PAR M. VICTOR COUSIN
Fénélon raconte que, sur les bords toujours verts du fleuve Alphée, il y a un bocage sacré, où trois Naïades répandent à grand bruit leurs eaux claires et arrosent les fleurs naissantes. Les Grâces y vont souvent se baigner, — spectacle qui vaut bien un ballet de l'Opéra ; — les arbres de ce bocage ne sont jamais agités par les vents, qui les respectent : ils sont seulement caressés par le souffle des doux Zéphirs. Le soleil ne saurait percer de ses rayons l'ombre que forment les rameaux entrelacés de ce bocage , où l'oreille , pour surcroît de délices, se réjouit des sons harmonieux de la flûte de Pan, — une flûte qu'on n'entend pas au Conservatoire. Le silence, l'obscurité et la délicieuse fraîcheur y régnent le jour comme la nuit.
Ah ! me disais-je, en me souvenant de ce passage de Fénélon, si le fleuve Alphée n'était pas si loin , comme j'irais vite , par ces étouff'antesjchaleurs , me réfugier
flans un coin du bois snrré, et non comme on pourrait le croire, pour voir les Grâces se baigner dans les flots clairs ou pour entendre les concerts du dieu Pan, mais comme on ne le croira pas, pour lire le nouveau livre de M. Cousin !
En parlant ainsi, j'avais , par une complaisance de l'éditeur, les bonnes feuilles du livre de M. Cousin sous mon bras, et je traversais ce désert de feu qu'on appelle la place de la Concorde, pour gagner le jardin des Tuileries, à défaut du bocaged'Alphée. Après tout il ne faut pas déprécier le jardin des Tuileries; les marronniers y sont fort beaux, si la société y est un peu mêlée; et puis, c'est évidemment le lieu du monde où l'on voit le plus grand nombre de charmants enfants, ce qui faisait demander au bon Dieu, par un poète , si saint Pierre avait perdu la tête ou les clés , puisqu'il avait laissé échapper tous les petits anges du Paradis.
Une fois dans le jardin , je me mis à la recherche d'un peu d'ombre et de fraîcheur, et , avisant un coin propice , j'allai m'étendre sur deux chaises , au pied d'un gros et vieux marronnier qui , très certainement , écrirait de très-curieux mémoires, s'il faisait un clioix intelligent dans tout ce qu'on a pensé et dans tout ce qui s'est dit sous son ombre. Amour, ambition , rêverie, vous venez là tous les jours ! Jeunes gens fougueux, vieillards désabusés, femmes tremblantes à la veille de la première faute , femmes désolées le lendemain de l'abandon, couples amoureux où l'on se trompe si bien de part et d'autre, riches mélancoliques, pauvres contents, poètes le lendemain d'un succès , poètes le lendemain d'une chute, — richesse , pauvreté , joies de
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l'âme, désespoirs profonds, — vous vous êtes assis et vous avez rêvé au pied de cet arbre ! Dicte, vieux marronnier, j'écrirai tant que tu voudras.
Je m'assis commodément, et, le front caressé par une douce brise, j'allais dévorer mes bonnes feuilles^ lorsque j'entendis le nom de M. Cousin prononcé dans un groupe à quelques pas de moi. J'ouvris mes deux oreilles : on n'est pas indiscret parce qu'on écoute une conversation philosophique. Hélas ! le principal défaut des conversations philosophiques, c'est de manquer d'auditeurs.
Le groupe d'où était parti comme une fusée le nom de M. Cousin était composé de trois personnes. La figure qui me frappa d'abord fut celle d'un vieillard. C'était un homme à la physionomie bienveillante, à la tenue respectable. Il y avait quelque chose de doux, et, en même temps, d'ironique dans ses traits, c'est-à-dire un je ne sais quoi qui annonçait à la fois qu'il était bon et qu'il n'était pas dupe. Il avait comme moi, à la main, les bonnes feuilles du livre de M. Cousin, qu'il feuilletait d'un doigt distrait.
Le second personnage était un homme entre deux âges, l'air cossu, rosette à la boutonnière, bouche pincée, un peu de ventre, cheveux grisonnants, s'ils n'étaient pas d'un si beau noir.
La troisième figure étaitcelle d'un tout jeune homme blond, maigre, visage long et pâle,la cravate lâchecomme la ceinture de César qui faisait tant réfléchir Sylla.
Pour rendre plus intelligible la conversation que j'ai entendu eet que j'ai notée, voulez-vous que nous appellions les cheveux blancs M. Le Vrai ? Quant aux che-
3 60 t)L VRAI, DL ïiEAL, DL BIEN.
veux teints, avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas les appeler M. Le Bien; pour restei' dans la vraisemblance, nous les appellerons M. Succès. Nous donnerons aux cheveux blonds un nom de fantaisie : nous les appellerons Maxime. Cela fait, écoutons :
M. SUCCÈS
A l'époque où M. Cousin fitsa première apparition dans sa chaire, je ne manquais pas une de ses leçons. J'étais riche, destiné à une vie facile, et j'étudiais je ne sais trop quoi. J'allais fort rarement à l'Ecole de droit où j'aurais dû aller tous les jours; et j'allais très-souvent à la Sorbonne. Il est vrai que je prenais le chemin de la Sorbonne comme celui du Théâtre-Français. J'allais entendre M. Cousin comme j'allais entendre Talma.
M. LE VRAI
Il y avait peut-être plus d'analogie que vous ne pensez entre les deux houimes : il y avait du tragédien dans le philosophe, surtout aux débuts, et le tragédien n'a même jamais coniplétenient disi^aru. Je n'allais pas à ses leçons, ce n'était pas de mon âge; mais j'ai lu tous ses livres, ce qui est de tous les âges. — Je n'ai entendu M. Cousin que deux fois. La première fois, c'était sur la tombe de Cliarles Loyson. L'orateur roula les yeux, fit de grands gestes et ne m'émut pas, quoique je fusse naturellement porté à l'émotion devant une tombe qui s'ouvrait trop tôt, et où venait de descendre une belle espérance de la philosophie. Je restai froid devantcetteéloquence théâtrale, et lorsque M. Cousin, pour frapper le dernier coup, penchant sa tête et plongeant ses regards dans la fosse, s'écria d'une voix
caverneuse : « AfIieU; Loyson, tu ne m'attendras pas longtemps! » Quoique la circonstance fut triste et mon cœur aussi, un sourire involontaire effleura mes lèvres : j'avais senti le tragédien.
MAXIME
Voilà pour une fois. Et la seconde ?
M. LE VRAI
C'est juste; j'oubliais. Je pensais à la tombe de Loyson : les jeunes gens qu'on a vu mourir vous reviennent très-souvent dans la vieillesse, et j'ai beaucoup d'apparitions de ce genre ; je me plais avec ces fantômes dont la vie n'a été qu'un espoir et qui n'ont pas eu le temps de se souiller dans l'action. — La seconde fois que j'ai entendu M. Cousin, c'était à la Chambre des députés. Il était ministre, et ce disciple de Platon venait d'être interpellé pour un fait désagréable : on l'accusait d'avoir acheté le silence d'un journaliste. Il monta à la tribune, et dardant ses beaux yeux noirs sur son auditoire, il déclara haut et ferme qu'il ne connaissait pas l'homme dont on lui parlait, et qu'il ne l'avait vu que le jour où cet homme était venu chercher des passeports à son ministère. Sur cette déclaration solennelle, M. Garnier-Pagès se leva, — je le vois encore avec sa haute taille et sa pâleur, — il demanda à placer un mot, et dit ceci : « Je ne savais pas qu'on prit des passeports au ministère de l'instruction publique. » On se mit à rire sur tous les bancs, et l'illustre orateur fut tout penaud. Ce jour-là, il n'avait pas été tragédien ; il était descendu des hauteurs de son rôle : Hanilet avait frisé Scapin.
M. SUCCÈS
Vous êtes très-sévère; que vouliez-vous qu'il dît? Un ministre achète le silence d'un journaliste, cela s'est fait de tout temps; mais il ne peut pas l'avouer.
MAXIME
S'il ne peut pas l'avouer, pourquoi le fait-il ?
M. SUCCÈS
Vous êtes naif.
M. LE VRAI
Reste naif, mon enfant ; c'est-à-dire continue à avoir le sentiment du vrai et du bien. Tu n'as pas été au cours de M. Cousin, toi, comme monsieur; mais tu as dû avoir une mère qui t'a donné de bonnes leçons de cœur : il n'y a pas de cours de philosophie qui vaille cela.
M. SUCCÈS
Tout le monde a une mère; mais je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de mères qui parlent aussi bien que M. Cousin.
M. LE VRAI
Vous avez raison, M. Cousin parle d'or, et s'il suffisait de bien parler pour faire d'un enfant un homme fort, M. Cousin emporterait le prix. Malheureusement, bien parler ne suffit pas, voyez-vous; ce qu'il faut surtout, ce sont des croyances arrêtées, inébranlables. Or, quand débuta M. Cousin, ce qu'il avait le moins, c'était un fonds de doctrines. Il se contenta d'abord d'enseigner purement et simplement la philosophie allemande: il se montra disciple deKant, et il faut bien le croire, puisque M. Damiron, son ami enthousiaste , le déclare expressément. Il cherchait sa philosophie, donc il ne
l'avait pas trouvée. Ce ne fut qu'en 1826 qu'il fit explosion avec sa propre doctrine. Je cite et tâchez de bien comprendre : « Au lieu de sortir de l'observation, je m'y enfonçai d'avantage,, et c'est par l'observation que dans l'intimité de la conscience , et à un degré où Kant n'avait pas pénétré , sous la relativité et la subjectivité apparente des principes nécessaires , j'atteignis et démêlai le fait instantané mais réel de l'aperception spontanée de la vérité; aperception qui ne se réfléchissant pas immédiatement elle-même, passe inaperçue dans les profondeurs de la conscience , mais y est la base véritable de ce qui, plus tard, sous une forme logique et entre la main de la réflexion devient une conception nécessaire. Toute subjectivité et toute réflectivité expirent dans la spontanéité de l'aperception. La raison devient bien subjective par ses rapports au moi volontaire et libre, siège et type de toute subjectivité; mais en elle-même, elle est impersonnelle: elle n'appartient pas plus à tel moi qu'à tel autre moi dans l'humanité, et ses lois ne relèvent que d'ellemême. » Comprenez-vous ?
M. SUCCÈS
Pas tout à fait.
M. LE VRAI
Je sais bien que ce n'est pas une raison , parce que vous avez été député, pour que vous compreniez la métaphysique. Mais, que vous compreniez ou non , il y a dans ce passage tout une doctrine sérieuse et forte qui n'allait à rien moins qu'à supprimer la religion et à mettre à sa place la philosophie. Si M. Cousin ne laisr>-iit que pressentir" ces conséquences dans ?on ensei-
gnement public , il n'était pas aussi réservé avec ses disciples, et c'est alors qu'il dit ce mot fameux : a Le christianisme a encore pour trois cents ans de vie dans le ventre. »
M. SUCCÈS
Dame ! si le christianisme doit durer trois cents ans, M. Cousin avait raison de le ménager en public : c'est une puissance redoutable avec laquelle il faut compter. Il n'y a que les étourdis qui s'attaquent de front aux puissances.
M. LE VRAI
Voilà qui est fort sage , quoique cela ressemble un peu à la casuistique des révérends Pères des Provinciales. Soit, d'ailleurs. Mais il y a mieux : M. Cousin se proclame le chef d'une philosophie qui conclut radicalement , pour qui sait lire , contre le christianisme , puisque cette philosophie n'a qu'un but, celui de prouver que la raison livrée à elle-même et sans secours , peut s'élever à toutes les vérités métaphysiques, esthétiques et morales. Il s'agite pendant trente ans pour développer et propager cette philosophie qui n'est rien, si elle n'est pas la rivale de la religion révélée , si elle ne pose pas en reine légitime du tiône qui est la proie de l'usurpation ; et puis au bout de tous ces efforts , au bout de toute cette éloquence, il s'avance devant la rampe , salue le public par trois fois, et toujours avec le même geste souverain, il fait la déclaration suivante; (page 268).
« Le christianisme est inépuisable; il a des ressources infinies , des souplesses admirables ; il y a mille ma nières d'y arriver et d'y revenir, parce qu'il a lui-même
DU Vil Al, DL iitAl, LL BItN. :>oJ
mille faces qui répondent aux dispositions les plus diverses, à tous les besoins, à toute la mobilité du cœur. Ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre ; et comme c'est lui qui a produit notre civilisation , il est appelé à la suivre dans toutes ses vicissitudes. Ou bien toute religion périra dans le monde, ou le christianisme durera, car il n'est pas au pouvoir de la pensée de concevoir une religion plus parfaite... »
Comment expliquez-vous ce revirement, monsieur?
M. SUCCÈS
Ma foi , je suis comme Brid'oison ; je ne sais que vous en dire. Voilà ma façon de penser.
M. LE VRAI
Eh bien ! vous avez tort , car l'explication est facile. Écoutez bien , Maxime.
MAXIME
Oh ! je ne perds pas un mot.
M. LE VRAI
Selon M. Cousin, nul système, même le meilleur, n'est à lui seul toute la vérité , et on ne peut la trouver entière que dans tous. Nous n'avons aucun doute, ditil , sur l'excellence de l'éclectisme. Toute la question est pour nous de savoir si nous avions satisfait à notre propre méthode, et si, malgré nous, nous ne nous sommes pas laissé entraîner aussi à une doctrine exclusive.» 0 inconséquence! M. Cousin prétend que la vérité n'est dans aucun système, mais qu'elle est entière dans tous. Il prétend, en outre, qu'il s'empare de ce qui est vrai dans chaque système et qu'il laisse tout ce qui est faux. C'est là précisément l'ambition de l'éclectisme. Or, de deux choses l'une, ou la vérité est entière dans
tous les systèmes, ou elle n'y est pas. Si elle n'y est pas, pourquoi dites-vous qu'elle y est? et si elle y est, pourquoi ne savez-vous pas l'extraire , puisque vous n'avez inventé votre procédé philosophique qu'à cette fin? A cela vous me répondez que vous l'avez enfin conquise , la vérité ; et vous chantez une hymne à l'éclectisme. Eh quoi ! vous possédez la vérité, et vous n'avez qu'une crainte, c'est de vous laisser aller à une doctrine exclusive ! Pardon ; ceci est trop fort. Avoir la vérité entière, et craindre d'être exclusif, cela n'a pas le sens commun, sauf votre respect! Saisis-tu, Maxime?
MAXIME
Je crois qu'oui.
M. LE VRAI
Et vous, monsieur !
SUCCÈS
Eh ! eh !
M. LE VRAI
Je continue. Ce qui fait tomber M. Cousin dans cette contradiction flagrante, c'est que son éclectisme n'est pas, comme il le déclare, le choix de toutes les vérités particulières formant la vérité entière, mais un amalgame de doctrines plus ou moins vraies empruntées à tous les systèmes, et érigées en un système nouveau. M. Cousin a contracté des emprunts envers tous les grands systèmes de philosophie, et il a raison de dire en finissant et pour se résumer : a Notre doctrine est donc l'idéalisme tempéré par une juste part d'empirisme. » Ce qui, dans une traduction exacte, se réduit h. ce non sens : Je suis pour la vérité absolue...
DU VRAI, DU BEAU, DU BlEiN. 36"
avec des accommodements. — La vérité absolue avec des accommodements, tel est l'éclectisme. L'éclectisme est donc une chose double, une doctrine philosophique d'abord, puis une affaire de circonstance, de convenance, surtout une affaire de tempérament, de telle sorte qu'on peut définir Téclectisme un vêtement élastique qui se rétrécit ou s'élargit selon que celui qui l'endosse est maigre ou a de l'embonpoint. Pour M. Cousin, ce fut d'abord un habit original et brillant; c'est maintenant une redingote à la propriétaire.
M. SUCCES
Vous étiez sévère ; à présent, vous êtes injuste.
M. LE VRAI
Vous croyez ? Expliquez-moi alors, si l'éclectisme n'est pas une doctrine élastique, comment, dans leur passage au pouvoir, ces philosophes du vrai, du beau, du bien, n'ont été que des bourgeois étroits et égoïstes; expliquez-moi comment, dans l'action, ils ont remplacé le beau idéal par le terre-à- terre; expliquez-moi comment l'un de ces philosophes qui, pendant dixhuit années, a occupé les plus hautes fonctions, a siégé dans la première Chambre de l'État, et même dans les conseils de la couronne, a pu lancer (p. 241) cette invective énergique : a Honte éternelle du dixhuitième siècle ! Nous avons hvré à l'étranger, nous lui avons vendu tous ces monuments du génie français qu'avaient recueillis, avec un soin religieux, Richelieu et Mazarin. Et l'indignation publique n'a pas flétri cet acte ! Et depuis il ne s'est pas encore trouvé en France un roi, un homme d 'Etat, pour interdire de laisser sortir, sans autorisation, du territoire national
les chefs-d'œuvre qui honorent la nation ! Il ne s'est pas trouvé un gouvernement qui ait entrepris au moins de racheter ceux que nous avons perdus!... «Expliquez-moi comment M. Cousin a pu se livrer à cet accès de verve, sans s'apercevoir que sa main de philosophe appliquait un rude soufflet sur ses joues d'homme d'Etat!
M. SUCCÈS
Voulez-vous, sans entrer dans tous ces détails, que je vous dise ma pensée en deux mots sur les philosophes et la philosophie? Quand je vois un philosophe qui reste éternellement à son cinquième étage, et qui ne fait pas plus figure à la fin qu'au commencement, je me dis que sa philosophie doit être une pauvre philosophie. Au contraire, quand je vois un philosophe devenir un gros personnage, devenir ministre, je me dis aussitôt qu'il est impossible que sa philosophie n'ait pas du bon.
M. VRAI
Surtout quand le philosophe devient ministre pendant que vous êtes député. Alors tout va bien : le philosophe est un grand ministre et le ministre un grand philosophe !
M. SUCCÈS
Je l'avoue.
M. LE VRAI
Eh bien ! permettez-moi d'être d'un autre avis. Je crois qu'au lieu de se grandir en montant au pouvoir,
un philosophe qui laisse ses principes à la porte, se rapetisse étrangement ; qu'en accommodant sa pliilosopliie aux aff'aires, au lieu de prouver qu'elle :i du bon,
DU VRAl^ DU BEAU^ DU BIEN. 3 69
comme vous dites, il en donne une idée fort triste, et qu'en un mot il vaut un million de fois mieux pour un philosophe rester chez soi, pauvre et sans crédit, que de devenir une excellence ministérielle, si le pouvoir, en ses mains, ne doit être que l'instrument de son ambition et non l'instrument de ses idées.
M. SUCCÈS
Avec ces principes-là on ne descend jamais de son cinquième étage
M. LE VRAI
Avec ces principes-là, on est un homme. MAXI3IE (à M. Succès, qui sourit.)
Comment,- vous ne comprenez pas cela? Vous ne comprenez pas qu'un penseur qui laisse ses idées dans ses livres, pendant qu'il est aux affaires, sauf à les reprendre quand il en sortira, prouve qu'il n'est pas possédé de la passion de la vérité? Comment, vous ne comprenez pas qu'en agissant ainsi cet homme manque de foi dans ses idées ou de courage; et que, dans ces deux hypothèses, il est plus près du dédain que de l'estime des honnêtes gens?...
M. SUCCÈS
Ta, ta, ta! vous êtes jeune.
M. LE VRAI
Mais , moi , je suis vieux.
M. SUCCÈS
Oh ! vous avez toujours été un original.
Sur ce, le monsieur entre deux âges se leva, salua légèrement le vieillard , et d'un air de protection , îe jeune homme; et il s'éloigna en se dandinant, faisant sonner ses breloques et lorgnant les femmes»
Le vieillard et le jeune homme se levèrent aussi ; le vieillard s'appuya sur le bras de son jeune ami, et ils s'éloignèrent du côté opposé.
Dès que je fus seul, je me mis à lire le nouveau livre de M. Cousin, et je le lus, je l'avoue, avec un vif plaisir. Le beau style a un charme irrésistible , et il s'échappe des belles pages une brise délicieuse qui fait oublier jusqu'aux chaleurs caniculaires. Mais après avoir lu et retourné le livre e n tous sens, j'arrivai à cette conclusion que M. Cousin est loin de nous mener où il croit nous conduire. Avec ses divisions et ses subdivisions , avec toutes ses subtibilités métaphysiques , avec ses éternelles prétentious à des équilibres fantastiques. M. Cousin, dans sa théorie du Vrai, malgré l'intention que je crois bonne , aboutit au scepticisme , comme dans sa théorie du Bien, malgré ses protestations éloquentes contre la morale de l'intérêt , il aboutit à l'égoïsme. Quant à sa théorie du Beau , c'est la moins contestable, quoique, après tout, ce ne soit qu'une apologie passionnée de l'art au dix-septième siècle. Cette apologie est légitime, sans doute, mais elle tourne un peu à la manie chez M. Cousin. Ce que nous trouvons dans le livre nouveau sur l'art du dix- septième siècle, nous Tavons déjà vu dans l'édition de Pascal, dans Jacqueline Pascal, dans les Fi^agments littéraires, dans Madame de Longueville; c'est assez !
Une des grandes préoccupations de M. Cousin, c'est la jeunesse d'aujourd'hui ; c'est à elle qu'il s'adresse avec un accent fort pathétique; c'est elle qu'il veut toucher. M. Cousin a raison : c'est des générations nouvelles que dépendent le salut et la grandeur du pays.
Mais elles ne nous relèveront qu'à la condition de valoir mieux que nous; et que faut-il qu'elles fassent pour cela? Ils faut qu'elles écoutent les leçons de leurs devanciers et qu'elles s'éloignent de leurs exemples.
Ayez une sainte horreur , jeunes gens , — je parle comme M. Cousin , — pour les faiblesses déplorables, les tergiversations de caractères, les palinodies de vos prédécesseurs et de vos maîtres; puis, prenez pour mot d'ordre ces belles parol«îs qui terminent la préface de M. Cousin : « Quelque carrière que vous embrassiez, proposez-vous un but élevé, et mettez à son service une constance inébranlable. Sursum corda, tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie. » — Oui , tenez haut votre cœur !
Et, en avant! générations nouvelles.