‹ Coups de plume sincèresChapitre 7 sur 53 · DE L ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE L ACADEMIE FRANÇAISE

veux pas supposer que l'heure de l'ennui, du dégoût, ait définitivement sonné pour un poëte qui est dans toute sa maturité et sa force et qui, hier encore, était le plus séduisant Alcibiade de la littérature française. Je m'obstine à croire que le mauvais effet de l'autre jour est dû à l'influence académique et à cette coutume déplorable qui place souvent le nouvel élu dans cette alternative, ou de manquer à la vérité en disant du bien de son prédécesseur, ou de manquer aux convenances en n'en disant pas.

Je reviens à ma pensée ; est-ce qu'il ne serait pas temps que l'Académie détruisît cet usage absurde, comme elle détruisit Fusage, non moins respectable que celui-ci, qui imposait à tous les discours l'éloge du fondateur, ce qui à la longue devint un peu monotone? Un autre usage imposait aux orateurs académiques l'éloge du prince régnant, ce qui était un peu pins varié, carie prince régnant passe et passe vite, tandis que le fondateur reste. On n'a pas plus respecté cette seconde coutume que la première, et on ne s'en sert qu'à bon escient. Pourquoi donc, — à moins que chaque académicien n'en fasse une question personnelle, -- respe(;terait-on cet usage moins raisonnable que les deux autres, du panégyrique envers et contre tous? Ne serait-il pas temps, je le répète, que l'Académie dispensât enfin le nouvel élu de se faire violence le plus souvent, et, ayons le courage de dire le mot, de mentir pendant deux heures pour payer sa bienvenue ? — Supposez un écrivain ayant vécu dans le culte austère de la vérité, un critique ayant grandi dans l'estime de tous, en disant la vérité aux morts et aux vivants, — supposez

cet homme contraint de faire l'éloge de son prédécesseur dont il n'aimait pas le talent et dont il n'estimait pas le caractère ; est-ce que l'Académie française ne le place pas dans la situation du chrétien forcé démarcher sur la croix pour entrer au Japon?

Que l'Académie commence ses réformespar celle-là ! puis, cela fait, qu'elle élargisse, qu'elle agrandisse ses concours, d'où pourraient résulter pour la littérature des avantages incalculables; qu'elle donne une vaste impulsion à tous les travaux de la pensée; qu'elle relève par tous les moyens l'art qui a tant besoin d'appui ; alors elle redeviendra véritablement une grande institution et occupera une noble place dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle. Mais, si elle veut rester dans sa routine et se contenter des apparences de la vie et delà puissance, elle ne sera plus la tille de Richelieu, elle ne sera plus TAcadémie française : elle sera l'hôtel des invalides des classiques purs, la maison de refuge des romantiques convertis, et pour les hommes d'État hors de service, pour les orateurs sans emploi, un salon de mécontents.

La Vallière est toute la poésie des amours de Louis XIV. Parmi les Danaés et les Aiemènes de ce Jupiter en perruque bouclée, elle seule a montré du cœur et de l'âme. Heureuse ou affligée, à la cour ou dans le cloître, madame la duchesse ou sœur Louise, elle a eu une telle puissance de grâce et de mélancolie, elle a fiiit entendre une vibration si harmonieuse des cordes sacrées, qu'elle reste comme une des plus charmantes figures de l'histoire de l'amour, et qu'elle se confond presque avec ces femmes adorables, filles de l'imagination, qui traversent les siècles sur les ailes du génie.

Les autres maîtresses de Louis XIV ont toutes un côté plus ou moins odieux. Pour ne parler que des plus célèbres, de celles qui sont consacrées, madame de Soubise exploite l'amour du roi avec une avidité cynique ; quand cet amour s'évanouit et va rejoindre les autres passions déjà trépassées du monarque, elle

se rabat sur l'amitié pour l'exploiter encore et y réussit à merveille. N'ayant qu'un but, conserver son crédit, madame de Soubise descend jusqu'à se faire l'amie de ses rivales heureuses, et elle passe sa vie à subir des humiliations en souriant, et à avaler des couleuvres sans sourciller. Est-ce que cela est bien beau?

Madame de Montespan plaît à son tour, se cache un . instant, et lève bientôt le masque. Son mari ne rit pas : on le jette à la Bastille. Plus tard on l'envoie en Guienne. Mais pour suppléer le mari absent, arrive l'abbesse de Fontevrault, sœur de la favorite. Cette pieuse dame vient à la cour avec sa croix d'abbesse et son voile, jouir gaiement et insolemment du triomphe de sa sœur. Madame de Montespan affiche ses grossesses et fait ses couches publiquement. Elle dit à madame veuve Scarron, alors sa camériste : « Le roi a trois maîtresses : moi, de nom; cette fille (Fontanges), de fait; vous, de cœur. » Elle est d'une arrogance inexprimable et d'une méchanceté de vipère. Est-ce que cela est bien touchant ?

Madame de Fontanges n'a qu'un règne d'un jour^ et la seule particularité un peu curieuse de son histoire, c'est qu'elle avait été fournie au roi par le duc de La Rochefoucauld, le fils de l'illustre auteur des Maximes-, qui, comme le fils de Buffon, fut le plus mauvais ouvrage de son père. Madame de Fontanges était belle, mais elle était sotte; je passe, et je me trouve en présence de madame de Maintenon.

Singulière clidse que la vie ! Femme d'un cul-de-jattc qui vivait à peu près d'aumônes, mademoiselle d'Aubigné était la joie, la gaieté, le charme toujours nou-

veau du logis. Femme du roi de France et du roi le plus fastueux, le plus superbe qui fut jamais, madame veuve Scarron, que les filles de France appelaient ma tante, était l'ennui, la tristesse du plus beau palais de Tunivers ! Quelle leçon pour les ambitieux !

Ce qui déplaît, ce qui dégoûte même, chez madame de Maintenon, c'est son hypocrisie profonde, insondable dans ses replis. Depuis l'heure où elle a compris que le cœur du roi, ce trône si souvent vacant, pourra lui appartenir un jour, toute sa carrière, jusqu'à son dernier soupir, a été une suite de calculs, d'habiletés, de manèges, où l'entremetteuse et la dévote se cèdent le pas tour à tour. Pendant que Louis XIV aime tout à la fois madame de Montespan et madame de Foutanges, madame de Maintenon ne craint pas de s'employer à maintenir la paix entre ces trois puissances, et se tient prête à enlever la succession dès que faire se pourra. Le beau métier î Enfin, elle supplante sa bienfaitrice, en se faisant de la religion un instrument pour s'insinuer et se fortifier dans le cœur du roi. A partir de ce moment, sa physionomie est glacée, et ne s'illumine pas d'un seul rayon de soleil. — Veuve de Scarron, et d'une piété fausse ou vraie, madame de Maintenon semble être pour Louis XIV le double et sévère châtiment de son orgueil et de son libertinage. Est-ce que cela est bien gracieux (1) ?

Ainsi^ les amours du grand roi, que Voltaire a mal

(1) Je persiste malgré l'admirable page de M. Barbey d'Aureviliy, la ])liis belle peut-être qu'on ait cciite sur madame de Maintenon.

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racontés dans ce discours incomplet qu'il appelle le Siècle de Louis XI V^ et que l'inépuisable Saint-Simon donne dans tous leurs détails inouïs, en pénétrant dans les coins et recoins , et en soulevant les moindres voiles^ — les amours du grand roi, même au milieu de cette cour splendide, même avec cet attirail éblouissant dont l'éclat dure encore, ne seraient pas beaux à contempler, et seraient un fort triste spectacle, si on ne voyait traverser sur le devant de la scène, comme une délicieuse apparition , la figure de mademoiselle de LaVallière.

Le roi aimait un peu trop madame sa belle-sœur, et Anne d'Autriche avec raison trouvait cela très-mauvais. Pour détourner les soupçons de la reine mère, le roi jugea à propos de faire semblant d'aimer une demoiselle d'honneur, quoique la tactique, bien vieille aujourd'hui, fût déjà bien vieille alors. Le choix du roi tomba sur mademoiselle de La Vallière , qui passa comme on dit en jargon , à l'état de chandelier. Mais , hélas ! la pauvre fille avait le cœur tendre, Louis XIV était beau et parlait bien : elle s'enflamma. La vestale se prit d'amour, et d'un brûlant amour, pour son dieu. De son côté, le tentateur tomba dans son piège : il aima aussi.

Tel fut le début de cette passion qui dévora le cœur de La Vallière, et qui fit le pendant de la passion de Rancé.

Le dix-septième siècle est un siècle de foi et de passion, de foi sincère, et, par conséquent, de passion profonde. Aussi, les grandes fautes y sont souvent suivies de grands repentirs, et le cloître apparaît à

l'horizon comme le dernier terme des scandales amoureux. En effet, dans ces magnifiques luîtes entre la foi et la passion, les âmes grandissent et s'élèvent à de telles hauteurs au-dessus des choses ordinaires de la vie, qu'elles ne peuvent plus en redescendre pour se remettre au train vulgaire.

Ces âmes ont tour à tour goûté des joies si inetfables, et tellement souffert, qu'après de semblables épanouissements de bonheur comme après d'aussi terribles orages, elles ne peuvent plus que se réfugier dans la mort ou dans le cloître. L'équilibre est rompu à jamais et l'apaisement impossible. Les solitudes de la Trappe ne furent-elles pas pour Rancé un véritable tombeau, comme le couvent des Carmélites pour madame de La Vallière ? Le cloître, pour ces deux belles âmes inguérissables, fut un suicide sanctifié.

Mourir à propos, ou se retirer du monde à propos, a toujours été la moitié de la gloire. Nous sommes ainsi faits, que les choses ne nous frappent guère qu'en raison de la mise en scène. Or, la pénitence de madame de La Vallière, sans qu'elle le cherchât, ou plutôt parce qu'elle voulait l'éviter, eut une mise en scène admirable. Rien n'y manquait. Il est vrai que sa jeunesse y était pour beaucoup ; madame de Montespan se convertit bien, elle aussi, mais elle avait attendu trop tard, et les conversions sous les cheveux blancs ne touchent pas. La jeunesse et la beauté prononçant des vœux éternels et entrant dans le cloître pour n'en plus sortir, sont semblables aux poètes ou aux artistes qui meurent à la fleur de l'âge, et qui laissent d'autant plus de regrets qu'ils avaient éveillé plus d'espérances.

Byron et Raphaël reçoivent de leur mort prématurée une auréole aux incomparables rayons. Faites guérir Millevoye par Corvisard, et la Chute des Feuilles ne sera qu'une pauvre élégie.

C'est cette auréole des poètes morts à la fleur de l'âge que La Vallière a à son front, et qui donne à sa figure une tristesse infinie et une irrésistible douceur.

Dans le dix-huitième siècle, on croit beaucoup moins que dans le dix-septième, et on aime beaucoup moins aussi. Le cœur a fléchi : on a plus d'animation, plus d'entrain ; mais le côté héroïque a disparu. Il en est de même aujourd'hui. Où sont nos Rancé, où sont nos La Vallière ? On n'entend plus parler de grandes passions, soit qu'il n'y en ait pas, soit qu'on les cache mieux, ce qui est peu probable. D'ailleurs, s'il y en avait, et si elles se montraient, il me semble, à voir notre tour d'esprit, que nous nous empresserions de les railler, au lieu de les contempler, comme faisait le dix-septième siècle, avec cette sorte d'eff'roi religieux qu'on doit éprouver en présence d'un fléau divin.

Qu'on remarque cependant ceci : Autrefois , dans les classes élevées, le désespoir de l'amour conduisait droit au cloître, et dans les classes populaires, ce désespoir ne se traduisait ni par le cloître ni par la mort. Aujourd'hui le cloître n'existe plus pour les classes d'en haut, et la mort est venue pour les classes d'en bas. Combien de pauvres filles, dans les faubourgs de Paris seulement, se voyant abandonnées et trahies, s'enferment dans leur mansarde et allument un réchaud !

Je ne suivrai pas madame de La Vallière dans les

détails si connus de sa vie, dans sa modestie de petite violette qui se cachait sous l'herbe, comme disait madame de Sévigné, ni dans les humiHations dont la Montespan l'abreuvait, ni dans sa première fuite au couvent de Chailiot, ni dans sa rentrée forcée à la cour, ni dans cette scène si admirable de l'église des Carmélites, où la sœur Louise de la Miséricorde reçut le voile noir des mains de la reine, et où Bossuet, en présence de tout ce que Paris comptait d'illustre, se tournant vers la tribune où étaient la reine et l'ancienne maîtresse du roi, s'écria, avec line éloquence si originale : « Qu'avonsnous vu ? que voyons-nous ? quel état, et quel état ? »

Qui ne connaît ces divers détails ? Ce qu'on connaît moins, quoiqu'il y en ait d'innombrables éditions, c'est le petit livre que madame de La Vallière avait écrit» après une dangereuse maladie, et que M. Damas-Hiuard vient de publier, d'après un exeuiplaire annoté de la bibliothèque du Louvre. Je commence par dire que je reconnais la bonne intention de M. Damas-Hinard, qui est un écrivain consciencieux ; mais je suis forcé d'avouer que Bossuet, si Bossuet il y a;,a fait purement et simplement œuvre de maître d'école, en corrigeant les naïvetés charmantes de madame de La Vallière. L'aigle n'a pas compris les gémissements de la colombe, —je parle toujours sous toute réserve; il y a beaucoup d'écritures qui ressemblent à celle de Bossuet. Si c'était l'écriture elliptique de Pascal, et reconnaissable entre mille, à la bonne heure !

Disons franchement que l'auteur, quel qu'il soit, des notes marginales, à gâté le texte. Le texte est vif, passionné, brûlant : la correction est toujours froide et

lourde. Sans doute le correcteur a effacé quelques taches et enlevé quelques traits de mauvais goût ; mais, grand Dieu ! que de choses communes et plates il a substituées à des choses poétiques et colorées ! Citons quelques exemples. Madame de La Valliore avait dit : « Et afin que la source de vos miséricordes ne tarisse jamais sur celte pauvre pécheresse , fy mêlerai journellement les eaux de mes larmes. »

Le correcteur efl^ace, et écrit, lui : « Et afin que la source de vos miséricordes ne tarisse passwr 7noi. je vous offrirai mes soupirs et mes larmes. »

En un autre endroit, madame de La Vallière dit délicieusement : « Il est vrai. Seigneur, que l'oraison d'une Carmélite qui est retirée dans la solitude et qui n'a plus qu'à se remplir de vous, est comme une douce c«5solette qu'il ne faut qu'approcher du feu pour rendre une odeur très-suave. »

Le correcteur n'est pas content, et il écrit en marge : «... et qui n'a plus qu'à se remplir de vous, doit ressembler à des parfums qu'il ne faut qu'approcher du feu pour rendre une odeur très-agréable. »

Fénelon eût respecté cette comparaison si gracieuse et si juste de la douce cassolette et de l'odeur suave. Ces exemples, ou le texte est si supérieur à la note marginale, sont bien loin d'être les seuls, et l'on pourrait en citer beaucoup d'autres, mais ceux-là suffiront, j'espère, pour prouver que le correcteur, — est-il possible que ce soit Bossuet ? — n'a eu qu'un but, c'est de faire soupirer madame de La Vallière avec plus de retenue, et de la faire pleurer plus régulièrement.

Mais en voilà assez sur cette nouvelle édition de ce petit

livre que, malgré le correcteur, je veux comparer à une douce cassolette pleine d'un parfum suave. Je voudrais m'arrêter là sur ce parfum de violette ; malheureusement l'image est trop riante, et les maîtresses de Louis XIV éveillent sous ma plume d'autres pensées.

Ce sont les amours de Louis XIV qui, avec leurs raffinements de corruption jusque-là inconnus, furent la première cause de l'affaiblissement de la monarchie dans l'imagination des peuples. Les abus de pouvoir ne vinrent qu'ensuite. La France avait pris en riant les amours de Henri IV : ce vert galant plaisait au caractère français, et il gagnait de la popularité avec ses charmantes maîtresses. Mais lorsque Louis XIV inaugura splendidement et étala aux yeux du monde entier les effroyables complications de ses adultères, il ne fit qu'étonner d'abord, et il est très-vrai que les populations naïves, quand le roi amenait ses femmes à l'armée comme Darius, se montraient la reine et ses deux maîtresses, et les désignaient par leurs noms et leurs qualités, ce qui ne les empêchait pas de crier Vive le Roi I oui, mais prenez garde ! A partir de ce moment, le respect de la royauté est atteint dans le cœur de ces bonnes gens, quoiqu'ils ne s'en rendent pas compte ; et, en définitive, ces bonnes gens sont les grands-pères de ceux qui iront arracher un jour la royauté du château de Versailles , pour l'entraîner comme une victime au palais des Tuileries, et Tavoir sous la main, on sait pourquoi.

Gomme Louis XIV avait à un point extrême le sentiment de la nationalité, et qu'il possédait ce rare ensemble de qualités qui en ont fait un grand homme,

la corruption des mœurs royales disparut, en quelque sorte, dans a gloire de son règne. Mais on n'hérite pas du génie, et il était évident que les successeurs de Louis XIV ne pouvaient prendre, dans son héritage, que le legs le plus commode, c'est-à-dire la corruption des mœurs.

La régence et le cardinal Dubois, ce vil pensionnaire de l'Angleterre, Louis XV, qui laissa partager la Polo gne, étaient les infaillibles héritiers de ce Louis XIV qui portait si haut, lui, l'orgueil de la nationalité, mais qui avait eu le malheur d'inaugurer un régime d'où découlaient fatalement les lâchetés et les turpitudes politiques.

Dès que la corruption raffinée des mœurs s'établit dans un pays, ou au sein d'une institution, elle roule jusqu'au bas de la pente, et n'essaye qu'alors de remonter. Souvent, disons même presque toujours, il n'est plus temps, le pays est perdu ou l'institution condamnée. Ainsi Louis XIV avait commencé à déshonorer l'institution royale en se jetant dans les débordements les plus scandaleux; le régent continua, Louis XV renchérit; sous Louis XIV même, il y avait déjà progrès: la Maintenon de Monseigneur était mademoiselle Choin ! Il est vrai qu'après Louis XV, après le roi du Parc au Cerf, il n'y avait plus de possible qu'un stupide Sardanapale ou un vertueux monarque comme Louis XVI.

Le bon roi vint; malheureusement il était trop tard, et la logique de la Providence, qui veut que la faute entraîne toujours son châtiment, mais qui permet, ô profondeur! qu'il y ait parfois substitution de per-

sonne, et que, le coupable ayant eu le temps de disparaître, l'innocent paie pour lui, — cette logique inexplicable et terrible allait avoir son cours. C'était le chaste époux de Marie-Antoinette, qui allait payer pour l'ignoble amant de la Dubarry et de la Pompadour 1

Ce n'est pas Louis XVI qu'on a guillotiné, c'est Louis XV poussé sous le couperet par le Régent et Louis XIV.

^n LA DEss. DE LONGUEVILLE ET M. COUSIN.

M. Cousin, en tant qu'liomoie de style, est le légataire universel des écrivains du dix-septième siècle. J'ai dit qu'il était frère de Pascal jusqu'à midi, et je ne me rétracte point. Sa prose est de bonne famille, comme on voit, et je n'en connais pas qui ait meilleur air ; je n'en connais pas qui ait l'allure plus simple et plus fière. Véritablement, M. Cousin célèbre le dix-septième siècle dans sa propre langue, ce qui est la plus haute et délicate manière de louer cette grande époque, ce mémorable épanouissement du génie français. Personne n'avait donc plus de droit que l'auteur de Jacqueline Pascal à s'emparer de madame de Longueville, et à élever à cette sœur romanesque de Condé une statue en trois volumes dont nous n'avons encore que le premier.

Disons tout d'abord que madame de Longueville a été plus heureuse dans son historien que dans son amant, et qu'elle a excité chez M. Cousin un enthousiasme qu'elle n'inspira jamais à La Rochefoucauld. C'est que M. Cousin a plus d'imagination, la plume à la main, que l'auteur des Maximes. M. Cousin est, avant tout, un artiste, — je prends le mot dans sa meilleure acception, — peut-être même n'est-il qu'un

artiste ! Non pas qu'on puisse contester à l'auteur des Fragments de philosophie cartésienne son aptitude philosophique ; cette aptitude, il la possède à coup sûr. Ce qui lui manque, c'est l'originalité philosophique. Voilà pourquoi M. Cousin ne sera qu'un historien éloquent des idées, au lieu d'être un puissant fondateur de système. Voyez où en est déjà son école^, qui s'annonçait, il y a quelques années à peine, avec tant de superbe ! On peut appeler le médecin des morts : il y a ici un décès à constater. L'éclectisme n'est plus ; et pour ma part, je croyais de bonne foi que le biographe passionné de madame de Longueville avait décidément renoncé à ses entreprises de philosophe, lorsque, dans le livre qui nous occupe^ j'ai trouvé en note la phrase suivante, qui est là comme un post-scriptum dans une lettre de femme : « // nous reste à recueillir « de tous nos écrits les éléments épars d'une théodicée a nouvelle, particulièrement fondée sur une psychologie a exacte, fécondée par une induction légitime. » Il n'y a plus moyen d'en douter, M. Cousin persiste, et son ambition est claire, si sa phrase ne Test pas. Va donc pour une théodicée nouvelle, quoiqu'on sache d'avance ce qui en adviendra ! La métaphysique du traducteur de Platon fera ce qu'elle a déjà fait. Elle ne convaincra pas un seul athée de l'existence de Dieu ou de l'existence de l'âme, et elle obscurcira ces vérités pour ceux qui y croient. Cette métaphysique enchevêtrée est un immense appareil fonctionnant à vide ; c'est la machine de Marly sans eau.

Et cependant il eût mieux valu, pour M. Cousin, rester confiné dans sa région nuageuse, où il poursui-

vait au moins un grand idéal, que d'en sortir, un certain jour, pour entrer dans la politique, où il vint échouer contre de bien tristes réalités. Puisque j'ai promis de parler des hommes de mon temps comme s'ils appartenaient à l'histoire, [et qu'ils fussent bien loin relégués dans le passé, je ne puis m'empêcher de dire que, commo homme d'Etat en général, M. Cousin se montra d'une médiocrité rare, et que, comme ministre spécial, il fut sans coup d'œil et sans courage, et qui pis est, un tyranneau. C'est qu'en matière de gouvernement, le caractère joue un plus grand rôle que Tintelligence, et que peut-être l'intelligence chez M. Cousin l'emporte sur le caractère II est possible également que le cœur ne soit pas de trop chez un ministre ; or, quoique je sois convaincu que M. Cousin a beaucoup de cœur, je dois avouer qu'il dédaignait d'en montrer.

11 était indispensable, sous son consulat, qu'un professeur de philosophie eût des rentes s'il avait dans l'esprit quelque velléité d'indépendance, sans cela le pauvre homme eût 'couru grand risque de mourir sur la paille et d'envoyer ses enfants à l'hôpital ; je ne parle pas en l'air.

Les gens de lettres n'étaient pas plus heureux que les professeurs. On raconte qu'à un ami qui sollicitait un secours pour un honorable écrivain momentanément frappé, en aftirmant que cet écrivain mourait textuellement de faim, M. Cousin répondit : «Je n'y puis rien; je ne suis pas le ministre des gens de lettres. » En pareille occasion, s'il n'eût pas eu d'argent, M. de Salvandy eût engagé sa montre. Il faut rendre justice à tout le monde.

Ainsi , chez M. Cousin , l'écrivain est supérieur à l'homme -, et si je voulais le définir sans sortir de mon sujet, ou plutôt pour y rentrer, je dirais que l'imagination de M. Cousin ressemble à madame de Longueville, et son caractère à M. de La Rochefoucauld. — Et maintenant, passons au livre pour en admirer les côtés vrais, et pour nous amuser de ses brillants et charmants paradoxes.

Le goût de M. Cousin pour le dix-septième siècie date de loin, et quoiqu'il n'ait pris que dans ces derniers temps le caractère d'une passion, il ne serait pas juste de penser que M. Cousin n'aime le siècle de Descartes et de Corneille qu'à cause de madame de Longueville; car il est dans la situation d'un galant homme qui, ayant beaucoup aimé et fréquenté un certain monde, sans se laisser prendre dans des filets particuliers, finit par rencontrer deux beaux yeux qui le subjuguent complètement.

Passion tardive, passion brûlante, a-t-on coutume de dire, et il y a là-dessus un beau vers d'un poëte latin. M. Cousin ne fait pas mentir le proverbe. — Ce métaphysicien ne s'appartient plus, et, comme dans une fantaisie de Gœthe, il s'est transformé en cavalier servant et il appartient tout entier à sa dame. Qu'importe que les cheveux grisonnent, si la flamme du regard est toujours jeune?

Dans une grande âme, tout est grand, avait dit Pascal ; et M. Cousin, copiant l'auteur des Pensées^ s'est pris à dire : Dans un grand siècle tout est grand. — Eh ! non, mille fois non, ne vous en déplaise, tout n'est pas grand dans une grande époque, et vous ne me

prouverez jamais que cette ridicule comédie de la Fronde soit une grande chose, pas plus que vous ne me prouverez que madame de Longueville soit une Jeanne d'Arc. C'est une Jeanne d'Arc, si vous voulez, à peu de chose près ; mais ce peu est tout, et c'est ce qui fait que, sans être de l'avis brutal du coadjuteur, je dis de madame de Longueville : moitié héroïne, moitié aventurière.

Anne- Geneviève de Bourbon était née en 4619, dans le donjon de Vincennes, pendant la captivité de son père, Henri de Bourbon, prince de Condé, à qui son oncle Henri IV avait fait épouser la belle Charlotte Marguerite de Montmorency , avec l'arrière-pensée de trouver un mari commode. Henri IV se trompa ; Henri de Bourbon ne consentit pas à jouer le rôle qu'on lui avait préparé, et il enleva sa femme et la conduisit à Bruxelles pour la soustraire aux sollicitations du vertgalant. Mais Henri IV ne voViIait pas en avoir le démenti, et il faisait ses préparatifs pour aller à Bruxelles arracher la belle Charlotte aux mains jalouses de son mari, lorsque le coup de poignard de Ravaillac mit fin à cette fureur amoureuse.

Ce coup de poignard vint si à propos pour l'honneur conjugal d'Henri de Bourbon, qu'on crut généralement dans le public que c'était de Bruxelles qu'on avait armé et poussé la main du régicide, ce qui a été reconnu plus tard de toute fausseté. On n'a pas pu aussi facilement décharger de son crime la sœur des Guise à propos de l'assasinat de Henri HI. C'était bien la main de la noble dame qui guida le poignard de Jacques Clément : ici il n'y a pas à nier.

Le père de madame de Longueville ne se montra pas toujours d'ailleurs aussi noblement inflexible qu'à l'endroit de son honneur conjugal : il eut le tort de forcer son fils, le duc d'Enghien, à épouser la nièce du cardinal de Richelieu, qui venait de faire décapiter son beau-frère, le fameux duc de Montmorency, ce qui encouragea sans doute plus tard son autre fils, le prince de Conti, à épouser au sortir de la Fronde la nièce de Mazarin, au moment même où le Mazarin faisait condamner par contumace le grand Condé , son aîné , à perdre la vie ! Tout cela n'est beau à aucun point de vue et surtout au point de vue de l'esprit de famille. Mais qu'est-ce que l'esprit de famille en politique? Quelques années après, Louis XIV ne portait-il pas le deuil de Cromwell, qui avait fait tomber la tête de son oncle?

Mademoiselle de Bourbon avait treize ans lorsque le frère de sa mère, le duc de Montmorency dont je viens de parler, monta sur l'échafaud de Toulouse. On dit que cette terrible mort impressionna si vivement la jeune princesse, qu'elle voulut dès lors se faire carmélite dans le grand couvent de la rue Saint-Jacques. Mais l'heure n'était pas encore venue , et mademoiselle de Bourbon, avant de s'ensevelir dans le cloître, avait à parcourir un chemin semé de galanteries et de malheurs, de traits héroïques et de grandes faiblesses, en un mot, un roman digne de mademoiselle de Scudéry. Il est bon seulement de constater cette première impression et de voir combien chez les âmes romanesques la destinée tient à peu de chose ; combien les femmes douées de sensibilité et d'imagination sont également sur le

seuil d'une vie de prières ou d'une vie d'aventures !

On ne dit pas que mademoiselle de Bourbon tût plus belle que sa mère^ mais tout le monde s'accorde sur sa beauté. Ce fut cette beauté qui lui porta à latête et qui, à deux cents ans de distance, porte aussi à la tête de l'ancien conseiller de Louis-Philippe ; car , à parler franchement, quand on lit avec attention le livre de M. Cousin, on s'aperçoit, à n'en pas douter, que la beauté de son héroïne est le charme qui l'attache le plus invinciblement. Sur tout le reste il admet la contradiction ; il passe même condamnation quelquefois. Que madame de Longueville fût vaine, coquette, étourdie, qu'elle sacrifiât tout \)ouv plaire et paraître, il l'accorde volontiers. Ce qu'il ne veut pas permettre, c'est qu'on ne soit pas complètement de son avis sur la beauté de l'objet de son culte. Sur ce point, il ne se possède pas, et il est bien près de traiter d'insolent quiconque oserait élever un dissentiment, si léger qu'il fût.

ïl est surtout une question que M. Cousin agite avec toute sa verve-, cette question, une des plus hautes assurément qui aient pu émouvoir une intelligence de philosophe, est celle-ci : Restera-t-il un seul grain de petite vérole sur la figure de madame de Longueville ? M. Cousin dit: non, hardiment, et il étale toutes ses preuves. Il faut être bien téméraire pour soutenir l'avis opposé ; mais la question est assez grave, et assez d'intérêts de haute morale en dépendent pour que je me risque. C'est quelque chose comme l'être ou ri être pas d'Hamlet : cela touche peut-être même pins profondément aux mystères de l'âme humaine. Feutrons donc

sans retard dans l'examen du redoutable problème.

Mademoiselle, celle-là même qui se vantait de ses dents noires, parce que c'était une preuve de descendance, aÔirme dans ses mémoires que madame de Longueville resta marquée de la petite-vérole, a C'est un propos de femme jalouse, dit M. Cousin^ et je récuse le témoin pour cause de suspicion légitime. D'ailleurs, au méchant propos de Mademoiselle, j'oppose le cardinal de Retz, qui dit tout le contraire. » Voilà qui est fort bien, et si le cardinal de Retz est aussi explicite que le prétend M. Cousin, le doute au moins sera permis. Voyons donc la phrase sacramentelle du coadjuteur : « La petite-vérole, dit-il, lui avait ôté la première fleur de la beauté, mais elle lui en avait laissé tout l'éclat. »

Ne faut-il pas être singulièrement prévenu et avoir le doux bandeau sur les yeux, pour trouver dans ces mots : G la petite-vérole lui avait ôté la première fleur de la beauté, » la preuve que la vilaine maladie n'avait laissé aucune trace? Mais M. Cousin a un argument encore plus victorieux ; ce sont deux ou trois lignes d'une lettre de Godeau, évêque de Grasse: « Pour votre visage, dit monseigneur, un autre se réjouira avec plus de bienséance de ce qu'il ne sera point gâté, mademoiselle Pautet me le mande. » Qu'est-ce que cela signifie? Godeau dit: Votre visage ne sera pas gâté. Est-ce que cela prouve qu'il ne le fut point ? Cela prouve tout au plus qu'on avait l'espérance qu'il ne le serait pas, même cela ne prouve rien, car la simple politesse exigeait que monseigneur Godeau parlât ainsi à la belle malade, n'eût-elle pas été princesse de sang

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royal, et monseigneur n'eût-il pas été un courtisan.

Que conclure des pièces de ce grand procès ? Il faut conclure que la petite vérole altéra légèrement le teint de madame de Longueville, et lui ôta, pour parler comme le cardinal, la première fleur de beauté. Je sais, en soutenant cette opinion brûlante, à quoi je m'expose ; mais l'amour de la vérité l'emporte sur le sentiment du péril. J'ai dit, et maintenant, monsieur, je suis à votre disposition; voici ma carte.

Tâchons d'être plus sérieux, et ne laissons pas croire que les enfantillages de la passion de M. Cousin remplissent tout l'ouvrage j il y reste de la place pour les larges tableaux et }es sévères pensées. Ces enfantillages de la passion, du reste n'ont rien de déplaisant chez M. Cousin ; ils font sourire, et, ils sont comme des arabesques autour d'une grave peinture.

En réalité, la jeunesse de madame de Longueville est pour M. Cousin un cadre heureux où il expose sous toutes ses faces la première partie du dix-septième siècle. Amie et protectrice des Carmélites, sœur de Condé, hôte illustre de l'hôtel de Rambouillet, madame de Longueville touche à la vie religieuse, à la vie militaire et à la vie poétique, et M. Cousin part de là pour tracer un tableau le plus souvent admirable de la religion, des guerres et de la poésie du siècle, avant l'arrivée de Louis XIV, le fouet à la main.

Que de touchantes pages M. Cousin écrit sur les Carmélites de la rue Saint-Jacques î Sans doute c'est un historien inattendu qui est arrivé à ces saintes filles ; elles ne comptaient pas sur cette plume, et elles ont dû voir dans le zèle de M. Cousin un signe des temps.

A coup sûr^ l'historien n'est pas moins surpris que ses héroïnes, et ce qui doit le plus étonner M. Cousin au couvent, c'est de s'y voir, comme le doge à Versailles. Si, il y a vingt ans, on eût dit à l'illustre professeur en Sorbonne, dans ses accès de mélancolie et de révolution, qu'il deviendrait un jour le biographe enthousiaste des Carmélites, on eût provoqué plus que son incrédulité ; on eût obtenu un magnifique sourire de dédain. Après tout, qu'importe ! M. Cousin remplit mieux que personne la tâche qu'il s'est imposée, et on ne peut que lui adresser le reproche banal de se laisser trop emporter par son zèle de nouveau converti. Il multiplie trop les détails et les noms propres, et paraît beaucoup trop disposé à trouver du génie là où le plus souvent il n'y avait que de la vertu : sa piété l'emporte, excusons-le.

Quand du couvent M. Cousin passe à l'hôtel de Rambouillet, de la vie ascétique à la vie littéraire, de la cellule de Marie, de Jésus ou de Marie-Madeleine au fameux salon bleu, il se retrouve dans ses habitudes et semble plus à l'aise. Je ne crois pas qu'il existe de jugements plus francs et plus fins que ceux de M. Cousin sur le génie littéraire de cette époque originale, qui n'est pas encore le Louis XIV. Il y a sur l'auteur du Cid et de Polyeucte, une page sans pareille, et, de leur côté. Voiture et Benserade sont traités de main de maître. Enfin le portrait de la véritable précieuse est parfait. Que voulez- vous de plus?

Le grand Condé a offert à M. Cousin une splendide occasion de faire du style, et il ne l'a pas laissé échapper. Il se pourrait que, depuis Bossuet, on n'eût pas

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parlé dans une langue plus forte du vainqueur de Lens et de Rocroy, et qu'on n'eût jamais expliqué avec une pénétration plus savante le caractère de ce héros, sa gloire et ses fautes. Pour moi, il m'a toujours semblé que le grand Condé sortait naturellement et de plainpied d une tragédie de Corneille, et ses défauts ne contribuaient pas moins à mon illusion que sa grandeur. J'avais beaucoup étudié cette figure, mais je l'avoue, je la comprends mieux après l'avoir contemplée dans le livre de M. Cousin. Quant à ceux qui voudraient lire une des plus belles pages de la langue française, je leur conseille de lire la description de la bataille de Rocroy par M. Cousin, et, cela fait, de lire immédiatement une description de bataille par M. Thiers. C'est une étude curieuse, et dans laquelle il est facile de constater que de la description de M. Thiers à la description de M. Cousin, il y a la même distance que d'Horace Vernet à Michel-Ange.

Au milieu de ces tableaux savants et animés, madame de Longueville paraît et reparaît sans cesse, exerçant partout son prestige, parfumant les Carmélites de sa piété, animant l'hôtel de Rambouillet de sa grâce, et la Fronde de son courage. Mais tout cela est un peu bien idéalisé, il faut en convenir, et la réalité n'est pas si brillante. Voyons un peu.

Madame de Longuville était belle, très-belle, et pour faire plaisir à M. Cousin, je ne parlerai pas du défaut rédhibitoire que Bussy et Brienne lui prêtent tous deux . J'aime mieux dire qu'elle était indolente, avec des réveils surprenants et lumineux, comme disait de Retz ; ce qui ressemble aux illuminations soudaines du duc

d'Enghien, d'après Bossuet. On voit qu'elle était la sœur de son frère, ce qui n'est pas une petite gloire. Malheureusement, la médaille a un revers. Jeune, madame de Longueville épouse un mari de quarante-sept ans, engagé, malgré l'heure de la retraite, chez la duchesse de Montbazon, et que son mariage ne parvint pas à détacher. Cela dépoétise un peu madame de Longueville, n'est-ce pas ? Puis il y a bientôt une tache de sang à sa robe, le sang de ce pauvre Golîgny qui se fit tuer pour elle dans ce duel de la place Royale qui fût presque un événement historique. Enfin, le duc de La Rochefoucauld arrive ; et ce n'est pas tant son amour pour La Rochefoucauld qu'il faut reprocher à madame de Longueville, que ses coquetteries avec Nemours. En aimant La Rochefoucauld, elle obéissait aux lois de la passion, ce que la morale réprouve, mais ce que le monde excuse ; tandis qu'en coquettant avec Nemours, pendant que durait encore sa liaison avec La Rochefoucauld, elle commettait un crime de lèse-passion, ce que le monde ne pardonne pas, et avec raison. Là, elle n'est plus digne d'elle, elle descend au niveau des femmes vulgaires, et sa longue pénitence de vingt-cinq ans perdra même de sa grandeur en n'étant pas l'expiation d'une seule faute. On voit que dans tout cela il y a à décompter.

Quant aux fautes politiques de madame de Longueville, iM. Cousin a pris le parti fort simple de tout rejeter sur le duc de La Rochefoucauld. C'est La Rochefaucauld qui a tout fait : il a fait la Fronde à lui tout seul ; il entraîne sa maîtresse par ambition, et elle le suit par amour. Ainsi, toutes les fautes politiques de

madame de Longueville ne sont que du dévoûment chevaleresque ; et c'est ce froid, égoïste et ambitieux La Rochefoucauld qui est le seul coupable. A la rigueur il peut y avoir du vrai dans cette explication ; et dans tous les cas, je n'essaierai pas de ramener M. Cousin à des sentiments plus équitables envers Fauteur des Maximes. Où est l'amoureux capable d'impartialité envers son rival ?

Le livre de M. Cousin finit avec la première Fronde, avec cette tragi-comédie où un prince du sang écrivait des lettres avec cette adresse : a. A mesdames les comtesses maréchales-de-camp dans l'armée de ma fille contre le Mazarin. »

Les barricades de la Fronde sont de 1648, année de la paix de Munster, année de ce mémorable traité de Westphalie qui valut de si énormes avantages à la France. C'est que les gouvernements, en France, ne se sauvent pas par les succès à l'extérieur, s'ils commettent des fautes au-dedans. Mazarin est chassé après le traité de Westphalie ; la Restauration tombe après la prise d'Alger, et la monarchie de 1830 après les mariages espagnols. Grandes leçons, auxquelles M. Cousin ne s'arrête pas, quoiqu'elles soient peut-être plus importantes que la question de savoir s'il resta un grain de petite vérole sur le visage de la maîtresse de La Rochefaucauld !

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