XIX. — CHAMPFLEURY
Un peu vlus durable fut l'amitié de Champfleury dont le portrait, peint vers 1853, a été légué au Louvre en 1889. Jules Husson, dit Fleury, ou Champfleury, était né à Laon en 1821. Il avait abandonné sa profession de commis en librairie pour se consacrer aux lettres. Ses romans réalistes, Chien-Caillou, Les Bourgeois de Molinchart, sont souvent cités et quelquefois lus. On utilise aussi parfois ses travaux historiques sur la caricature et sur la céramique.
Les premiers tableaux de Courbet n'eurent pas de défenseur plus ardent que Champfleury. Mais dès l'apparition des Baigneuses, l'écrivain témoigna de quelque inquiétude. Elle est peu visible dans ses articles, car il n'en continua pas moins à prendre en public, en toute occasion, la défense de Courbet. Mais dans ses lettres intimes, il accuse souvent l'artiste de «perdre la piste », de s'épuiser à vouloir flatter ou étonner la galerie, au lieu de rester le franc et solide franc-comtois que promettaient ses débuts.
<( Depuis son exposition , écrit-il à Max Buchon en 1855, il n'a rien fait que courir les cafés, prêcher, passer les nuits... Je déplore son manque de bon
sens, parce que j'aime l'homme, mais les conseils ne peuvent rien sur lui... »
... (T La comédie du réalisme m'irrite — avoue-t-il au même l'année suivante. J'en suis juste à la position de Courbet comme un chat qui se sauve, traînant à sa queue la casserole du réalisme que des polissons y ont attachée... »
L'excellent historien de Courbet, G. Riat, qui a publié toutes ces lettres et que chagrine cette mésintelligence, se demande s'il n'y aurait pas, dans le cas de l'écrivain, quelques sentiments mesquins de jalousie. Champfleury est pourtant toujours prêt à l'éloge dès que son ami lui en donne l'occasion : « Je suis enchanté que Courbet travaille — écrit-il en 1864. Cet attirail de campagne lui sera bon et plus salutaire que les brasseries de Paris. La campagne doit lui faire oublier, je l'espère, le rôle de Sauveur du monde par la peinture. Il est peintre robuste, excellent peintre. Qu'il reste donc ce que la nature l'a créé : excellent peintre I »
La brouille fut définitive enfin en 1867 : <( On n'a pas été lié avec un homme, vivant près de huit heures par jour avec lui, sans l'aimer et le connaître. Quand j'ai perdu Courbet de vue, c'a été pour m'isoler, réfléchir, étudier, travailler et tâcher de m'améliorer. Courbet a continué sa vie de noctambule.... Je suis arrivé à reconnaître que, doué de qualités considérables de peintre, il les avait laissées s'endormir dans la bière... » Et Champfleury termine par cette dure conclusion : (( J'en arrive à douter de l'équilibre de son cerveau. »