DE L'ACADEMIE FRANÇAISE
Ce siècle, avec son activité dévorante et sa soif insatiable de progrès, n'aime pas et ne peut pas aimer les ordres fiunéants. On ne lui plaît qu'en raison directe de l'utilité, et il passe, dédaigneux et superbe, à côté de tout ce qui ne sert qu'à la parade et au décor.
Ainsi, de nos jours, les anciennes institutions qui ne savent pas se renouveler à propos, en mariant dans une juste mesure la tradition au progrès, sont des institutions condamnées fatalement. Quand ce sont des institutions politiques, elles sont destinées à être emportées d'un seul coup, un jour d'orage, sans exciter un regret et sans que personne y regarde. Au 24 février, qui songea à la pairie de Louis-Philippe? cette pairie, ellemême, songea-t-elle qu'elle existait? — Quand ce sont des institutions du domaine de l'art ou de la science, elles meurent lentement et d'éthisie, et subsistent de nom longtemps après qu'elles sont effacées du livre des vivants. Voyez l'illustre fille de Richelieu ! Elle est en-
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core assise dans son fauteuil, parfaitement attifée, .et dans tous ses vieux atours. Pourtant, il y a un trèslong quart d'heure que son cœur et son pouls ne battent plus !
A quels travaux se livre, depuis un demi-siècle environ, l'Académie française? D'abord, elle rempbt les vides qui se font dans ses rangs, — soin assurément très-pieux, — puis elle couronne tous les ans, et tour à tour, un morceau de prose élégante ou une centaine de vers corrects; elle dore sur tranche quelques bons petits ouvrages de morale, et décerne des prix de vertu (chose fort louable sans doute) à de braves gens qui ont montré du dévouement et du courage, quoique pauvres ; enfin, pour compléter sa tâche, elle fait, ou plutôt elle ne fait pas son dictionnaire 1 Voilà tout. — Séi'ieusement, en quoi de pareils travaux placent-ils l'Académie française au-dessus d'un comité de bienfaisance quelconque et d'une académie de province? Pour accomplir d'aussi grandes choses, est-il nécessaire d'être au bout du Pont-des-Arts, et n'en ferait-on pas autant au bout du pont d'Avignon ?
Qu'on prenne la peine de comparer l'œuvre actuelle de l'Académie à son œuvre d'autrefois î Qu'on songe à la large part qu'elle prit à la formation si laborieuse de la langue, à l'esprit d'initiative qu'elle montrait jadis en toute rencontre! Qu'on la suive, même dans ses erreurs, même dans l'afïiiire du CzW; elle était à l'avant; elle combattait, et si elle se trompait quelquefois, c'est que nul n'est infaillible en littérature, et que les langues de feu ne descendent pas sur des académiciens comme sur des apôtres. Mais enfin elle rendait plus de
services qu'elle ne commettait de fautes : c'était un état-major qui payait de sa personne, et non un étatmajor transformé conmie aujourd'hui en chapitre de chanoines.
L'Académie française avait si bien compris d'abord l'importance de son intervention continuelle dans les questions d'art et de littérature; elle avait si bien senti la nécessité de sa présence sur la brèche, qu'elle s'était fait une règle de n'admettre aucun académicien qui ne résidât à Paris. Voltaire, dans son discours de réception, fit remarquer combien cette règle était sage, quoiqu'il dût s'y soustraire pendant trente ans, une fois élu : c'est un tour de Voltaire ! A la vérité, il avait eu soin de dire qu'il fallait faire une exception en faveur des grands homuies, et s'était par là ménagé une sortie. Aujourd'hui, que les académiciens de grande ou de petite tai'le résident ou non, peu importe ; qu'ils se réunissent chaque semaine pour causer entre eux de choses littéraires ou philosophiques, en quoi cela est-il utile aux lettres? Qu'est-ce qui en résulte pour l'art et pour le goût public? Du reste, un petit nombre va seul à ces réunions. Demandez aux ho.mmes d'État qui profitèrent si habilement de leur puissance politique pour accaparer les honneurs littéraires, et qui prirent les suffrages académiques aux reflets de leur portefeuille ronge, cotnme on prend les alouettes au miroir; demandez-leur combien de fois par an ils allaient à l'Académie, quand ils étaient ministres ou simples chefs d'opinions parlementaires?
Sans doute, la Compagnie est toujours illnstre; et à part les intrus qui s'insinuent partout, il y ^, sous les
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palmes vertes, les maîtres de la prose et les maîtres du vers, de profonds historiens, des pliilosophes éiïiinents. Mais quoi ! ces grands prosateurs et ces grands poètes, ces historiens ou ces philosophes ne font leur bruit et n'exercent leur influence qu'en dehors de l'Académie, et quoique de l'Académie! Pinson prouverait qu'il y a de talent et de génie sous la coupole de l'Institut, plus on démontrerait clairement que l'Académie, telle qu'on nous l'a faite, ne sert plus à rien. La gloire des académiciens, — je parle de ceux qui en ont, — placée en regard de l'insignifiance de l'œuvre collective, n'est-elle pas la meilleure preuve que l'Académie est une institution qui a perdu sa virtualité et qui appelle une régénération complète? L'œuvre du fondateur est épuisée, et il est grand temps qu'il se rencontre un réformateur puissant qui lui donne une vie nouvelle. De l'air îdel'air ! ouvrez les fenêtres! On étouffée sous cette coupole.
Un des usages, le croirait-on? qui tend le plus à discréditer l'Académie aux yeux de ce siècle qui se paye peu des apparences et qui voit clair dans tous les mensonges officiels, c'est l'usage du discours de réception avec le panégyrique obligé du prédécesseur quel qu'il soit. Je ne connais pas, je l'avoue, d'usage plus tyrannique et moins raisonnable que celui-là. Tout discours de récipiendaire est une épitaphe du Père-Lachaise qui dure deux heures. Les Égyptiens avaient beaucoup plus de bon sens en proscrivant la banalité des honneurs funèbres : on n'était pas embaumé aussi facilement en Egypte qu'à l'Académie ! Le moindre inconvénient de cette mauvaise coutume est de forcer le nouvel élu à chanter les louanges d'un homme qu'il ne
connaissait pas. Et s'il le connaissait et ne l'ainfiait point, ou ne l'estimait point, car on succède à qui on peut, et les hasards de l'élection sont quelquefois si étranges!
Tout le monde sait ce qui se passe à Rome quand il s'agit d'élire un pape. On enferme les cardinaux, on les m-et bien et dûment sous clef, et quelles précautions minutieuses ne prend-on pas pour qu'aucune communication ne puisse pénétrer au conclave, ou en sortir ? Cela fait, on croit avoir évincé les intrigues et les cabales, et l'on ne s'aperçoit pas que l'on n'a fermé les portes que lorsque déjà les intrigues et les cabales étaient entrées. Ces dames entrent et s'installent de droit, partout où un corps privilégié se livre aux jeux d'une élection quelconque. Que de ruses, grand Dieu ! et de contre-ruses se croisent et s'enlre-croisent au sein du conclave! Non, jamais le peuple romain, quand il vient savoir chaque soir s'il a enfin un pape, et qu'il voit fumer la cheminée historique qui annonce que le scrutin de la journée est nul, ne pourrait se douter du nombre d'ambitions cachées et de perfidies profondes qui s'envolent vers le ciel avec ce petit nuage de fumée blanche!
Eh bien, sans comparaison, et toute proportion gardée, l'élection d'un académicien, connne celle d'un pape, est grosse de toutes sortes de cabales. 11 est des milliers de raisons qui pèsent plus dans la balance que le talent de l'écrivain; et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque M. Viennet, qui n'avait encore que di^tillé de l'ennui, M. Viennet, qui n'avait pas alors écrit ses fables, où il y a au moins quelque esprit, M. Viennet, à sa première manière^ fut préféré à Benjamin Constant, et
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que M. Diipaty remporta plus tard sur Victor Hugo! Pourquoi pas, d'ailleurs ? Pourquoi les causes déterminantes d'une élection ne seraient-elles pas prises en dehors du talent littéraire? Est-ce que les trente-neuf électeurs ne doivent pas tout naturellement supposer qu'il y a assez d'esprit et de talent à l'Académie ?
Et puis, on entre au palais Mazarin par tant de portes ! On entre par la porte d'honneur, on entre par les portes dérobées, on entre par les fenêtres, on entre par les lucarnes. On entre debout, on entre à genoux. Chacun a sa façon, en un mot. Un jour, le comte Alexis de Saint-Priest, de si spirituelle et regrettable mémoire, après avoir achevé un de ses beaux ouvrages, parlait devant son père de ses titres au prochain fauteuil. Le beau mérite^ répliqua naïvement celui-ci, qui était un gentilhomme delà vieille roche, le beau mérite d'être élu, si vous avez des titres ! Certes, le vieux gentilhomme avait une façon originale d'entendre les honneurs académiques ; mais, après tout, cette opinion valait bien celle des gens qui croient avoir des titres, et qui n'en n'ont pas !
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est qu'on a vu des hommes d'État remplacer à l'Académie des vaudevillistes, et des vaudevillistes succéder à de célèbres métaphysiciens. Louis XV, qui eut du goût ce jour-là, ne voulut pas que Voltaire succédât au cardinal de Fleury ; et la raison que donna Sa Majesté, selon M. de Maurepas, fut qu'il y avait une dissemblance trop marquée entre ces deux hommes pour mettre l'éloge de l'un dans la bouche de l'autre, et donner à rire au public par un semblable rapprochement. Louis XV et
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M. de Maiii'epas étaient donc de noire avis! Est-ce que ce roi et ce ministre étaient des révolutionnaires, par hasard?
Aujourd'hui l'on est blasé sur les dissemblances de prédécesseur a héritier. Le sort, à cet égard, a poussé quelquefois l'ironie si loin qu'il n'y a guère plus de surprise possible. Qui sait pourtant à qui est réservé dans l'avenir l'éloge de M. Cousin? Peut-être à M. Clairville; car M. Clairville fera sa comédie en cinq actes et en vers, comme M. Bayard a fait la sienne, et sera dès lors un candidat très-présentable. 0 M. Cousin ! que dirait votre grande ombre, si le destin railleur réservait à votre mémoire d'être célébrée, en plein Institut, sur l'air de la Gaudriole ?
Voilà pourtant où l'on peut en venir avec ce maudit usage que je déteste, surtout, je le confesse, depuis la dernière solennité académique, depuis que j'ai vu M. Alfred de Musset se placer pendant deux heures au niveau de M. Dupaty et s'y complaire; depuis que j'ai vu l'auteur du Spectacle dans un fauteuil ne pas dépasser d'une ligne, comme idéal, l'auteur des Voitures versées !
Dieu me garde de vouloir irriter les mânes de cet excellent Emmanuel Dupaty ! Tous ceux qui l'ont connu rendent hommage à son caractère, et s'accordent à dire qu'il poussait le courage jusqu'au chevaleresque, ce qui fait pardonner bien des défauts. On cite deux ou trois actions héroïques dans sa vie. Quel est l'académicien qui en a autant dans la sienne? Si on veut bien juger et comprendre Dupaty, il ne faut jamais perdre de vue ce côté héroïque, surtout quand on le
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retrouve, à la fin, bonhomme, dans l'enfantement éternel de son Isabelle de Palestine, récitant ses vers partout, à tous les coins de rues, devant des gens qu'il connaissait à peine, et, avec son nez fin et sa perruque sur le bout de sa tête, tournant au personnage d'Hoffmann. Chacune des extrémités de sa vie fait ressortir l'autre, et l'on ne saisit bien cette aimable physionomie que dans ses contrastes.
M. de Musset n'aurait dû parler que de l'homme chez M. Dupaty, et non pas de l'écrivain. L'écrivain n'existait pas ; il n'y en eut jamais de plus mince étoffe, et M. Dupaty se rendait parfaitement justice lui-même, lorsqu'il disait si modestement, et aussi avec tant d'orgueil, puisqu'il songeait en même temps à son Isabelle: « Je suis entré à r Académie avec du billon. » Oui, le pauvre homme étaitentré à l'Académie comme on passe la barque à Caron, avec un sou.
L'auteur de Rolla a voulu surprendre tout le monde, et non-seulement il a trouvé chez M. Dupaty le talent qu'il n'avait pas, mais il est tombé du haut des stances immortelles sur la mort de Malibran, à l'apothéose sérieuse de l'opéra-comique ; bien plus il s'exhalait de toutes ses phrases quelque chose de froid, de sec, de vieux, et je ne sais quel amour de la médiocrité en tout : ce discours a été une véritable abdication. Eh quoi ! poëte charmant de Namouna. qui aviez l'esprit si audacieux et si juste, et qui saviez unir tant de netteté dans le trait à tant de caprice dans la pensée, c'est là que, dès le seuil, dès le premier pas sous la coupole, vous en êtes venu ! Je vous ai vu, je vous ai entendu, mais je ne vous crois pas. Il est impossible que les poé-
tiques accès de cette aimable et bruyante jeunesse n'aient pas été les préludes de la virilité et de la raison ! Il est impossible que ce cœur^ qui a eu des battements si véritablement sublimes, et d'où sortit un jour, tout armé, Franck- le-Chasseur, sojt tombé dans l'aplatissement et le culte du médiocre, et y veuille demeurer !
Je sais bien que nous devrions être habitués aux mécomptes, et que, dans notre époque troublée, les suites ne répondent pas toujours aux commencements. Combien de gens qui le prennent de haut 'au début, qui se posent en vainqueurs, et, qui, trouvant les portes de la ville trop petites pour leur seigneurie, sont tentés de faire abattre un pan de muraille, comme Richelieu, afin de faire une entrée selon leur rang? Voyezles à quelques années de là! ils ne sont plus qu'au niveau du commun des martyrs, et ne songent plus qu'à tirer leur épingle du jeu, comme on dit vulgairement. Cela se conçoit très bien : il n'y avait que de l'exagéré et du factice chez ces gens-là ; et la hauteur simulée n'est, au fond, que de l'aplatissement.
Mais, chez M. Alfred de Musset, au contraire, tout était vrai, naturel, tout coulait de source, et l'on ne vit jamais plus d'élévation dans un si gracieux laisser-aller. Le déshabillé et le décousu de cette muse en laissaient mieux voir la haute origine. Et comment, dansunejeunesse si franche et de si fière allure, ne pas attendre les fruits généreux de la maturité ?
Des espérances données en pareille monnaie, en monnaie d'or et de diamant ne peuvent être menteuses.
Je veux garder mon illusion, si c'en est une ; je ne