‹ Coups de plume sincèresChapitre 49 sur 53 · L HOMME DE BIEN · texte numérisé non relu

L HOMME DE BIEN

dis qu'il avait le coup-d'œil infaillible, qu'il ne se trompait jamais. Vous savez bien qu'il fit tous ses efforts pour détourner l'empereur de la guerre d'Espagne.

Le second : — Il l'a dit après coup, mais vingt témoins étaient là pour lui dire qu'il mentait. Pourquoi donc a-t-il fait disparaître des archives des affaires étrangères sa correspondance sur ce sujet avec l'empereur, si cette correspondance était le témoignage de sa prévoyante sagesse? C'est comme pour le drame des fossés de Vincennes. Il a dit qu'il l'avait appris comme tout le monde, le lendemain matin. Or, dans des mémoires très-véridiques qui paraîtront bientôt, vous verrez que, passant la nuit du 20 au 21 mars à jouer chez le duc de...., il interrompit son jeu, et, faisant un signe de tête qui ne fut compris que le lendemain.il regarda à sa droite et à sa gauche, quand la pendule sonna trois heures, c'est-à-dire au moment où le drame se dénouait dans le fossé, à la lueur de la petite lanterne.

Le premier : — Tout cela est peut-être arrangé.

Le second : — Ce qui ne l'est pas, c'est le mot dit le lendemain à M. d'Hauterive, qui était consterné : c( Eh bien ! quoi, ce sont les affaires. »

Le premier : — Je ne défends pas son cœur; mais je persiste à croire qu'il avait un fameux coup d'œil

(Deux dames stationnant à un coin de rue dans leur voiture.)

Première dame : — II s'est confessé, M. le curé me l'a dit.

Seconde dame ; — Et a-t-il signé sa rétractation ?

Première dame : — Oui, cinq minutes avant sa mort ;

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il a voulu faire cesser le scandale. Ça été très-édifiant, m'a dit M. le curé.

Un bourgeois sur le pas de sa porte : — C'est égal, c'était un homme bien capable. Il passait tous les matins deux heures à sa toilette, et tous les soirs quatre heures à jouer au whist ! Quel homme!

(Deux jeunes gens élégants, à un entresol.)

Le premier jeune homme : — Belle vie et belle mort! ma foi.

Deuxième jeune homme, en lançant la fumée de son cigare : — Ah! mon cher, il n'y a de grand que l'immoraîité en ce monde. Tout le reste est pot-au-feu.

Un homme du peuple s'arrêtant pour regarder le convoi : Vieux traître !

Au milieu de tous ces propos, le cortège s'avançait majestueusement, et dans la file on ne comptait qu'ambassadeurs, ministres, membres de l'institut, pairs de France. Oh! c'étaient de bien belles funérailles': on enterrait Talleyrand.

Il y a à peine quelques jours, mercredi 6 juillet, au village du Bas-Champ-en-Pleudihen, sur la Rance. la population des villes et des campagnes environnantes remplissait la petite église et entourait avec un sentiment profond de respect et de tristesse un modeste cercueil. La messe dite, le cercueil fut placé sur un bateau pour être transporté du Bas-Champ au val de TArguenon. Quand le bateau de deuil, suivi d'un autre bateau qui portait le cortège, se mit en marche, tous

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les yeux étaient mouillés de larmes. Cette scène, si grande dans sa simplicité, était touchante comme un tableau de Virgile.

Mais quand le bateau arriva au val de l'Arguenon, ce fut une bien plus grande scène de désolation encore. La population tout entière s'était agenouillée sur la rive et l'on n'entendait que des sanglots. Honim.es^ femmes, enfants, vieillards pleuraient et se désespéraient . toute cette foule n'avait qu'une âme en présence des restes mortels qu'on venait de descendre sur la rive. Ce n'était pourtant pas un grand de la terre qui était renfermé dans ces quatre planches de sapin, que ne décorait pas même la simple croix de la Légion-d'Honneur. Ce n'était qu'un homme de bien qui venait de mourir. C'était Hippolyte de la Morvonnais.

Aux obsèques du prince de Bénévent. Il n'y avait de larmes que les larmes d'argent sur les draperies ; ici, il y avait des larmes dans tous les yeux.

Et savez-vous pourquoi on enterrait l'un sans émotion, au miheu du faste d'obsèques princières, et pourquoi le modeste cercueil de l'autre était accompagné par de si profondes douleurs ? C'est que le premier avait passé sa vie à se servir des hommes, et le second à les servir.

Hippolyte de la Morvonnais n'a jamais eu, en effet, qu'une pensée : Être utile aux autres. Aimer et se faire aimer, voilà Hippolyte de la Morvonnais tout entier.

Foule légère qui accordes ton attention si facilement à des gens qui la méritent si peu, foule qui t'occupes de tant de choses vaines, foule que le moindre spectacle distrait et amuse, arrête-toi un instant devant la douce

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mémoire d'un homme qui vécut par le cœur, qui compatît à toutes les souffrances, et pour lequel tout malheureux était un être sacré. Après, tu courras de nouveau à tes distractions ordinaires !

Hippolyte de la Morvonnais vivait retiré dans son manoir du val de l'Arguenon, au milieu des pêcheurs et des laboureurs dont il était la providence ; comme il n'était pas prince, on peut employer ce mot de providence sans passer pour un flatteur. Mais quoique sa vie s'écoulât à fau-e du bien autour de lui, son esprit rayonnait au loin; il étudiait avec ardeur les questions sociales, surtout par le côté sympathique, et il l'a bien prouvé dernièrement dans ses ingénieux et savants articles sur la Commune.

Au fond, l'âme tout entière de sa politique était la liberté. J'ai là sous les yeux des lettres intimes où la passion de la liberté éclate à chaque ligne. Et pourquoi cet homme aimait-il tant la liberté ? Parce qu'il aimait profondément la justice. Il m'écrivait, à la date d'octobre 1852 : « Je vois ma santé s'enfuir, et je suis bien près d'être vieux avant l'heure; mais celui qui porte en lui l'amour de la liberté est toujours jeune. La liberté, c'est la vie. » En effet, il est mort à cinquante ans, et il est mort jeune. Il a eu, jusqu'à sa dernière heure une naïveté d'impression qui ferait sourire un jeune homnio de dix-huit ans sur l'asphalte des Champs-Elysées ou du boulevard. Cette vertu qui devient si rare, la simplicité, et qui n'est plus une monnaie, qui est une mé^

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claille, il la conservait intacte et pure. Homme de son temps, et plus que de son teinps, homme de l'avenir par les idées, il était homme d'autrefois par le cœur.

Écrivait-il, du fond de son manoir, aux amis qu'il avait [)ar le monde, après avoir parlé des idées qui lui étaient chères, il ne manquait jamais de demander des nouvelles de personnes connues ou non connues de lui, frappées par les événements. Que fait celui-ci? que devient celui-là ? demandait-il. Ont-ils le pain quotidien sous le ciel étranger ? Ne leur refuse-t-on pas le travail? Ne leur refuse-t-on pas l'eau et le feu? L'exil n'aigrit-il pas les âmes, et les principes de fraternité ne tournentils pas, dans l'exil, en idées de vengeance et de colère? Tout cela le troublait et l'agitait dans sa solitude. Ah ! puisque sur les bords agrestes de votre Arguenon, vous vous occupiez si sympathiquement des douleurs des proscrits, permettez - moi de vous envoyer dans le monde où vous êtes les dernières nouvelles du plus illustre d'entre eux. Voici le dernier mot tombé de sa plume d'aigle :

« Je souffrirai, je sourirai, je resterai... La seule chose dont je me plaigne, c'est le froid. L'été ne devrait pas faire de faux serments. Le bon Dieu, qui nous a ôté la patrie ne devrait pas nous ôter le soleil. »

Même d'en haut, vous trouverez de la grandeur dans cette tristesse ironique, et vous vous souviendrez peutêtre de ces vers de la Thébaïde des Grèves :

Nous parlions du poëte el disions que la terre Devrait mieux de sa voix honorer le mystère : Mais que, dans tous les temps, ce fut là son destin. El nous plongions nos yeux dans un passé ioiiilain.

L HO>IMK DE nif-N. .3f^.-,

Nous disions Dante errant, sur la terre étrangère, Prêtant l'oreille au son de la cloche du soir, Et rêvant au pays qu'il ne peut plus revoir...

Hippolyte de la Morvonnais était un spiritiialiste dans la véritable acception du mot. Que des chefs d'école, secs et hautains, déclarent relevei' le drapeau du spiritualisme; ils font un prospectus, voilà tout. Le spiritualisme du solitaire de l'Arguenon ne faisait qu'un avec le sacrifice et la bonté, et c'est à cela qu'il faut reconnaître le véritable spiritualisme. A l'autre, il faut dire : Je te connais, beau Fnasque !

Quand il avait fait du bien autour de lui, c'est-à-dire quand il avait fait de la poésie en action, Hippolyte de la Morvonnais faisait de la poésie en vers, et il a mis son cœur dans trois poèmes : la Théhaïde des Grèves^ les Larmes de Madeleine, le Vieux Paysan.

Dans les premiers jours de 1830. il se forma une pléiade de jeunes poètes bretons. A la tète de ces poètes bretonnans se trouve naturellement placé M. Brizeux. C'est lui qui a donné à sa poésie le plus de charme et de relief. M. Brizeux est arrivé plus d'une fois à la perfection dans son admirable mélancolie d'idéal et de réalité. Marie appartient désormais, d'une façon irrévocable, à la littérature française, et il est possible que ce soit la plus fraîche et la plus parfumée de nos idylles. Sans doute, M. Brizeux n'a pas dépassé sa première œuvre, et j'avoue même que je place Marie au-dessus des ouvrages postérieurs de ce poète ; non pas que je ne trouve dans les derniers poèmes de M. Brizeux une veine plus large, mais il y a moins de jeunesse, de fraîcheur, de parfum. En passant de Ma?ie aux Bretons,

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