L'ANNEE OUI FINIT
Ce 31 décembre, en diligence.
Les dernières heures de l'année me surprennent sur les chemins, et c'est dans un coupé de diligence que j'écris ces feuilles volantes : ce sera du style cahoté. J'écris pourtant à l'aise autant que possible en pareil cas, et l'on dirait que les chevaux y mettent de la complaisance . ils craignent d'aller au galop. Si les morts vont vite, les mourants vont lentement, et la preuve, c'est que les diligences ne vont plus qu'au pas. On n'a pas le droit de s'en plaindre ; les diligences obéissent, sans s'en douter, à une loi de l'histoire : toutes les vieilles institutions qui sentent leur fin approcher prennent un air indéfinissable de mélancolie. Quoi de plus légitime alors que la tristesse d'une diligence longeant à droite ou à gauche des travaux avancés de la prochaine voie de fer? Aussi le cornet à piston du conducteur, qui exécutait naguère des trilles si excentriques, est maintenant muet, et le postillon lui-même n'est plus reconnaissable.
Lui autrefois si pimpant, le voilà aujourd'hui mal peigné et en blouse sale; il est en casquette, et, Dieu
H 2 l'A?^ISÉE gui FINIT.
me pardonne, quelquefois en bonnet de coton blanc : il n'y a plus qu'un postillon en France, c'est Cholet. Que voulez-vous? nous sommes dans le moment toujours si difficile de la transition ; mais attendez que le Temps, ce grand vieillard silencieux, ait fait encore quelques-uns de ces pas qu'on appelle des années; attendez que la vieille civilisation, en train de mourir, ait partout fait place à la nouvelle civilisation, en train de naître; et vous verrez que, grâce à une loi admirable, rien n'aura été détruit, tout aura été transformé. Ce postillon en loques, vous le retrouverez dans quelque embarcadère, revêtu d'un uniforme décent et confortable ; et ce conducteur, aujourd'hui renfrogné et de mauvaise humeur sur son trône croulant, sera devenu paisible chef de gare dans une maisonnette toute neuve, entourée de gazon et de fleurs.
Donc les chevaux de la diligence vont au pas, ou à peu près, et je vais me figurer que je suis dans mon cabinet de travail, devant les livres que l'année vient de jeter sur ma table, en s'en allant. Il faut avouer que si elle n'a pas trop bien vécu, cette année i852, elle ne pouvait mieux finir, et qu'elle a eu une heureuse inspiration en nous donnant, sous forme de dernières paroles, novissima verba, le huitième volume de Lamartine. Cela seul suffirait pour sa rançon : ce dernier volume est comme la pièce d'or que les Israélites mettent dans la main des trépassés.
Ainsi, la voilà complète, cette admirable ^es^o/re de la Restauration^ éclatante comme un poëme et plus vraie qu'aucun des récits historiques de ce siècle. Le génie de la narration et la sincérité de l'historien n'ont
LAKNEE QUI FINIT. I43
jamais été poussés plus loin. Où trouver cette ampleur d'éloquence? Où trouver cette magie de style pendant huit volumes? Où trouver en même temps une intelligence plus désintéressée, une âme plus haute? Mais on pense bien que nous ne voulons pas parler par incident d'un tel ouvrage, nous ne voulons que saluer le chefd'œuvre en passant, nous promettant d'y revenir pour en parler tout à notre aise, comme dit Montesquieu, et pour nous consoler du spectacle des petits talents et des petits caractères dans l'étude d'un grand écrivain qui est un grand honnête homme.
Saluons par la môme occasion une Vie de Cicéi^on, née dans le même mois et sortie de la même plume, car cet inépuisable talent se délasse de ses œuvres de longue haleine dans d'utiles biographies de chefs de civilisation, d'initiateurs de l'humanité, et quelquefois de simples hommes illustres comme Cicéron. La vie de Cicéron par Lamartine ! évidemment- en traçant ces nobles pages, en racontant les triomphes de l'ami d'Atticus, ses services patriotiques, et les injustices populaires, l'auteur a dû s'imaginer plus d'une fois qu'il écrivait sa propre histoire. Mais ces deux hommes ne se ressemblent que par l'éloquence, par le don divin de la parole et du style. Le courageux accusateur de Catilina n'eut pas le courage de résister aux caresses de César, et se laissa prendre aux pièges d'Octave : dans le vaet-vient des révolutions de son temps, il eut trop d'incertitudes et de faiblesses, et son patriotisme eut des éclipses. Son âme était si troublée qu'il se décida toujours trop tard, soit pour rester fidèle à sa cause, soit pour la trahir ; en un mot. pour relever sa vie, Cicéron