LETTRES DE W' LA D^^^^ DE PRASLIN
On a porté, dans une boîte d'or, à Olmeta, le cœur de madame de Praslin, mais il n'est pas moins ici.
Le cœur de madame de Praslin est tout entier dans ces lettres qui, selon toute vraisemblance, devaient mourir au fond d'un tiroir de famille, sansmême avoir été lues par celui à qui elles étaient adressées, et qui, devenues célèbres en un jour, ont désormais leur place dans l'histoire des passions et douleurs humaines, et une place à part. Il est si rare de rencontrer un cœur qui se montre tel que Dieu et la société l'ont fait et qui offre au scalpel, sans le moindre voile, toutes ses fibres saignantes!
Les mémoires tiennent toujours le lecteur en défiance. Celui qui pose le moins, quand il se raconte au public, pose encore un peu. Même quand on a l'orgueil de ses défauts, et l'éloquence de son orgueil : même quand on est Jean-Jacques, on est, à bon droit, suspect de certaines altérations et de certaines réticences, et le lecteur sait qu'il a devant lui un homme doublé d'un écrivain. Or, dès qu'on est écrivain, eût-on l'intention la plus formelle d'être sincère dans le récit de ses sentiments et de ses actions, on ne peut s'empêcher d'avoir recours à l'art, c'est-à-dire de dis-
poser son théâtre d'une certaine manière, et de ménager ses effets. Les mémoires les plus sincères sont donc de la vérité arrangée ; et si on veut la vérité exacte, il vaut mieux la chercher dans les correspondances, surtout dans les correspondances écrites sous le feu de quelque noble passion, sous le feu de l'ambition ou de l'amour^ et qui n'arrivent à la publicité que par un coup de hasard. Je n'ignore pas qu'il faut encore, avec ces sortes de correspondances, prendre ses précautions et ne pas croire en aveugle. Bien qu'on n'écrive que pour une seule personne, cette personne est souvent un public, un public immense, et on se drape, on se farde, on grimace, on ment à ravir. On se déguise dans l'intimité comme pour la foule, et les comédies à deux ne sont pas moins variées que celle qu'on joue devant le monde. Ainsi, même quand il s'agit d'une correspondance dont la postérité a violé le secret, car la postérité a son cabinet noir et décacheté sans façon des lettres qui n'étaient pas à son adresse, il faut examiner, étudier, peser avant de dire: «Voici un cœur à nu, une âme dans toute sa sincérité ! » Sans doute, la sincérité est plutôt là que partout ailleurs, mais aussi elle peut ne pas y être, et pour que j'y croie il faut que j'en trouve la preuve dans les lettres elles-mêmes, c'est-à-dire dans l'accent. Il y a un accent que l'art n'imite pas, et c'est cet accent de la douleur et de la passion qui a donné place, dans la littérature française, à quelques correspondances de femmes, entre autres et en première ligne aux lettres de mademoiselle de Lespinasse, de mademoiselle Aissé et à celles d'une princesse de sang royal que publia, il y a quelques années,
cet excellent et platonique Ballanche. Si, dans les mémoires, on n'a que la vérité arrangée, on peut affirmer que, dans ces lettres, on a la vérité vraie.
Ces diverses correspondances sont la plus pure expression des sentiments les plus naïfs, les plus tendres, les plus profonds : ce sont des cœurs d'élite qui s'épanchent et qui arrivent à l'éloquence par la sensibilité. Connaissez-vous, — et je dis dans le domaine de la fiction aussi bien que dans la réalité , — une figure plus attendrissante que celle de mademoiselle Aissé ! Quoi de plus touchant et de plus gracieux , au milieu de cette société corrompue du XVIII'' siècle, que les remords de cette Héloïse et son inaltérable fidélité ! Quoi de plus héroïque, dans l'histoire de l'amour, que cette femme qui se relève après avoir succombé et qui résiste tout en aimant plus que jamais ! Mademoiselle de Lespinasse est moins poétique et plus à plaindre. Qui ne compatirait aux tourments continuels de cette imagination inflammable, aux chagrins si pénétrants de ce cœur orageux ! Et cependant, quand on songe aux bizarreries du cœur de l'amie de madame du Deffant, on regimbe quelquefois contre l'émotion, et, par exemple, quand je lis ce billet au comte de Guibert : « De tous les instants de ma vie : je souffre, mon ami, je vous aime et je vous attends. -a Je ne veux pas être ému; d'abord parce que je trouve la date prétentieuse; puis, parce que je sais que M. de Guibert viendra, et parce je sais encore qu'avant M. de Guibert, M. de Mora était venu et qu'il était à peine parti. N'importe, les lettres de mademoiselle de Lespinasse sont empreintes d'amour, de souffrance,
d'esprit et de grâce. Celles de la princesse Louise de Condé sont beaucoup plus simples, quoiqu'elles ne partent pas d'un cœur moins aimant. Là, tout est pureté et tendresse; il n'y a pas le moindre drame, il n'y a que les élans du plus chaste et du plus profond amour. On se tut quand il fallut pleurer et l'on se réfugia pour toujours dans un cloître, ce qui a bien son éloquence. J'avoue que de toutes les lettres d'amour que j'ai lues, je n'en connais pas où tant de simplicité dans l'expression s'allie à tant de profondeur dans le sentiment. Par un admirable prestige, Louise deBourbon-Condé, en répétant sans cesse les mêmes choses à son jeune et romanesque ami, est sans cesse attachante , et l'on dirait véritablement un ange de Klopstock amoureux de Werther!
Les lettres de madame de Praslin portent également l'inimitable cachet de la vérité. Nul ne s'y est trompé, et l'on se souvient encore de l'immense pitié qui accueillit à leur apparition ces douloureux fragments où, pendant sept mortelles années, les angoisses de la noble victime se traduisent en plaintes, en éclats, en soupirs, en larmes.
Madame de Praslin était une de ces femmes rares chez lesquelles la faculté d'aimer est toute-puissante et dont l'amour, dès qu'il a fait un choix, résiste aux épreuves les plus longues et les plus cruelles: ce sont des âmes passionnées et lidèles, ce qui est beau. Si elles se sont trompées dans leur choix, elles s'aveuglent sur leur idole qui a beau se rabaisser et qu'elles tiennent toujours à la même hauteur. L'abandon même n'éteint pas leur amour, il ne fait qu'enflammer
leur jalousie. Comme elles ressentent le bonheur avec un enthousiasme dont elles ont seules le privilège, elles sont aussi plus malheureuses que les autres femmes, quand elles le sont. Elles se tourmentent et se désolent au moindre chagrin, quelquefois pour des chimères, et, sans contredit, ce sont les cœurs qui offrent le plus de prise au vautour. Combien y a-t-il de ces passions persistantes, de ces enthousiasmes indéracinables? Il y en a peu. Que voit-on, en effet, autour de soi? On voit beaucoup de femmes capables d'aimer sincèrement et ardemment, qui ne se détacheraient pas les premières et qui pleurent si on les abandonne; mais vienne un consolateur, et les larmes seront essuyées ! On voit des femmes qui aiment loyalement, mais pas longtemps et qui préviennent toute trahison. On voit aussi des femmes incapables d'amour, et ce ne sont pas celles qui font sonner moins haut leur sensibilité ; si vous frappez à la porte de leur cœur, soyez sûr, bien qu'il n'y ait personne au logis , qu'on vous répondra longuement et minutieusement: les cœurs vides sont pleins de paroles. Voilà les femmes qu'on rencontre partout, dans toutes les avenues : madame de Prashn était de celles qu'on rencontre rarement !
Nièce de la jeune Captive d'André Chénier, madame de Praslin avait de qui tenir pour la délicatesse et la grâce, et ses lettres, malgré la teinte de sombre tristesse qui les envoloppe, portent en maint endroit cette double empreinte. Sa physionomie était d'accord avec son âme; mademoiselle de Sébastiani était belle, et il est certain qu'à l'âge de la jeune Captive, si elle eût eu le même sort, elle n'eût pas inspiré André
Chénier moins poétiquement que la sœur de sa mère. Par malheur, elle était née avec l'imagination légèrement romanesque; et comme elle fut privée des soins maternels et élevée par une allemande, il est vraisemblable qu'on ne l'écarta pas assez de son penchant naturel et qu'elle pût se passionner à son aise pour l'idéal. Elle put, dans ses longues rêveries de jeune fille, caresser à loisir l'image d'un bonheur impossible, y croire et s'y vouer tout entière. Sans doute, ces habitudes et ce pli de l'imagination sont moins dangereux dans l'opulence que dans la médiocrité. Une jeune fille romanesque et pauvre court risque d'être froissée et meurtrie à chaque pas de sa carrière et de porter avec elle un éternel et implacable ennemi. Une jeune fille, destinée à une fortune princière, court beaucoup moins de dangers, et il y a à parier qu'elle s'en tirera mieux avec ses rêves. D'abord, elle pourra en réaliser très-certainement un bon nombre; puis, elle sera si fêtée, si adulée dès son entrée dans le monde, elle sera si entourée de mirages qu'elle pourra prendre longtemps des apparences pour des réalités et se croire presque en possession de son rêve; elle sera heureuse dans son erreur, et plus tard, quand elle verra clair dans la vie et qu'elle ne sera plus dupe des illusions, qu'elle ne se payera plus de vaines apparences, les années auront calmé l'imagination, le cœur aura vieilli, la jeune fille romanesque sera devenue ce qu'on appelle une femme raisonnable, et elle se laissera tomber doucement du haut de ses chimères d'immuable et angélique passion, dans les jouissances bien positives du rang et de la fortune: tout sera pour le mieux.
C'est ainsi que cela se passe en général ; c'est ainsi que se dissipent ces folles bouffées d'imagination, quand l'imagination est seule de la partie et n'a pas le cœur pour complice. Mais, chez madame de Praslin, cette complicité de l'imagination et du cœur existait parfaitement, et dès lors le repos n'était plus possible. L'expérience n'a pas de prise sur les âmes de cette trempe; elles ne tiennent aucun compte de leurs échecs, et, en dépit des saisons, elles restent jeunes. Rien ne les calme ni ne les refroidit; les jouissances de la fortune ne servent qu'à exciter leurs irréalisables désirs, loin de les éteindre. Il leur faut leur idéal à tout prix, et au lieu de s'apercevoir qu'il n'existe pas, elles se figurent qu'il leur échappe et se désespèrent.
En dehors du devoir, on sait la marche ordinaire que suivent les femmes à l'imagination exallée et au cœur tendre. On sait les pièges qui les attendent et le tourbillon qui les entraîne. On sait que si elles atteignent rarement le bonheur, elles arrivent presque toujours au désordre et au scandale en courant d'épreuve en épreuve tant que leur jeunesse est là, et souvent quand elle s'est enfuie ; car il ne faut pas croire à ces femmes extraordinaires des romans modernes , à ces femmes chimériques et sublimes, qui, ayant touché une fois à la réalité, l'ont trouvée si grossière, qu'elles promènent dans la vie un cœur à jamais fermé et un scepticisme hautain. Cela ne se voit que dans les romans, et encore dans les nôtres. Lélia est de fraîche date et n'a pas d'arbre généalogique. Lélia n'a pas même de mère, pas plus qu'elle n'aura de postérité, d'ailleurs. Cette femme est seule et ne ressemble qu'à elle-même, et,
pour tout dire, elle est aussi invraisemblable qu'éloquente. Si fort que soit un être humain, il n'échappe pas ainsi à sa propre nature, et s'il finit par en triompher, ce n'est qu'à la condition de la combattre sans cesse. On n'a pas encore inventé de machine pneumatique qui fasse à la minute le vide éternel dans un cœur passionné. Les passions meurent avec le temps mais ne se rendent pas, et il n'y a que l'idée du devoir, au dire de tous les moralistes et de toutes les religions, qui puisse les arrêter dans leur force et leur jeunesse. Qu'on sorte delà et l'on tombe dans l'invraisemblable et le faux, et au lieu d'avoir sous les yeux de véritables créatures humaines on n'a que des abstractions. La vérité est que les passions sont un gouvernement absolu, tempéré par le devoir.
Le mérite de madame de Praslin et l'on peut dire sa gloire (elle a acheté ce privilège assez cher), a été de contenir constamment, à l'aide de ses sentiments religieux, les mouvements de son imagination trop vive et d'enfermer dans le devoir son cœur orageux. C'est là ce qui lui donne comme une auréole dans son malheur ; c'est là ce qui fait d'elle, selon une expression heureuse, comme la sainte Thérèse du mariage. Il faut donc l'admirer autant que la plaindre; mais il ne faut pas moins avoir le courage de dire qu'elle se méprenait sur le sens véritable de l'union conjugale et qu'elle demandait au mariage plus que le mariage ne peut donner, ce qui devait être pour elle inévitablement, à moins de miracle, une source de désappointements et de chagrins. Qui saura jamais combien, dans ces graves et fondamentales ques-
lions de la vie, une idée fausse contient de malheurs?
Le mariage, comme l'imaginait madame de Praslin, est évidemment un beau rêve. Elle voulait que les deux époux ne cessassent jamais d'être deux amants, et qu'on s'aimât, dans le mariage, au bout de vingt ans comme au premier jour ! Sans doute^ cela se voit quelquefois, mais c'est là une exception, c'est-à-dire le contraire d'une loi, et c'est ici surtout qu'on peut dire qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Aussi estil très-imprudent d'établir l'union conjugale sur la passion, le fondement le plus fragile: je dirais volontiers que c'est risquer toute sa fortune sur une carte. En fait de mariages où la passion ne cesse de brûler d'une flamme éblouissante et toujours égale, je connais surtout les mariages de Swedenborg. Il est vrai que Swedenborg ne place pas ces unions sur notre terre de boue et dans nos maisons de plâtre et de moellons : les époux de la façon de l'illustre mystique habitent, dans les pays éternels, des maisons de pierreries.
Gardons-nous du mysticisme ou, ce qui est la même chose, du romanesque, surtout en matière de mariage ! Le mysticisme a toujours quelque chose d'absolu, et tout doit êtie relatif, au contraire, dans l'union conjugale. Est-ce que la paix dans le ménage n'est pas une des premières conditions du bonheur ! et je ne dis pas, une paix avec des inquiétudes, une paix armée, je dis une paix solide et profonde. Eh bien, comment obtenir ce grand résultat si on a son opinion toute faite, son parti pris, et si on ne veut pas s'inspirer des circonstances, s'accommoder aux incidents, et.
en un mot^ adopter le système des concessions mutuelles? Avec ce système, les dissonances, s'il en existait d'abord, peuvent finir par disparaître entièrement: que ne fait-on pas avec des ménagements habiles? Mais que l'un des deux époux ait un idéal préconçu dont il ne veut s'écarter à aucun prix et auquel il veut ramener l'autre de vive force, et la paix n'est pas possible; la lutte est établie et Dieu sait où elle s'arrêtera. De ces deux systèmes l'un est si bon, l'autre si mauvais, qu'avec le premier on pourrait transformer le ménage où se trouvent les plus grands ferments de discorde, en un intérieur tranquille et enviable, et qu'avec le second, poussé à ses conséquences extrêmes, on changerait le ménage aux plus charmantes espérances, en un enfer. Cela est tout simple : comme nous n'avons pas, tant s'en faut, le bonheur d'être parfaits, l'harmonie ne peut naître que des sacrifices qu'on se fait de part et d'autre. Il n'y a que les anges qui, pour vivre en paix, n'ont pas de concessions à se faire, parce qu'ils n'ont pas de défauts.
Quelle plus gracieuse intimité, au début, que l'intimité de l'hôtel Praslin ! le bonheur était là sous ses formes les plus brillantes, l'opulence, la jeunesse et l'amour. La vie était, dans cette splendide demeure, comme un long enivrement. Mais tournez le feuillet, et voyez le changement de tableau ! L'amour dans le cœur du mari a fait place à la haine, et la femme est la plus malheureuse des créatures. Je passe mes nuits, s'écrie-telle, depuis cinq années et jusqu'à trois ou quatre heures du matiny à pleurer dans des convulsions de désespoir ou , bien souvent pour étouffer mes cris, je mets
mon oreiller sur ma bouche. Ov, comment cette maison, où les félicités de toutes sortes semblaient s'être donné rendez-vous, s'était-elle ainsi changée en un lieu de désolation et de larmes ? est-ce que l'épouse avait trahi ses devoirs? est-ce qu'elle avait deshonoré un noble écusson? Non, l'épouse était restée fidèle et le mari n'avait pas d'injure à venger. Que s'était-il donc passé d'étrange! Quels coups inattendus avaient renversé cette prospérité à laquelle souriait l'avenir? Il était arrivé tout simplement qu'une âme supérieure avait voulu trouver dans l'âme vulgaire à laquelle elle était unie, autant de ressources qu'en elle-même. Elle s'était obstinée dans cette illusion et voyant qu'elle ne réussissait pas à souhait, elle s'était dépitée, emportée, désolée : ne cherchons pas ailleurs l'origine du malheur qui avait fondu sur cette maison, la voilà. Quant aux conséquences, elles étaient venues toutes seules : les plus petits dissentiments s'enveniment si vite dans l'intimité ! que d'égratignuresy deviennent des ulcères!
Je me souviens d'avoir combattu, il y a déjà quelques années, des théories dangereuses sur l'intimité conjugale. 11 s'agissait d'un livre d'une femme de talent, qui, jeune et emportée aussi sur les ailes de l'idéal, traçait un Code du mariage, en écrivant sur un prie-Dieu genevois. Ce Code inflexible décrétait entre les époux l'intimité absolue, partout et toujours. 11 prescrivait à la femme une surveillance de tous les instants sur le mari, afin de l'amener par tous les moyens, même par l'importunité , au sentiment du devoir, s'il s'en éloignait. Je pris la liberté de faire remarquer alors à l'auteur de ces commandements de
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l'église méthodiste que son livre ne pouvait être, selon l'occurrence, qu'inutile ou dangereux : inutile aux mains des époux qui s'aiment profondément et religieusement et qui n'ont pas besoin qu'on règle leur intimité, ils se chargent très-bien de ce soin; dangereux dans des ménages moins bien assortis, parce que si la femme prend au sérieux les prescriptions du législateur imprudent et affiche la tyrannie qui lui est ^ recommandée, le calme est troublé et les orages ne sont pas loin. Sans avoir la prétention d'être prophète, et après avoir regardé seulement autour de moi, je disais ce que de semblables théories devaient produire dans la pratique, et je montrais la haine entrant à la suite de ce livre et venant s'asseoir au foyer domestique. Hélas î je ne me doutais pas qu^une épouvantable catastrophe viendrait me donner raison, et je voudrais savoir ce que l'auteur du Mariage au point de vue chrétien a pensé en apprenant l'histoire de madame de Praslin. La jeune et ardente moraliste, dont le cœur est si haut placée d'ailleurs et qui ne pèche que par excès de zèle, n'aura-t-elle pas dû faire un retour sur ses principes, et n'aura-t-elle pas dû craindre de voir surgir, autour de son livre, d'autres commentaires douloureux, sinon des commentaires ensanglantés?
J'aime mieux Fénelon, le profond et doux maître : ce n'est pas lui qui ordonne à la femme une agitation continuelle autour du foyer domestique et une course fougueuse vers le bien. Ce n'est pas Fénelon qui lui prescrit d'user ouvertement de la tyrannie dans son intérieur, jusqu'au plein triomphe de la vérité et de la vertu. Il savait trop qu'en pareille matière les moyens
violents sont les pires et ressemblent à des brûlots qu'on jetterait sur des matières inflammables. Aussi recommande-t-il avant tout la prudence et la douceur, et il y a telle de ses lettres à madame de Maintenon où se trouve si admirablement tracée en une page la ligne de conduite d'une femme en dissidence avec son mari, qu'il y a dans ce court passage plus de science de la vie que dans les in-octavo de beaucoup de moralistes. Il faut voir quelles précautions infinies il conseille pour s'emparer de telle ouverture du cœur ou de l'esprit. Il faut voir comment la femme, selon lui, au lieu de s'imposer avec force doit s'insinuer avec grâce ! 11 faut l'entendre, l'aim.able et sérieux docteur, quand il s'adresse aux âmes inquiètes et exaltées, leur dire de sa voix calme et peut-être avec un sourire : « Laissez un peu reposer votre esprit; Requiescitepusillum : il est dangereux d'être un ardéiion de la vie intérieure. Oui, cela est fort dangereux, et si je connaissais des ardélions, je leur conseillerais de feuilleter de temps en temps, à leurs moments perdus, les préceptes du bon archevêque ; je ne connais pas de maître, je le répète, dont l'éloquence pénétrante et sereine sache mieux distribuer aux âmes trop ardentes le miel de la sagesse et la poésie de la modération.
Sous les inspirations de cette philosophie si admirablement chrétienne, madame de Prasiin se serait, à coup sûr, épargné bien des tourments, et je ne doute pas qu'elle ne se fût bientôt faite à cette modération qui lui manqua si longtemps et qu'elle acheta par dix années au moins d'amères souffrances. Elle n'eût pas attendu les enseignements du malheur pour se corriger
de ses emportements, de ses colères,, de ses jalousies. Mais que fais-je ! J'ai l'air d'accuser madame de Praslin et j'oublie qu'on semblait prendre plaisir à la blesser dans ses affections les plus délicates, à lui déchirer le cœur comme épouse et comme mère! Puis, d'ailleurs, après chaque vivacité, madame de Praslin s'avouait coupable avec tant d'ingénuité et de repentir ; elle rachetait chaque moment de colère par de si vifs épanchements de tendresse ; elle laissait voir tant de nobles sentiments qui bouillonnaient en elle, qu'on eût dû être aussitôt désarmé. De quoi était donc fait le cœur de l'homme qui pendant sept ans a pu recevoir, sans être ému une seule fois, et en s'endurcissant chaque jour davantage, ces admirables lettres où débordent tant de passion et de désespoir! La scène est connue, du reste, et les personnages sont anciens. Mais je n'hésite pas à dire que cette dona Elvire est plus touchante que l'autre, et que ce don Juan est plus odieux. Ah! c'est à celui-là, pour le coup, qu'on a le droit de dire : Cœur de tigre!
La douleur et la passion sont deux mondes immenses où madame de Praslin avait si longtemps séjourné, qu'elle en avait visité tous les recoins et interrogé tous les échos. Pour ceux qui ont fait ce double voyage, n'eussent-ils traversé ces pays qu'au pas de course, il y a dans chaque lettre de madame de Praslin, des mots qui font entrevoir des abîmes ; et ce ne sont pas les cris de la passion qui touchent le plus et révèlent le plus de secrets tourments. Ainsi, quand elle s'écrie : « J'aurais donné tout mon sang pour regagner (a tendresse, pour en jouir encore quelques instants et
mourir; » quoique cela soit sans doute très-pathétique, on est moins ému qu'en lisant cette prière à son mari:
a Si des eaux sont ordonnées à Aline, accorde-moi ta confiance pour Vy conduire. Ah ! si tu me permettais de consacrer ma vie à ceux de mes enfants qui te procurent le moins de joie, à ceux que la nature a le moins bien traités, ce serait beaucoup pour moi. »
Ah! pour qu'une grande dame et pour qu'une mère adressât une telle supplication à son mari, ne fallait-il pas qu'elle eût traversé des souffrances incalculables ? Mais comment comprendre qu'au milieu de ces souffrances son amour persiste et reste tout entier? Il se prolonge, il dure, il reparaît, à de très-longs intervalles, toujours avec la même ardeur, et il y a je ne sais combien de passages, écrits à des années de distance, où l'on entend les mênies palpitations violentes de ce cœur
Mortellement atteint d'une flèche empennée.
- De tous les êtres malheureux , ici -bas, les plus à plaindre sont ceux qui ont reçu le don fatal d'envenimer sans cesse leurs douleurs, de retourner constamment le fer dans leurs blessures. 11 y a de ces organisations-là et madame de Praslin était du nombre, qui se laissent envahir par les chagrins, et qui ne veulent pas s'en distraire, qui vivent avec eux comme avec des hôtes qu'on ne peut chasser, mais qu'on blesse et qu'on irrite à chaque instant. Hélas ! on ne tue pas les chagrins en les prenant corps à corps. Dès qu'on accepte la lutte avec
eux, ils sont vainqueurs. Le plus sage est de chercher à leur échapper, et à leur tourner le dos. Traités ainsi ils s'évanouissent souvent comme des fantômes ; si au contraire on s'efforce de les étreindre, ils grandissent dans ces einbrassements, et vous enlacent si bien que vous êtes à leur merci.
Madame de Praslin, dès le premier jour, avait accepté la lutte avec ses chagrins, et dès qu'ils furent entrés chez elle, elle ne voulut pas avoir d'autre compagnie. Elle se nourrissait de sa douleur, dans la solitude de ses somptueux appartements^ les longues lectures qu'elle faisait n'avaient pas pour objet de la distraire, mais de la montrer à elle-même sous les figures d'autrui. Quand elle écrivait ses souffrances, ce n était pas pour les adoucir : c'était plutôt pour les aviver. Allait-elle dans le monde, ses sombres préoccupations l'y accompagnaient ^ et elle avoue que plus d'une fois elle fut forcée de quitter précipitamment un salon, parce qu'elle sentait ses yeux se mouiller de larmes et ses sanglots près d'éclater. Madame de Praslin a ce dernier trait commun avec mademoiselle Lespinasse, et il faut dire que ces accès de pleurs, au beau milieu du monde, s'expliquent tout naturellement chez ces deux femmes. Après s'être efforcées de sourire, pour faire comme tout le monde, après s'être parées d'une gaieté factice pour être à l'unisson des autres, il devait y avoir une réaction chez ces natures impressionnables et un rien alors devait faire jaillir la source des larmes.
Ne croyons pas cependant que madame de Praslin, parce qu'elle se laissait ainsi dominer par ses chagrins,
fût aveuglée sur son compte ou sur le compte d'autrui et manquât de clairvoyance ; ce serait une erreur. Le plus souvent madame de Praslin se jugeait très-bien elle-même et jugeait parfaitement les autres. C'est là une bizarrerie qui s'explique tout simplement par les différences qui éclatent parfois entre le caractère et la raison. On sait qu'il faut aller à droite et l'on prend à gauche : cela est vieux comme le monde. On a la lanterne à la main, et l'on se jette dans le fossé! Ainsi faisait madame de Praslin et elle l'avoue ingénuement.
«Si au lieu de s'exciter sur les défauts qu'on se reconnaît mutuellement, on les ménageait réciproquement, je crois que chacun, en ce monde, ferait un bon marché. Il ne s'agit que d'être bon cocher, et de faire le tour tles tas de pierres, au lieu de passer dessus : pour ma part, je confesse que j'accroche souvent. »
L'aveu est fait de bonne grâce, presque en souriant, et cependant l'acquisition de cette vérité avait coûté cher ; elle avait coûté le bonheur de toute une vie !
On pourrait saisir beaucoup d'autres nuances et suivre longtemps encore, dans ses incidents, cette épopée si lam.entable de la vie intime ; mais il faut se borner, et je crois avoir assez dit, n'ayant voulu que donner dans son ensemble le caractère de madame de Praslin, et ne retirer de cette terrible tragédie domestique que les principaux enseignements. Et quant à la question littéraire, si j'y reviens, c'est pour dire, comme au début, que les lettres de madame de Praslin sont destinées à vivre. Elles iront grossir ce trésor de notre littérature que le hasard a formé en arrachant leurs
secrets à quelques cœurs tendres et éloquents. Elles iront s'ajouter naturellement aux lettres de mademoiselle Aissé , de mademoiselle de Lespinasse, de la princesse Louise de Bourbon-Gondé. Le cœur est un véritable artiste qui s'ignore ; l'émotion est souvent un écrivain de premier ordre, et il est certain que le plus habile homme en fait de style ne pourrait toucher aux lettres de madame de Praslin sans les gâter. Ainsi elles resteront avec leurs incorrections et leurs redites, leur négligé et leur incohérence, et elles n'en seront pas moins une des plus touchantes manifestations de la beauté morale, comme madame de Praslin une des plus intéressantes physionomies parmi les femmes de ce siècle.