XXIII. — LES CRIBLEUSES DE BLÉ
Le tableau avait été ébauché à Ornans à la fin de l'année 1853. Il semble que l'artiste ait voulu se dégager brusquement de sa technique habituelle. Aux fonds noirs qu'il affectionnait jusque là et dont il aimait faire surgir avec vigueur les lumières, il a substitué les tonalités les plus claires. Dans une salle ensoleillée, où les rayons se jouent sur la muraille fraîchement recrépie, il a jeté à terre un grand drap blanc. Des sacs de toile se dressent, à demi pleins, dans un coin. Le grain répandu, l'osier des paniers, le cuivre des chaudrons font chanter leurs notes d'or. Une des deux femmes, assise, trie le blé dans un plat de faïence ; agenouillée, Zoé Courbet, la sceur de l'artiste, vêtue d'une robe rousse, agite le crible ; un jeune garçon entr'ouvre le vantail d'un coffre. L'ensemble a une tonalité blonde assez imprévue.
Malgré la banalité voulue de la composition, le dessin appuyé, les formes délibérément ordinaires,
la toile ne provoqua pas cette fois l'indignation. Elle fut simplement accueillie avec une indulgence un peu protectrice.
« On ne saurait refuser à M. Courbet — dit Ernest Gehaûer — 7e sentiment exact de certaines scènes. Les Cribleuses de Blé ont un caractère de vérité bien senti, mais de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, toute vérité n'est pas bonne à peindre. Ces Cribleuses n'ont rien d'assez remarquable pour faire oublier le prosaïsme du sujet. »
Théophile Gautier, qui ne demande pourtant qu'à encourager les jeunes artistes, n'est encore qu'à moitié convaincu. « M. Courbet — dit-il — a parfois de belles localités bien simples, bien larges, bien soutenues d'un bout à l'autre. Malheureusement il annihile ses qualités par un parti-pris funeste. Les Cribleuses de Blé, cependant, nous semblent indiquer quelque amélioration : la petite fille en jupon rouge qui soulève le van a une certaine grâce rustique; elle est vraie comme un portrait et non comme une caricature. »
Le sage Paul Mantz va un peu plus loin dans l'admiration. C'est à tort, dit-il, que personne ne parle des Cribleuses, car c'est là un souvenir heureux de réalité en même temps qu'une peinture ferme et savante.
La toile reparut à diverses expositions régionales, notamment à Nantes où elle fut achetée 3.000 francs en 1861. Elle a figuré en 1900 à la Centennale de l'Art français.