LA JUSTICE, LA LIBERTE ET M. V. COUSIN
experts nommés, par vous-mêmes^ pour déclarer doctoralement tantôt qu'il y a assez, tantôt qu'il y a trop de liberté? Est-ce sur le droit conunun? Non, parce que le droit commun ne peut pas faire des distinctions pareilles. Devant le droit commun, la liberté est ou n'est pas. Mais si vous ne vous appuyez pas sur le droit commun, vous ne pouvez nécessairement vous appuyer que sur votre intérêt personnel ! et c'est ainsi que vous avez passé votre vie à inventer des poids et des mesures pour votre usage particulier.
Raisonnons un peu. Si le principe qu'a posé M. Cousin est vrai, si la limite de la liberté est dans la liberté même, toute limite, quelle qu'elle soit, large ou étroite, qui est prise en dehors de la liberté, est une violation de la liberté. Cela est clair comme le jour. Mais, dès lors, il n'est plus permis de dire que la justice et la liberté sont une seule et même chose. La relation est rompue, et il faut s'écrier avec Pascal : « Ne pouvant « faire que ce qui est juste fût fort^ on a fait que ce qui « est fort fût juste. » M. Cousin a beau dire : Pascal a tort; Pascal a raison, et il n'aura tort que le jour où la liberté ne trouvera d'autres limites que celles qui sont en elles-n)êmes, — c'est-à-dire le jour où la liberté sera la justice en action.
Et veut-on savoir d'où viennent les contradictions flagrantes de l'école éclectique? La principale source de ces contradictions est dans cette pensée de M. Cousin, que la vraie politique repose tout entière sur la connaissance de la nature humaine, et pas du tout sur les recherches historiques, selon sou expression. Or, la vérité est que la bonne politique repose à la fois sur la
LA jrSTir.E. LA LIBEU'IÉ ET M. V. COLSIN, H 65
connaissance de la nature humaine et sur l'histoire. La métaphysique donne les principes, et l'histoire donne l'application. Telle est la loi. Quand la métaphysique dit : oui, et l'histoire d'un peuple : non, on a affaire à un peuple barbare. Au contraire, quand la métaphysique et l'histoire d'un peuple sont d'accord, le peuple est parvenu à la virilité de sa raison. Qui peut contester cela? et, en même temps, qui peut contester que cet avènement d'une nation à la maturité de l'intelligence ne se soit produit en France depuis 89 avec une force irrésistible, et ne se manifeste chaque jour d'une façon de plus en plus éclatante?
Que dit, en effet, la métaphysique? Elle dit avec M. Cousin et M. de Girardin : « La limite de la liberté c( est dans la liberté même. » Que dit l'histoire de son côté? L'histoire, qui n'a jamais jeté tant de clartés, nous montre depuis soixante ans deux monarchies, celle de J 81 5 et celle de 1830, la seconde, fondée sur les ruines de la première, tombant toutes les deux pour avoir voulu établir leur pouvoir sur la compression, l'une franchement, l'autre hypocritement. On voit que la forme n'y fait rien. Quelles terribles leçons! Par malheur, en France, les révolutions n'enseignent rien ; nous ne savons pas lire à la lueur des incendies.
M. Cousin n'a rien appris des événements, et il n'a pas entendu ces grandes protestations de la conscience publique devant lesquelles se sont écroulés deux trônes. Dédaignant l'histoire, et ne parlant qu'au nom de la nature humaine, comme la nature humaine, après tout, n'estque le moi de chaque philosophe, M. Cousin, sans s'en douter, ne fait que de la politique d'intérêt per-
3Gfi LA JJSTICK, LA LlBi:UTK ET M. V. COUSIN.
sonnel; de telle sorte qu'après avoir posé ce principe que la liberté c'est la justice, il fait descendre, dans la pratique, la liberté à une pure question d'égoïsme et é de compression. *
Cela commence par Platon, et cela finit par un gendarme.
ou LE PRINCE ALBERT DE BROGLIE.
M. le prince Albert de Broglie est le tils de M. le duc de Broglie, le petit-fds de madame la baronne de Stacl, rarrière-petit-fils de Necker. Il a de qui tenir, comme on voit, et je me plais à reconnaître qu^il est d'une maison où le goût des travaux de la pensée se continue avec une persistance glorieuse.
Malheureusement pour M Albert de Broglie, il naquit sur le canapé de la Doctrine, c'est-à-dire sur l'autel même de cette fausse religion, et il fut élevé au plus profond sanctuaire du temple, comme un Joas doctrinaire.
L'aristocratie britannique envoie ses enfants par le monde, avant même qu'ils aient de la barbe au menton, en ayant soin de leur répéter le mot de lord Chesterfield à son fils. Ainsi lancés dans cette immense école, les jeunes Anglais destinés à la vie politique regardent tout, observent tout, et, ne se laissant pas piper par les mots, vont au fond des choses.
L'aristocratie française, celle qui est restée dans la
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tradition, ne songe pas à faire des hommes d"État; c'est son moindre souci. Elle ne songe môme plus beaucoup à faire des gentilshommes ; elle se contente de faire des propriétaires. Et quant au petit nombre de grandes maisons qui, chez nous, visent pour leurs enfants à la gloire politique, elles ont eu raison d'emprunter à l'Angl» terre son idée d'apprentissage pour les honmies d'État ; mais elles ont eu tort de ne pas lui emprunter, en même temps, son procédé. Les apprentis hommes d'État d'Angleterre se forment au grand soleil de Tobservation des faits; les nôtres sont élevés en serre chaude : mauvais système qui ne donne que des produits factices, agréables et brillants comme précocité sans doute, et tels qu'on en voit à l'exposition d'horticulture, niais sans maturité véritable, sans aucune des conditions de solidité et de durée.
C'est l'éducation de M. Albert de Broglie qui est cause, j'en suis sûr, que le jeune et ingénieux auteur des Etudes morales et littéraires n'a ni défauts ni qualités propres, et qu'il vient naïvement continuer une école qui n'est plus, car l'école doctrinaire n'est pas moins morte que l'école éclectique : le doctrinarisme politique et l'éclectisme philosophique sont morts, bien morts , et de la plus triste façon, c'est-à-dire sans les honneurs de la sépulture.
J'ai dit ce qu'a été l'école éclectique; je vais essayer de dire ce qu'a été l'école doctrinaire.
Entrons d'abord dans l'église où se réunissaient autrefois les fidèles de cette petite secte, et, sans hésiter, ouvrons d'une main profane le tabernacle devant lequel ils s'agenouillaient. Quelle divinité trouvonf^-
nous au fond de ce tabernacle? Il n'y a, pour toute divinité, que l'orgueil, le front ceint d'une auréole.
Otez la foi à l'orgueil, les doctrinaires n'ont jamais eu un fonds de croyances sérieuses, et l'on raconte que le plus jeune d'entre eux, non le moins spirituel, qui aimait à se rattrapper quand les portes étaient bien closes, de la gravité de commande, par des gambades de collège, se roulait, après 1830 sur les tapis de M. Guizot, ministre de l'instruction publique, en s'écriant : « Qui me donnera une croyance ? qui me donnera une croyance? » Ace pauvre jeune homme demandant ainsi la charité, M. Guizot ne donnait rien du tout.
Gomme les nuages, qui prennent, dit-on, la forme des pays qu'ils traversent, les principes des doctrinaires ont pris toujours la forme de leur vanité et de leur égoïsme. De la Société aide-toi, et conspirateurs quand les conspirations pouvaient leur servir de marche-pied, ils ont combattu la Restauration parce qu'elle les repoussait, comme plus tard, entre deux portefeuilles, . ils ont combattu pour le même motif le gouvernement qu'ils avaient fondé. Quelle différence y a-t-il entre la politique du 15 avril et la politique du 29 octobre? S'il y a une différence, elle est en faveur du 15 avril, qui fit au moins une chose généreuse, l'amnistie. Eh bien î quelle ne fut pas l'opposition violente, terrible de l'école doctrinaire contre M. Mole ? M. Guizot, l'œil enflammé et la colère dans le geste et dans la voix, n'accusait-il pas M. Mole de compromettre le pouvoir à l'intérieur et de l'humilier devant l'étranger ? N'avertissait-il pas ses électeurs et ne présidait-il pas des banquets comme aux jours oii les pouvoirs sont à la veille
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de violer leurs serments et de précipiter le pays dans des catastrophes ?
Après avoir vu M. Guizot, pendant huit ans, faire exactement la même chose, moins l'amnistie, que le ministère dont il avait si violemment attaqué tous les actes et qu'il avait renversé avec fureur, on serait bien naïf de croire que les principes étaient en jeu, dans la Coalition, pour l'école doctrinaire. Qu'est-ce à dire? Est-ce que, pour les grands prêtres de la doctrine, les actes politiques ne seraient ni louables ni blâmables en eux-mêmes, qu'ils seraient tout simplement blâmables quand ils sont l'œuvre d'autrui, et louables quand ils sont l'œuvre de leurs mains? Oui, et c'est la meilleure explication qu'on puisse donner dans l'intérêt de leur bonne foi; ces hommes si extraordinairement infatués d'eux-mêmes croient peut-être qu'ils ont la vertu d'anoblir une bassesse et de purifier un acte de corruption !
Veut-on encore une preuve qu'il n'y avait aucun lien de principes entre les doctrinaires, et qu'au lieu d'être une famille de penseurs convaincus, ils n'étaient qu'une coalition d'ambitieux? Est-ce qu'un simple accident de pouvoir ne coupa point Técole en deux ? A-t-on oublié ce mot de M. Jaubert à M. Guizot, du haut de la tribune : « Je suis une sentinelle que, dans votre ardeur à passer à l'ennemi, vous avez oublié de relever ? »
Enfin, les doctrinaires ont si bien fait qu'ils ont été reniés par leur auteur, ce qui est le plus grave châtiment qu'on puisse recevoir en ce monde. Devant l'état civil de l'histoire, M. Royer-Collard n'a pas voulu re< connaître ses enfants ; et pourtant il n'avait pas vu cette
dernière palinodie de la fusion, et il n'avait prévu ce nouveau Moniteur de Gand de l'une et l'autre branche et mieux, de l'une ou l'autre branche, selon les événements. — Il y a €t, il y aow; rapportons-nous-en au jugement de Brid'Oison : il y a un pâté. —
Après avoir contribué à renverser la Restauration qu'ils aimaient en la combattant, les doctrinaires ont renversé, en la servant, la nouvelle dynastie qu'ils avaient fondée. Repoussés par le sentiment général, ils errent comme des âmes en peine au milieu des doubles ruines qu'ils ont faites ; ils sont a l'état d'ombres inquiètes, et, en regardant au fond des générations nouvelles, ils n'auraient pas le moindre espoir de se voir revivre dans un héritier quelconque, si M. le prince Albert de Broglie ne se trouvait là à point. Il est vrai que M. Albert de Broglie est seul, mais je ne serais pas surpris qu'il pensât que c'est assez.
Le volume qu'il publie aujourd'hui est la somme de toutes les erreurs passées et présentes de l'école doctrinaire ; il y a même toutes ses rancunes, de vieilles rancunes qui ont l'air tout étonné de se trouver dans le livre d'un jeune homme. Prenons, par exemple, une des principales parties du livre, le morceau sur M. de Chateaubriand, et nous verrons le mélange fe plus curieux d'inconséquences, de hauteur et de puérilités. J'en demande bien pardon à M. le prince Albert de Bi'oglie, mais cette longue accumulation d'injures contre la mémoire de M. de Chateaubriand n'est pas une œuvre sérieuse et désintéressée : c'est un libelle.
J'admets que M. Albert de Broglie ne soit pas content dos Me')noires d^Outre-TomOe, et qu'il ait eu la pen-
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sée de venger les siens, cruellement traités par l'impitoyable et intègre vieillard ; mais il eût fallu accomplir cette œuvre avec mesure, et non pas à tort et à travers. Est-ce que Chateaubriand n'est pas la grande figure littéraire qui ouvre magnifiquement et domine le dixneuvième siècle? voilà pour le génie. Est-ce que, dans sa vie politique, il n'a pas toujours eu horreur de la bassesse et de l'intrigue ? Voilà pour le caractère. Donc, quand on parle à un tel homme, même pour relever ses erreurs, ou se plaindre à juste titre de ses sévérités posthumes, il faut lui parler avec respect. Malgré votre titre de prince, monsieur, vous n'avez le droit de parler à l'ombre de Chateaubriand que debout et chapeau bas !
Or, M. Albert de Broglie a parlé assis et la tête couverte, et il a accumulé les personnalités les plus outrageantes ; toute l'école doctrinaire, évidemment, a soufflé le jeune écrivain.
Il n'y a pas une action de la vie de Chateaubriand qui soit innocente, et la volonté de tout condamner bien arrêtée, M. Albert de Broglie arrive à condamner très-sévèrement, chez M. de Chateaubriand, ce qu'il est pourtant forcé d'approuver. On ne me croirait pas (on ne m'a pas cru ! disait M. Guizot), je cite :
c( Nous supplions qu'on veuille bien se rappeler que M. de Chateaubriand avait émigré, et que tout lecteur, en ouvrant ses Mémoires, le savait par avance. Dès lors on ne s'attendait pas à trouver en lui cet instinct, plus fort que toute réflexion, qui a condamné, dès le premier jour, l'émigration de 89, et contre lequel la conscience publique n'a plus jamais admis d'appel.
LE DERNIER DOCTRLNAIKK. 37 3
Personnellement, nous sommes très-disposé à regarder ces jugements instinctifs comme les seuls véritables, et à ne recevoir contre eux aucune des oppositions de la logique, très-humble servante, à notre gré, du sens moral ; mais M. de Chateaubriand n'était pas tenu à partager cette opinion; au contraire. Dès lors, ne pouvait-il, dans sa situation, trouver quelque chose et quelque chose même de plausible à dire en faveur du premier acte de sa jeunesse ? N'y avait-il pas moyen de le présenter comme une protestation imprudente, mais non sans noblesse?... » Ah! vous voilà bien, doctrinaires, cherchant toujours quelque chose de plausible pour justifier vos actions, et faisant un crime à celui qui ne veut pas descendre à de pareils manèges ! Yous êtes pris sur le fait ! On s'aperçoit seulement, à la naïveté de Taveu, que le jeune écrivain, ici parle seul, qu'on ne souftle plus, et qu'il est, en quelque sorte, un sous-diacre étourdi qui entr'ouvre au vulgaire la porte des chapelles réservées.
Si M. Albert de Broglie est quelquefois compromettant, d'autres fois il reproduit avec une fidélité parfaite le ton de ses maîtres; ainsi il dit : « Au milieu d'une description détaillée, qui n'est pas sans mérite, du château deCombourg...» Une description de Chateaubriand qui n'est pas sans mérite, c'est du doctrinaire pur, et si c'était Royer-Collard qui dit cela, à la bonne heure! mais un jeune homme à ses débuts ! De quel nom appeler cela? Franchement, j'hésiterais à dire le mot propre si, à la page 289, je ne trouvais cette ligne : « M. de Chateaubriand a trouvé bon d'en détruire luimême tout l'effet par le ton d'incomparable fatuité,.. »
;j?i LE DElliSiER bUOlKlNAlUE.
Puisque M. Albert de Broglie ne se gêne pas pour accuser M. de Chateaubriand d'incomparable fatuité, je ne vois pas pourquoi je me gênerais avec lui et chercherais des périphrases. Je dis donc : Incomparable fatuité ! M. Albert de Broglie pourra croire que c'est l'écho qui lui renvoie sa phrase.
M. Albert de Broglie a voulu comparer Chateaubriand et Saint-Simon, et je me plais à dire qu'il a écrit une belle page sur l'immortel annaliste à talons rouges du dix-septième siècle. Il va sans dire que dans son parallèle tout est au désavantage de l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe ce grand coupable. « Retiré des affaires (Saint-Simon), vieillissant au fond d'un château, il se consolait de l'âge en racontant les souvenirs de sa jeunesse. » Pour Saint-Simon, c^est très-bien de se consoler de l'âge en racontant sa jeunesse ; mais pour Chateaubriand, c'est très-mal, « et il n'a réussi, du reste, qu'à écrire un demi-volume fastidieux (page 282) sur son pèrC;, sur sa mère et sur le château de Combourg ! « Ici, j'en appelle à tous les lecteurs des Mémoires d'Outre-Tomhe^ à toutes les âmes délicates, à ceux qui se laissent charmer par la magie du style, à Sainte-Beuve, à Edgar Quinet, à Jules Jannin, à J.-J. Auipère, qui ont épuisé le vocabulaire d'une admiration bien sentie à propos de ces peintures merveilleuses, éternel honneur de la langue française, j'en appelle à vous tous, critiques éminents et lecteurs délicats, que penser d'un écrivain qui ose appeler un pareil chef-d'œuvre d'imagination et de style, un demi-volume fastidieux? Incomparable fatuité! dit l'écho de tout à l'heure qui se prolonge encore dans le vallon.
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M. Albert de Broglie continue : « iM. de Chateaubriand n'a point attendu la mort au fond d'un château (où est le mal ? D'abord, pour attendre la mort au fond d'un château, il faut avoir un château)^ elle l'a trouvé tranquillement assis dans le salon d'une femme gracieuse et bonne, dont aucun sentiment haineux n'approcha. (Où est le mal encore pour un vieillard d'être tranquillement assis dans un salon?)... M. de Chateaubriand n'a point écrit ses mémoires dans le silence (dans le silence d'un château) ni pour la postérité... par une anticipation sans exemple, par une fraude faite aux droits de la mort, M. de Chateaubriand a escompté le succès, disons tout^ bien que le mot fasse mal, le profit de son œuvre posthume. Il a su, parfaitement su au milieu de quelle société allait tomber cette œuvre attendue, prônée, payée ! »
Attendue ! quel crime î prônée par tous les grands critiques de ce temps, quel malheur ! payée ! halte-là ! Est-ce que vous croiriez que c'est tacher son blason que de vendre ses livres, et que c'est déroger que de faire des chefs-d'œuvre payés à prix d'or? Sans doute, il est plus grand seigneur de donner ses livres que de les vendre, parce que le mot donner est toujours supérieur au mot vendre. Mais il ne faut pas oublier que Chateaubriand était pauvre. Au reste, si je ne comprends pas le reproche adressé à la pauvreté si belle de Chateaubriand, je comprends parfaitement que M. le prince de Broglie, grand seigneur fort riche, donne ses livres et ne les vende pas, d'autant plus que peut-être il ne les vendrait pas encore bien cher.
Tout le livre, ou à peu près, est de cette force.
M. Albert de Broglie parle de la révolution de Février absolument comme de Chateaubriand, avec le même esprit de justice et le même à-propos dans l'accusation; écoutez :
c( Les souvenirs de trois mois de dictature où le gouvernement provisoire en avait pris à son aise avec toutes les lois divines et humaines (c'est le cas ou jamais de se servir de cette expression consacrée).... »
Eh quoi ! vous pouvez dire, sans balbutier, que le gouvernement provisoire , avec Lamartine à sa tête, Teucro duce^ en a pris à son aise avec toutes les lois divines et humaines ! Est-ce en abolissant la peine de mort en matière politique, qu'il a blessé Dieu et les hommes? Est-ce en établissant le suffrage universel qu'il a fait une injure au ciel et à la terre ? Ah! je vous entends ! c'est peut-être parce qu'il a aboli les titres de noblesse. Mais je ne savais pas, pardonnez mon ignorance, prince, que les titres jde noblesse étaient de droit divin.
Dans le chapitre sur la Propriété, il y a de bonnes pensées en bon style, et l'auteur rajeunit souvent avec bonheur les points de vue de M. Thiers. Je m'associe de grand cœur à tout ce qu'il dit de la famille et de la propriété. Quant à ce qu'il dit de la patrie, c'est autre chose : Il croit qu'il n'y a pas de patrie sans propriété, et il a écrit dans un autre endroit de son livre cette phrase caractéristique : « Y aura-t-il une patrie en dépit de l'étymologie et du sens des mots, là oii il n'y aurait plus de toit paternel? » En traçant cet aphorisme impie, M. Albert de Broglie a-t-il songé au nombre immense de ceux qui n'ont pas de toit pater-
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nel? C'est pourtant dans ces masses profondes que l'amour de la patrie est surtout vivace et qu'on est le plus prodigue de son sang pour la défendre. Expliquez cela. Heureusement, votre aphorisme n'est qu'un blasphème qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Et, savezvous, si on prenait votre blasphème au sérieux, que vous ne seriez qu'un patriote de Coppet?
A parcourir les Etudes morales et littéraires dans tous leurs détails, nous trouverions toujours des contradictions semblables et des contradictions qui viennent de l'égoïsme et de l'orgueil.
Je ne dis pas que M. le prince de Broglie soit dénué de tout talent d'écrivain, mais je dis que madame de Staël qui avait de l'imagination et de la grandeur d'âme, ne doit pas être contente, si le livre de son petit-fils lui est parvenu, et je dis que M. Necker qui avait de la véritable onction religieuse dans tous ses ouvrages, a du froncer le sourcil.
Mais l'école doctrinaire a dû sourire. Quand on avait perdu tout espoir de postérité, un héritier quelconque est toujours bien accueilli, et l'on fait aussitôt les frais d'un grand baptême. Cloches de la paroisse, sonnez à toutes volées !
L'HOMME DE BIEIX.