IX. — LES CASSEURS DE PIERRES
Quand il fit venir dans son atelier d'Ornans le père Cagey, le vieux cantonnier, pour le peindre tel qu'il l'avait vu un jour, en novembre 1849, sur la route du château de Saint-Denis, Courbet ne se proposait sans doute pas encore de <( soulever la question sociale», comme il le prétendit plus tard; mais nous savons par sa correspondance avec Francis Wey que la scène ne l'avait pas frappé seulement par ses qualités pittoresques. <( Là est un vieillard de 70 ans, courbé sur son travail, la masse en l'air, les chairs hâlées par le soleil, sa tête à l'ombre d'un chapeau de paille; son pantalon de rude étoffe est tout rapiécé ; puis, dans ses sabots fêlés, des bas, qui furent blancs, laissent voir les talons : ici, c'est un jeune homme, à la tête poussiéreuse, au teint bis; la chemise, dégoûtante et en lambeaux, lui laisse voir les flancs et les bras ; une bretelle en cuir retient les restes d'un pantalon, et les souliers de cuir boueux rient tristement de bien des côtés. Le vieillard est à genoux ; le jeune homme est derrière lui, debout, portant un panier de pierres cassées. Hélas I dans cet état, c'est ainsi qu'on commence, c'est ainsi qu'on finit L.. Il est rare — terminait l'artiste — de voir une expression plus complète de la misère, n
La toile n'en fut que plus dépaysée au Salon de 1850-51. (( Les Casseurs de Pierres — dit Claude
Vignon — peuvent dignement soutenir le parallèle avec les Paysans de Flacey pour représenter le plus grossièrement possible ce qu'il y a de plus grossier et de plus immonde. Et l'on vient nous dire que c'est là de la vérité et du naturalisme 1 Nous n'admettons pas ces principes. Pour nous la vérité ne peut jamais être triviale, et la nature, divin miroir où se reflète la beauté éternelle, s'arrête toujours oii commence l'ignoble ».
Plaçons en regard de cette condamnation le commentaire plus clairvoyant de Sabatier-Ungher : (( Cette peinture... a comme une saveur âpre, mais saine, qui doit sembler désagréable à des palais énervés : cela vous a un goût de pain bis salé tout à fait rustique... C'est d'un naturalisme impitoyable, mais qui n'a rien de vulgaire, car, dans le choix du sujet, comme dans la façon de peindre, il y a de la rusticité, mais rien de bas, et si les types semblent, à force d'accent, friser parfois la caricature, ils demeurent toujours puissants, et, dans aucun coin de l'œuvre, vous ne verrez la moindre mesquinerie : ces haillons ont beaucoup d'ampleur. »
Partout où LES Casseurs de Pierres ont figuré, à Bruxelles en 1851, à l'Exposition Universelle de 1855, à l'Exposition privée de 1867, ils ont gagné des partisans à la cause de Courbet. Acquise pour 16.000 francs en 1867, par Laurent Richard, tailleur, la toile a passé en 1904 de la collection Binant au Musée de Dresde, au nom duquel M. von Seidlitz en offrit 50.000 francs.