X. — L'ENTERREMENT
La belle humeur de Courbet, ses premiers succès et peut-être un peu aussi ses vantardises lui avaient valu à Ornans la plus grande popularité. Aussi tout le village, peut-on dire, collabora-t-il à la grande toile de l'Enterrement, qu'il entreprit à la fin de l'année 1849. Si la scène a un accent incomparable de vérité, c'est un peu parce qu'aucun modèle d'atelier, aucun vêtement de fantaisie n'y apportent leur concours factice. Grâce aux lettres de Courbet et aux renseignements recueillis par G. Riat, nous voyons tout Ornans défiler devant le chevalet du peintre.
La fosse est ouverte au bas de la roche Founèche, devant les roches du Mont et du Château. De gauche à droite, apparaissent, portant le cercueil, Alphonse Bon, le violoniste Promayet, Etienne Nodier et le père Crevot; ils sont coiffés des larges feutres que le chapelier Alphonse Cuenot louait pour la cérémonie. Le curé, M. Bonnet, suivi du vigneron Colart, en porte-croix, et du sacristain Gauchi, a consenti à donner quelques séances de pose, dans ses vêtements sacerdotaux, tout en discutant morale et philosophie avec l'artiste. Derrière le père Cassard, le fossoyeur, qui a mis un genou en terre, on voit les deux bedeaux aux nez rubiconds, le vigneron Muselier et le cordonnier Pierre Clément, person-
nages que leurs robes rouges et leurs toques à côtes ont fait prendre souvent pour des caricatures de magistrats.
Derrière eux, il a fallu aussi faire place aux chantres : « On est venu m 'avertir, écrit Courbet, qu'ils étaient vexés, qu'il n'y avait plus qu'eux de l'église que je n'avais pas tirés. Ils se plaignaient vivement, disant qu'ils ne m'avaient jamais fait de mal et qu'ils ne méritaient pas un affront semblable ».
Parmi l'assistance, se présentent debout, au premier plan, Bertin, la figure cachée dans un mouchoir, puis M. Proudhon, le substitut, cousin du philosophe, le maire, Prosper Teste, « qui pèse 400», et enfin, escortés d'un beau braque blanc et noir, <( deux vieux de la révolution de 93 avec leurs habits du temps ».
Dans le fond apparaissent les tètes du père Courbet et de quelques amis dont tous les noms nous sont connus.
De l'autre côté, séparées des hommes, suivant la coutume, viennent les femmes en vêtements de deuil. On remarquera le beau groupe des trois sœurs de l'artiste, Juliette et Zélie entourant Zoé qui sanglote dans son mouchoir.
Hélas I les critiques du Salon, dont nous allons donner quelques extraits, portèrent un coup inattendu à l'orgueil de ces modèles bénévoles. Le scandale fut grand, raconte Champfleury, et, malgré les efforts de l'artiste et de ses sceurs, les habitants d'Ornans en voulurent longtemps à Courbet de les avoir offerts en pâture aux moqueries des Parisiens.
enseignes de débits de tabacs et de ménagerie par Vétrangeté caraïbe du dessin et de la couleur. »
(( C'est la glorification de la laideur vulgaire I n dit Clément de Ris. « C'est à dégoûter d'être enterré à l'Ornus (Ornans) », s'écrie Courtois. « C'est une caricature ignoble et impie », déclare Ph. de Chennevières.
L. de Ceofroy, L. Peisse, Fabien Pillet, Pr. Haussard, G. Sand sont presque aussi sévères, mais on trouve aussi, parmi ceux que déroute l'esthétique de Courbet, des critiques que le talent manifeste du peintre oblige à des concessions importantes.
Delécluze, par exemple, que révoltent les deux bedeaux, admire profondément les femmes en pleurs du groupe de droite et conclut : a dans cette scène qui pourrait passer pour le résultat d'une impression de daguerréotype mal venue, il y a le naturel brut que l'on obtient toujours en prenant la nature sur le fait... Malgré les grossiers défauts qui déparent le grand tableau de M. Courbet, cet ouvrage renferme des qualités trop solides et certaines parties sont trop bien peintes, pour que l'on croie à la sauvagerie et à l'ignorance affectées de cet artiste ».
Paul Mantz, enfin, admet L'ENTERREMENT à la condition qu'il ne fasse pas école. Il doit rester, dit-il, «les colonnes d'Hercule du réalisme. On n'ira plus au-delà, et ce tableau... demeurera désormais, pour ceux qui viendront, comme ces bouées, qui, flottant au-dessus des abîmes, conseillent de loin aux frégates perdues de chercher un chemin plus sûr. »