‹ Courbet; 48 planches hors-texte accompagnées de 48 notices rédigéesChapitre 17 sur 50 · XVIL — LA PILEUSE ENDORMIE · texte numérisé non relu

XVIL — LA PILEUSE ENDORMIE

u La FiLEUSE sauvera V expositon de Courbet », écrivait Champfleury à Max Buchon avant l'ouverture de ce même Salon de 1853. L'œuvre, en effet, ne rencontra pas la même hostilité que ses voisines, et tous ceux qui restaient sensibles aux qualités du peintre saisirent cette occasion de lui faire des connpliments plus ou moins mitigés.

On reconnaît dans cette toile, note Delacroix dans son Journal, la vigueur habituelle de l'artiste et ses qualités d'imitation. Si la robe et le fauteuil sont lourds et sans grâce, le rouet et la quenouille sont admirables.

(( C'est une œuvre sincère, franche, — écrit H. de la Madelène — qui ne peut effaroucher personne et qui charme bien des gens... Ce n'est pas une coquette que cette fille et elle est assez lourdement fagotée dans son gros fichu et sa robe à fleurs rouges, mais, grâces â Dieu, ce n'est pas une parisienne, et je m'en applaudis.... D'autres gens se plaindront aussi, sans doute, que la FiLEUSE ne ressemble pas à une Grecque ou à une Géorgienne. Eh l mon Dieu I nous n'en avons que trop de ces peintres de Grecques, et nous sommes

bien heureux que quelqu'un veuille bien nous peindre les paysannes comme le bon Dieu les a faites! L'œil se repose sur cette toile et s'y arrête volontiers , comme dans la vie, lorsqu'on quitte des poseurs ennuyeux et que l'on rencontre un personnage véridique et simple. »

Proudhon se réjouit aussi que l'artiste n'ait représenté ni une déesse, ni une grecque, ni une poupée à la mode, ni une bergère de Florian, mais une (( beauté physiologique, au sang riche, à la vie puissante et calme ». Avec force développements philosophiques , il admire cette « magnifique créature... Le fil est tombé de sa main. On croit entendre sa respiration lente à la place du bourdonnement du rouet. Tous les jours elle se lève de grand matin ; elle se couche la dernière... C'est aux instants perdus qu'elle prend sa quenouille, travail minuscule dont la ténuité et le petit bruit ne sauraient tenir éveillée la robuste campagnarde. Comprenez-vous maintenant pourquoi Courbet a fait de sa fileuse une franche paysanne ? Sans cela, elle serait à contre-sens ; je dis plus, elle tomberait dans l'indécence... La vérité pouvait seule ici, écartant toute pensée impure, suggérer à la fois une idée et un idéal, hors desquels l'art, réduit à l'arbitraire et à l'insignifiance, disparaît ».

La Fileuse a souvent reparu en public, notamment à l'exposition universelle de 1855 et à l'exposition privée de 1867. Elle a été donnée par Bruyas au Musée de Montpellier.

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XVIIL — BAUDELAIRE

Courbet avait le portrait u de commande » en horreur. Les femmes, disait-il, veulent des images où il n'y ait point d'ombres ; les hommes veulent être habillés en dimanche. « Gagner de l'argent avec des choses comme cela, il vaudrait mieux tourner une roue; au moins on ne ferait pas abdication de sa pensée. »

Il ne restait qu'une occcasion honorable de peindre des portraits, c'était de prendre pour modèles des amis, et des amis partageant son esthétique réaliste. Par malheur, l'esthétique des amis s'écroula quand ils furent eux-mêmes sur la sellette et ils se plaignirent de leurs portraits comme de simples bourgeois. « Ils n'étaient pas beaux, s'écriait le pauvre Courbet, je ne pouvais pourtant pas les faire beaux f»

Parmi les mécontents fut Baudelaire, que représente une curieuse toile de cette époque, entrée au Musée de Montpellier avec la collection Bruyas. La faute est-elle au caprice de la lumière, qui illumine violemment le front du poète, s'accroche sans respect au bout de son nez et laisse dans la pénombre ce visage mobile et changeant, désespoir de tous les peintres ? Est-ce le manque d'apprêt de la compo-

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sition, qui ne satisfit pas le modèle ? Toujours est-il que la toile lui fit un plaisir modéré.

Charles Baudelaire, plus jeune de deux ans que Courbet, s'était lié de bonne heure avec lui. On sait que le poète des Fleurs du Mal et le traducteur d'Edgar Poë était aussi à l'occasion un critique d'art très écouté. On peut dire qu'il se montra partisan de Courbet avant même de le connaître, car il terminait ainsi son fameux article sur le Salon de 1845 : u Celui-là sera le peintre, le vrai peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique et nous faire voir et comprendre, avec de la couleur et du dessin, combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies. Puissent les vrais chercheurs nous donner l'année prochaine cette joie singulière de célébrer l'avènement du neuf! »

Les deux jeunes gens furent d'abord très liés. Courbet donna même quelque temps l'hospitalité à Baudelaire dans son atelier. Mais ils se lassèrent bientôt mutuellement de leurs excentricités. Le poète ne voulait-il pas obliger son ami à noter toutes les élucubrations qui lui échappaient dans ses griseries d'opium ?

Dès l'exposition de 1855, Baudelaire, rapprochant le dessin d'Ingres de celui de Courbet, dans une comparaison qui ne manque pas d'imprévu, distribuait des éloges également mêlés d'ironie au traditionnalisme héroïque du premier et au fanatisme naturaliste du second.

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