raison en lazzi. Aussi, je n'hésiterai pas à répondre à M. Coquerel, orateur sérieux, quand il prétendra que la meilleure forme du gouvernement est donnée par l'Evangile, ot
qu'il est évident que l'Evangile est profondément républicain : « Jésus-Christ a dit : Mon royaume n'est pas de ce monde ; il n'a pas dit : Ma république n'est pas de ce monde, » et l'on rira. »
Une autrefois, je rappellerai à l'ordre un représentant de la gauche qui ne sera pour rien dans le tumulte et qui se récriera ; je me tirerai de là par un coup de boutoir : « Si ce n'est pas vous, c'est votre voisin ou un de vos amis. Comment voulez- vous que je vous voie? vous vous cachez dans vos barbes. » Et l'on rira encore.
On rira tant, et je mènerai si bien les choses, qu'un beau jour, à l'aurore, on affichera la dissolution de l'Assemblée sur les murs de Paris, qu'on arrêtera deux questeurs, que la salle des séances sera fermée, que de doubles factionnaires seront placés à toutes les issues du palais pour empêcher toute communication avec le dehors, et que moi, moi, le président, je serai consigné dans mon hôtel!
Ce sera désagréable, mais le premier moment passé, je n'en vaudrai pas moins que je ne vaux, et je n'aurai pas moins le droit de me proposer en exemple aux générations présentes et aux générations futures. 0 mes concitoyens, lisez donc ce petit livre, si vous voulez apprendre comment on a de la fermeté dans ses opinions, de l'énergie dans le danger, et, en toute occasion, de la gravité dans le caractère !
Ainsi parle M. Dupin, non pas à la première, mais à
la troisième personne, dans un petit livre qu'à coup sûr il a dicté, s'il ne l'a pas écrit. Jurisconsulte savant, malgré de nombreux préjugés; magistrat honorable, quoique trop attaché à sa robe, et qu'il ait laissé échapper plus d'une belle occasion de la quitter, sauf à la reprendre ; vieux bourgeois de souche gauloise, doué d'une pénétration surprenante, d'une vivacité d'esprit admirable, d'une verve à la diable qui est sans pareille, que manque-t-il à M. Dupin quand il parle ou quand il a écrit? Ce qui lui manque, c'est la hauteur de l'intelligence, l'émotion du cœur, les tressaillements de la conscience. De tout cela, il n'y a pas de trace dans le présent volume, où, en revanche, l'amour de soi soupire, éclate et tonne à chaque ligne. Ouvrez ce petit livre, et si vous y trouvez autre chose qu'une bouffée de vanité en quatre cents pages, je consens à le relire !