XXI. — ALFRED BRUYAS
Parmi les plus actifs partisans de Courbet, Alfred Bruyas, de Montpellier (1821-1876), a droit à une mention spéciale. A Rome, où ses parents l'avaient envoyé rétablir sa santé délicate, son compatriote le peintre Cabanel l'avait mis en rapports avec les jeunes artistes de la villa Médicis, et c'est dans ce milieu sans doute que se décida sa vocation de mécène. Il consacra dès lors une partie de sa fortune, qui était belle, à former une collection d'œuvres de ses contemporains. Par donation (1868) et par testament (1878), 148 peintures, ainsi réunies peu à peu par Bruyas, ont été offertes par lui au Musée de Montpellier. On peut dire que toute l'école française de ce temps, de David à Millet, en passant par Géricault, Delacroix, Ingres, Tassaert, Corot, Diaz, Bonvin et autres, est représentée dans cet ensemble très éclectique.
Courbet y tient une place privilégiée, puisqu'il y figure avec treize toiles, dont l'Homme a la Pipe, LES Baigneuses, la Pileuse, Baudelaire, la Rencontre. Il faut citer aussi trois portraits de l'amateur, car c'était un de ses faibles de se faire peindre à tout propos.
Champfleury, qui venait d'accepter son hospitalité, publia en 1857, dans la Revue des deux Mondes,
au grand déplaisir de Courbet, une certaine Histoire de M. T., dans laquelle les initiés n'eurent pas de peine à reconnaître Bruyas et son « narcissisme. » Le mécène était portraituré sur le vif avec sa barbe et ses cheveux blond roux, son nez mince, ses orbites creusées, ses yeux bleus voilés et son teint opale. Champfleury louait avec malice les mains aristocratiques au petit doigt recourbé, baguées d'une intaille précieuse, et dont Bruyas laissait volontiers admirer la blancheur. Il est discret, solitaire, alangui, ajoutait l'écrivain ; il y a en lui de la jolie femme qui s'ennuie, du mystique et du sensuel.
Théophile Silvestre, qui a publié, en 1876, un catalogue, riche en commentaires, de la galerie Bruyas, trace de l'amateur une silhouette plus flatteuse. S'il a souvent fait faire son portrait, expliquait-il, c'est qu'il voulait mettre en évidence, en donnant un même modèle à des peintres divers, ce qu'il y avait de particulier dans la facture et le tempérament de chacun d'eux.
C'est ainsi, dit-il, que Courbet a mis dans ses trois toiles, avec toute son affection pour Bruyas, un peu de sa propre vanité et de sa finauderie paysanne. Mais l'amateur laissait toute liberté à ses peintres. Dans l'un des trois portraits de lui qu'a signés Courbet, il est représenté la main sur une brochure intitulée : Etude sur l'art moderne. Solution. Alfred Bruyas. La ((solution» consistait à ouvrir libéralement sa galerie à tous les talents, sans distinction de doctrine.